Étude de Cas

Vie personnelle et vie professionnelle

L'opposition entre vie personnelle et vie professionnelle est un faux-semblant. Sans doute la vie professionnelle relève du temps contraint. En même temps, elle participe de la richesse de la vie personnelle. Plus loin, il faut ajouter que la vie personnelle s'inscrit dans un contexte social, voire dans un engagement politique. Concrètement, cet équilibrage est marqué par des situations très variées, depuis les salariés qui bénéficient des 35 heures aux cadres aux horaires non régulés, depuis les salariés en temps partiel imposé jusqu'aux chômeurs de longue durée, sans oublier la situation toujours particulière des femmes confrontées à la double journée de travail.
Vie personnelle et vie professionnelle

Le clivage est ancien entre les philosophes qui ont vanté les mérites du travail, constructeur d'une identité et remède à l'ennui, et ceux qui y ont vu une aliénation de la nature humaine. Mais même les philosophes les plus critiques de l'homme au travail n'ont pas défendu la seule vie personnelle ou la civilisation des loisirs. Lorsque la tradition républicaine, par exemple, critique la "stupidité" de la vie au travail (expression d'Hannah Arendt dans La Condition de l'homme moderne ), c'est pour mieux mettre en valeur le citoyen, qui s'extrait des conditions matérielles de sa vie quotidienne et personnelle pour se tourner vers l'intérêt général et la construction d'un avenir collectif. D'autres penseurs ont pu défendre la suprématie de l'artiste ou de l'intellectuel sur le travailleur. Mais tous ces philosophes ont eu recours à une troisième catégorie, qui transcende vie personnelle et vie professionnelle. Le travail répond à des aspirations que la vie personnelle ne comble qu'imparfaitement. La reconnaissance d'une compétence, la construction d'une identité professionnelle constitutive de l'identité personnelle, développée dans le cadre familial ou privé, la socialisation et la rencontre de personnes nouvelles, que l'on ne rencontrerait pas dans d'autres circonstances, sont autant de besoins qui ne sont qu'imparfaitement comblés par la vie personnelle. Le temps libre est un temps pour soi, utile en cela qu'il ne contient justement aucune contrainte et permet lui aussi de se construire une identité propre. Mais son exacte utilité se mesure dans un juste rapport à la vie professionnelle. Si le travail est source de douleurs, de stress, de contraintes, il est aussi source d'émancipation financière permettant de profiter de son temps libre comme le rappelle Paul Yonnet (1999) pour qui les termes de loisir et de travail se comprennent en relation l'un avec l'autre. Pour autant, la signification concrète de ce fragile équilibre n'est pas indépendante des critères usuels de la sociologie. Les CSP, la qualité de l'insertion professionnelle que mesure le chômage, le sexe sont trois déterminants de cette relation que l'on peut étudier successivement

Objectif : loisir ou temps libre (non obligé et non contraint) ?

Le temps libre généralisé est une invention récente, qui a accompagné le phénomène de réduction du temps de travail (A. Corbin, 1995). De l'Antiquité au 19ème siècle, le temps libre était réservé à l'aristocratie. A Rome, par exemple, on opposait le negotium (le travail) à l'otium, temps consacré par les nobles à se cultiver et à pratiquer les Arts et la philosophie. Lorsque économistes et sociologues s'intéressent au choix entre travail et loisir, ils utilisent des enquêtes sur les emplois du temps. Il leur faut donc ouvrir assez de classifications pour classer toutes les activités d'une semaine. Le temps de loisir est alors une catégorie résiduelle, la seule pour laquelle il n'y ait pas de jugement de valeur au moins implicite. Lorsque l'on voit, par exemple, que le travail domestique des hommes représente 8% de leur temps, il est difficile de savoir s'ils ressentent le jardinage ou les soins portés aux animaux domestiques comme une contrainte ou comme un véritable loisir. Inversement, le fait de s'informer par le biais d'une émission de télévision relèvera de la catégorie des loisirs indépendamment du fait que les informations ainsi collectées pourront avoir une influence sur la vie professionnelle de l'individu. Moyennant ces réserves, on observe que, pour les hommes employés à temps plein , en France et pour l'année 1996, le temps cumulé des loisirs (16%), du travail domestique (8%) et des trajets extraprofessionnels (2%) égale exactement le temps de travail et de formation professionnelle (26%).

Le loisir, enfant de la réduction du temps de travail

La réduction progressive du temps de travail est incontestablement un fait marquant du marché du travail au cours du 20ème siècle. Elle s'est faite par grandes étapes, dont les plus importantes sont la semaine de 40 heures en 1936, la semaine de 39 heures en 1981 et la semaine de 35 heures à partir de 1997. Comme toutes les évolutions, cette tendance longue a fait l'objet d'extrapolations depuis Karl Marx jusqu'à Jeremy Rifkin (La fin du travail) en passant par Jean Fourastié (Les quarante mille heures). Cette réduction s'est faite, en France, dans le cadre de ruptures plus ou moins brutales marquées par des décisions politiques symboliques. L'introduction de la semaine des 40 heures reste à l'actif du Front Populaire (1936). La semaine des 35 heures est déjà inscrite dans le Programme commun de la gauche dans la première moitié des années 1970 avant de devenir, par étapes, une réalité : 1981 pour la semaine de 39 heures, 1997 pour les 35 heures. Celles-ci n'ont pas été étendues à ce jour aux entreprises de moins de 20 salariés, contrairement aux réductions antérieures. Pour autant, le temps de travail annuel n'est pas significativement différent en France de ce qu'il est dans les autres pays européens. La réduction du temps de travail n'est pas seulement hebdomadaire, mensuelle ou annuelle ; elle concerne aussi les âges d'entrée et de sortie de la vie active. De ce point de vue, le temps de loisir dépasse le temps de travail chez une majorité de Français et d'Occidentaux. En France, d'après l'enquête Emploi du temps de l'INSEE, le temps de travail professionnel moyen de l'ensemble des Français (actifs et inactifs confondus, et sur les 365 jours de l'année) était en 1999 d'un peu moins de 3h30 par jour, et le temps de loisir de 4 heures environ. Le temps de loisir est bien la traduction de l'apparition d'une vie personnelle indépendante du travail, professionnel ou domestique.

Vers un déplacement du centre de gravité de la vie ?

Les congés payés et les réductions successives du temps hebdomadaire de travail ont permis l'invention des vacances comme moment collectif, ont favorisé les sorties culturelles, les activités sportives ou associatives – bref, ont créé un nouveau temps, celui que les adultes utilisent pour eux-mêmes, librement, hors des contraintes du foyer et de l'entreprise. Le sociologue français Joffre Dumazedier, dans les années 60, a fait passer à la postérité l'expression "société des loisirs", en ouvrant un champ de recherche nouveau. Dans sa Civilisation des loisirs (1972), il propose la définition suivante : "Le loisir est un ensemble mouvant et complexe d'occupations auxquelles l'individu s'adonne de plein gré, soit pour se délasser ou se divertir, soit pour développer sa participation sociale, ses goûts, ses informations, ses connaissances ou ses aptitudes, après s'être libéré de toutes les obligations, professionnelles familiales ou sociales." De cette définition, on peut extraire trois caractéristiques du temps de loisir : un temps à caractère libératoire ("dégagé de toutes obligations"), gratuit ("de son plein gré"), hédonistique ("pour se délasser ou se divertir"). Constatant que le loisir est souvent payant, qu'il n'a pas l'apanage de l'hédonisme, également présent dans d'autres temps sociaux, et que certains loisirs sont plus exténuants que le travail, Paul Yonnet conteste cette définition, qui ne recouvrirait que la représentation des loisirs que se font les travailleurs intellectuels. Il donne sa propre définition du loisir, comme "une quantité de temps libre, affranchi des exigences du temps obligé et du temps contraint." Sur la base d'une telle définition, les classifications évoquées plus haut auraient besoin d'être revues ; la difficulté est évidemment qu'ils ne pourraient l'être que moyennant une enquête personnalisée sur le vécu des personnes. On pourrait ainsi classer l'éducation des enfants (la cuisine, le jardinage, le bricolage…) dans la catégorie du travail domestique ou des loisirs selon la réponse à une question du type : "pour vous, le temps passé à l'éducation des enfants (la cuisine, le jardinage, le bricolage) est-il libre ou contraint ?" On sait toutes les nuances qui existe entre ces termes et qui rendraient les réponses difficiles à interpréter ! L'homme contemporain s'oppose donc en ceci à ses prédécesseurs qu'il dispose tout à fait librement d'une partie non négligeable de son temps. Ce temps libéré trouve-t-il son centre de gravité en lui-même ou bien ne prend-il toute sa signification que par rapport au travail ? On sait que l'un des débats autour des 35 heures ou de l'âge de la retraite concerne justement cette implication dans le travail.

Le rapport au travail

Alors que les "loisirs" (otium) étaient, jusqu'à l'aube de la révolution industrielle, l'apanage des classes aisées, la situation s'est aujourd'hui inversée . La frange de la population la moins diplômée (niveau brevet ou moins) a désormais beaucoup plus de temps de loisirs que la partie la plus diplômée (baccalauréat et plus). Les cadres étant payés à la "mission" ont connu, jusqu'aux 35 heures, une définition élastique de leur temps de travail. Il est désormais reconnu que c'est une partie de cette catégorie des cadres qui a davantage bénéficié de la RTT.

L'intérêt pour le travail est-il corrélé à la CSP ?

Tous les travaux n'apportent pas le même lot de peine ou de plaisir, c'est-à-dire, d'une certaine manière, pas le même degré de contrainte. Non seulement parce que toutes les tâches ne se ressemblent pas, mais aussi parce que tous les individus n'attendent pas la même chose de leur travail. Il est assez difficile d'appréhender rapidement toutes les représentations associées à la vie professionnelle et au travail. Cette question a fait l'objet d'une vaste enquête sociologique, très riche, de Christian Baudelot et Michel Gollac (2003). A partir des réponses obtenues à un vaste questionnaire, ces deux auteurs proposent une échelle professionnelle tout à fait intéressante. Un premier regard tout-à-fait général confirme l'intuition que les professions les plus valorisées (financièrement et socialement) sont plus sources de satisfaction que les professions les moins valorisées. C'est ainsi que les motifs de satisfaction l'emportent à plus de 65% pour les cadres supérieurs du privé et à peine à 30% pour les ouvriers non qualifiés de l'industrie. Néanmoins, la conclusion de nos auteurs est peut-être un peu rapide. Pour les catégories supérieures, l'intérêt même du travail serait une source de bonheur, tandis que pour les catégories les plus basses, se serait le simple fait d'avoir un travail. En d'autres termes, le travail est un élément du bonheur des professions aisées, tandis qu'il est une condition du bonheur des personnes les moins favorisées (peu rémunérées, très exposées au risque de chômage, aux conditions de travail pénibles…). Une analyse plus fine oblige cependant à nuancer sans l'infirmer cette première constatation. Les motifs de satisfaction des ouvriers non qualifiés de l'artisanat l'emportent plus facilement (45%) que pour les mêmes ouvriers non qualifiés de l'industrie. On peut faire la même remarque pour les instituteurs (65%) par rapport aux policiers (45%) sans que le statut de leur profession puisse faire la différence. Pour prendre un troisième exemple, les motifs de satisfaction du clergé l'emportent à 80%, ceux des travailleurs sociaux à plus de 60% – ils ne peuvent vraisemblablement pas s'enfermer dans une vision idyllique de la société – alors que ce taux atteint à peine 50% pour les services aux particuliers. Manifestement, il n'y a pas de relation homothétique entre la CSP et la satisfaction au travail.

Le pouvoir de socialisation du travail

Les quelques exemples présentés obligent à creuser les motifs de satisfaction au travail. Manifestement, elles sont corrélées aux attentes des individus ; en même temps, ces attentes sont, au moins partiellement, un phénomène social. Il est donc normal qu'elles évoluent à travers le temps. Pour tenter de cerner cet aspect, Christian Baudelot et Michel Gollac ont posé la question : "aimeriez-vous que vos enfants fassent le même métier que vous ?". A partir de cette première question, ils ont appréhendé quatre sources de bonheur au travail : "voyager", "faire, créer", "s'occuper de" et "contacts". Ils ont alors pu constater que, aujourd'hui, la dimension "contacts" l'emporte sur les trois autres. Ceci peut s'expliquer par un motif objectif : la transformation du métier d'ouvrier le conduit de moins à moins à fabriquer, à créer quelque chose de tangible, en tous cas, de maîtriser complètement toutes les étapes du processus de production des objets complexes ; par conséquent la dimension du "faire, créer" comme source de bonheur diminue. "Voyager" renvoie de manière assez large à l'enrichissement personnel par le travail (découvrir, connaître, visiter…) , qui est le plus souvent le fait des professions intellectuelles et supérieures. "S'occuper de" correspond aux métiers tournés vers le service, souvent vers le service public, comme les professionnels de santé. Cette typologie rapide, plus largement explicitée dans l'ouvrage, ne doit pas masquer l'entrecroisement des sources de bonheur dans chaque métier, particulièrement pour les catégories socioprofessionnelles supérieures.

Trop, trop mal, trop peu, pas du tout lié au travail

Le stress lié au travail

Le stress au travail revient souvent dans l'actualité. La densité du travail a pu s'accroître avec les 35 heures ; les contacts interpersonnels ne sont pas exempts de tensions. Mais ce sont les conditions de travail qui sont le plus souvent mentionnées par les ouvriers et les travailleurs manuels. "La dénonciation des conditions de travail se réfère à un “travail normal” qui ne dégraderait pas l'individu. De moins en moins acceptées, les contraintes du travail manuel et ouvrier apparaissent décalées par rapport aux nouvelles représentations du corps, directement issues des conditions de travail des catégories intellectuelles, moyennes et supérieures, pour qui le corps n'est plus un instrument de travail mais une ”valeur en soi”" écrivent ainsi Baudelot et Gollac (2003, p. 151). A l'autre extrême, les cadres supérieurs continuent à avoir des difficultés à concilier vie personnelle et vie professionnelle . On peut imaginer que le problème, pour être ancien, a pris une acuité nouvelle avec l'ouverture plus fréquente de ces professions aux femmes. Bonheur et malheur se conjuguent donc, façonnant une image en demi-teinte de la vie professionnelle. Mais c'est sans doute dans la situation des chômeurs que se dessine le mieux l'ambivalence de la relation entre travail et loisirs.

Le chômage de masse ou l'ambiguïté du temps libre

L'utilisation du temps par les chômeurs a fait l'objet d'une étude de Muriel Letrait (2002). Elle reprend la distinction désormais classique de Dominique Schnapper (L'épreuve du chômage, 1981) sur le "chômage total" et le "chômage inversé". Le premier décrit la situation des chômeurs qui se replient entièrement sur leur vie domestique, se réfugient dans les travaux de la maison et l'éducation de leurs enfants. Le second caractérise la situation des personnes sans emploi chez qui les activités de socialisation (visites, sorties, rencontre d'amis, activités sportives ou manuelles,…) occupent une place importante. L'enquête "Emploi du temps" utilisée par Muriel Letrait montre que la situation familiale est la variable essentielle qui fera qu'une personne au chômage se retrouvera dans l'une ou l'autre de ces catégories. Ainsi, le temps disponible pour la sociabilité passe de 2 heures 26 pour les femmes au chômage vivant seules (2 heures 20 si elles vivent en couple sans enfant) à 1 heure 46 pour les femmes en couple avec des enfants. De même, le temps passé à la cuisine, au ménage et au soin du linge s'échelonne de 2 heures 06 pour les femmes chômeuses seules à 3 heures 19 pour les femmes en couple sans enfant et 3 heures 56 pour les femmes en couple avec des enfants. Le phénomène est similaire chez les hommes chômeurs, même si le temps passé aux travaux domestiques est dans l'ensemble très nettement inférieur. Le temps de sociabilité passe ainsi de 2 h 28 pour les hommes seuls à 1 h 59 pour les hommes en couple et 1 h 43 pour les hommes en couple avec des enfants, tandis que le temps passé aux travaux domestiques augmente. Il faut toutefois noter que ce n'est pas alors le temps consacré à s'occuper de la cuisine et du linge qui progresse, mais celui consacré à jardiner et à bricoler. Le temps des loisirs "promenade et sports" et "lecture" diminue lui aussi constamment en passant de l'une à l'autre de ces catégories. Le repli sur la vie domestique est donc étroitement corrélé à la présence d'enfants, ce qui peut se comprendre. En même temps, ce "chômage total", en coupant davantage des relations sociales, professionnelles ou amicales, réduit la probabilité de retrouver un emploi. Le chômage inversé semble au contraire avoir fait du "loisir" forcé une opportunité pour multiplier les occasions de rencontre.

Choix et contraintes liés au travail féminin

Le travail féminin se positionne au cœur de cet ensemble de logiques à la fois complémentaires et contradictoires. Comme modalité de la socialisation et de l'accomplissement de soi, l'activité féminine professionnelle représente une opportunité que les sociétés modernes ont réussi à satisfaire. Il reste beaucoup à faire pour que les opportunités ne soient plus discriminées selon le sexe et le mouvement doit sans doute être relancé périodiquement, mais le phénomène est en marche. Comme lieu de stress, de tensions et de contradictions, les femmes prennent au travail toute leur part, voire davantage lorsqu'il y a discrimination ou harcèlement sexuel. A l'articulation des deux, il y l'arbitrage entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Celui-ci peut se faire comme un calcul économique rationnel où chacun des conjoints donne un accord implicite pour une plus grande satisfaction mutuelle ; il peut se faire aussi dans un contexte de déterminismes sociaux de sorte que le choix pour la femme d'une activité professionnelle salariée ne se traduit pas par une modification de la répartition des tâches au sein du couple.

Les femmes consacrent moins de temps que les hommes à leur activité professionnelle

Les femmes travaillent moins que les hommes, du moins en termes de travail salarié. Leur taux d'activité est de 61,8% (mars 2001) contre 74,3% pour les hommes. Même dans la catégorie des 25-49 ans, l'écart est de 15 points, avec 79,6% pour les femmes et 94,8% pour les femmes. Les femmes actives travaillent plus souvent à temps partiel : c'est le cas pour 30% d'entre elles contre 5% pour les hommes. Si l'on s'intéresse à la population active occupée, les chômeuses sont proportionnellement plus importantes que les chômeurs (10,7% contre 7,1%). Enfin, les taux d'activité féminins sont généralement plus faibles en France qu'à l'étranger. En termes dynamiques, les perspectives sont un peu différentes puisque les taux d'activité masculins baissent, quant à eux, depuis trente ans. L'interprétation de ce phénomène est difficile. Pour les féministes, l'activité professionnelle salariée des femmes est signe d'indépendance sociale, instrument de réalisation personnelle et moyen de l'autonomie financière. Les études menées avec les instruments de l'analyse économique montrent qu'il peut s'agir d'un choix rationnel. Considérant le salaire du mari, celui de son conjoint, les services que le couple devra consommer si tous deux sont actifs (garde des enfants…), voire la fiscalité (…), le calcul doit montrer l'intérêt et les limites du double salaire (cf. C. Saufer). En réalité, pour entrer dans cette logique, le nombre de paramètres à prendre en considération devrait être beaucoup plus élevé. Parmi eux, on doit désormais introduire la diminution de l'importance relative et de la valorisation des lieux de socialisation non professionnels – diminution elle-même liée à l'importance relative du travail féminin salarié – ainsi que le risque de rupture du couple qui mènerait droit vers la pauvreté une femme avec enfants qui n'aurait pas conservé d'activité professionnelle salariée. De plus, ce n'est pas le salaire instantané qu'il convient d'introduire dans un tel modèle mais les salaires cumulés sur la vie professionnelle. Or, ceux-ci sont partiellement déterminés par l'implication dans le travail. Il y a donc une forme de surdétermination du modèle aussi longtemps que la progression des carrières féminines sera handicapée par la maternité.

Les femmes consacrent plus de temps aux tâches domestiques que les hommes

Les appareils ménagers (machine à laver le linge, cuisinière électrique, réfrigérateur…) ont grandement facilité la vie quotidienne et permis des gains de productivité très importants dans l'accomplissement des travaux domestiques. La baisse du temps féminin consacré aux tâches domestiques est fulgurante, puisqu'il est passé de 37,3 heures hebdomadaires en 1974 à 26,7 heures en 1998. Le temps consacré par les hommes à ces mêmes tâches a légèrement progressé depuis 1974, passant de 12,3 heures à 15,4 heures par semaine de 1974 à 1998. Ces statistiques ne signifient pas que les hommes s'adonnent plus que par le passé aux travaux de la lessive ou de la couture puisque la catégorie des "tâches domestiques" comprend le jardinage et le bricolage. De plus, l'augmentation du célibat peut influencer ces résultats. Pour autant, ces statistiques globales fournissent une appréciation biaisée de la réalité puisqu'elles procèdent à une moyenne de l'ensemble des femmes, qu'elles aient ou non une activité professionnelle rémunérée. Si l'on se concentre maintenant sur l'emploi du temps des femmes actives à temps plein , pour le comparer à celui des hommes dans la même situation (cf. supra), on observe que ces derniers disposent de 26,8 heures de temps de loisir hebdomadaire, contre 21,1 heures pour les premières. La situation des couples actifs à temps plein avec des enfants est elle aussi très parlante, les écarts de répartition entre hommes et femmes s'accentuant encore.

Les inégalités sur le marché du travail

Puisque la satisfaction retirée de l'activité professionnelle dépend la possibilité d'exercer un métier qui corresponde aux attentes et aux potentialités, encore faut-il que ces dernières ne trouvent pas devant elles des obstacles de nature sociale. Les inégalités salariales lié au sexe sont sans doute, à moyen terme, moins importantes que les inégalités d'accès aux professions valorisantes, le fameux plafond de verre – c'est-à-dire cet obstacle réel bien qu'invisible qui empêche les femmes de s'élever dans la hiérarchie professionnelle. Daniel Kergoat (1978) avait proposé une analyse selon laquelle "la division technique et sociale du travail se juxtapose très étroitement à la division sexuelle du travail", c'est-à-dire que les domination masculine au sein du couple trouvait son équivalent dans le milieu de travail. Selon cette même hypothèse, et il y a des arguments pour montrer qu'il peut en être ainsi chez les jeunes, une division plus égalitaire des tâches au sein de la famille devrait aboutir progressivement à une meilleure égalité professionnelle. En même temps, la pression individuelle des femmes diplômées qui souhaitent s'élever dans la hiérarchie de l'entreprise ainsi que la pression sociale qui exerce désormais une vigilance sur ce sujet contribuent à modifier les comportements.

Conclusion : Une problématique tant individuelle que collective.

A l'heure où chacun s'accorde à reconnaître que la croissance pourrait être ralentie par l'insuffisance de l'offre de travail, l'arbitrage nécessitera peut-être que les entreprises prennent un meilleur compte de la complémentarité entre le travail et le loisir. C'est ainsi que lors d'un séminaire tenu à l'initiative de la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail (Eurofound), plusieurs entreprises (Xerox, British Telecom,…) ont témoigné des gains de productivité importants réalisés grâce des mesures favorisant l'équilibre individuel entre vie personnelle et vie professionnelle. Ainsi, British Telecom atteste que 98% de ses salariées reviennent travailler à l'issue de leur congé maternité, car elles peuvent trouver un arbitrage conciliable avec leur vie nouvelle de jeunes mères. Le taux global d'absentéisme a chuté à 3,1%, contre 8,5% en moyenne au Royaume-Uni. Parallèlement, l'organisation des temps sociaux ( vie associative , transports, modes de garde, accueil dans les services publics, horaires d'ouverture magasins,…) dépend largement des horaires de travail. Les arbitrages effectués par les individus, qu'ils soient choisis ou contraints, influent sur l'organisation des villes et des collectivités humaines.

Entreprises et collectivités publiques sont donc hautement concernées par cette problématique. Autant dire que ce sera sans aucun doute l'un des grands sujets de négociation sociale dans les prochaines années, tant ce sujet est essentiel pour la vie des salariés et de la collectivité.

Références

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