Economie des âges de la vie En finir avec la guerre des générations

Hippolyte d’Albis

Mots-clés : Age, Génération, Guerre des générations, Solidarité, Transferts sociaux.

Résumé

Dans le contexte actuel de crise démographique, de ralentissement économique et de perte de sens que traversent nos sociétés, nous ne cessons d’opposer les générations, d’accuser les plus âgés d’être trop bien lotis, de redéfinir indéfiniment les règles de nos systèmes de protection sociale. Or, au rebours de cette évolution, il importe de comprendre que nos sociétés sont d’autant plus prospères que les liens entre les générations sont forts. Les transferts sociaux ne sont pas une charge, mais une richesse collective. Ils dessinent une société où chacun, à chaque âge de la vie, trouve sa place.

L’ouvrage

Aujourd’hui, l’idée d’une « guerre des générations » est très présente dans les mentalités et dans les médias. Nous sommes submergés de clichés sur les retraités, forcément riches et égoïstes, que l’on oppose volontiers à une « jeunesse » qui aurait été sacrifiée à l’avidité des générations précédentes. Dans ce livre, Hippolythe d’Albis souhaite d’abord en finir avec ces « prénotions » en revenant aux faits empiriques établis par les développements récents de la recherche académique. Mais plus fondamentalement, l’ouvrage se propose de mieux comprendre la société en étudiant les générations qui la composent. L’intuition de départ repose sur une réalité incontestable : nos positions,  contributions et attentes sociales dépendent de notre âge. Certes, si la pensée économique s’est assez vite anticipée des questions d’âge et de génération, pour développer ses principaux domaines que sont la macroéconomie et la microéconomie, il n’en reste pas moins que du fait de son étymologie et des textes fondateurs, l’économie (oikonomia, en grec ancien) fut d’ailleurs conçue à partir de la gestion d’une maison et de son exploitation agricole, à laquelle les différents membres de la famille (oikogeneia) étaient naturellement associés. Le transfert intergénérationnel en était même la finalité, car comme le précise Rousseau dans l’Encyclopédie : « Le principal objet des travaux de toute la maison est de conserver et d’accroître le patrimoine du père, afin qu’il puisse un jour le partager entre ses enfants sans les appauvrir ». Et aujourd’hui, en renouant avec cette intention initiale, l’économie des âges de la vie s’est renouvelée comme un champ à part de l’économie dont Hippolyte d’ Albis partage ici quelques résultats.

Le premier temps du livre s’attaque à nos mythes et clichés traditionnels. On a tous spontanément ce sentiment que les générations qui partent depuis quelques années à la retraite ont bien profité de la vie et laissent après elles  un champ de ruines, avec une montagne de dettes et de carbone qu’elles lèguent aux générations qui viennent. De manière symétrique, on déplore la situation des jeunes qui font face au chômage, au déclassement, aux difficultés d’être propriétaires, et qui cotisent à fonds perdus dans un système de retraite qu’eux-mêmes ne connaîtront peut-être pas, en tout cas sous une forme assez différente. Et pourtant l’examen des faits montre, même si la comparaison des générations n’est pas facile parce que l’égalité n’est pas forcément ici une référence et que chaque génération porte des défis qui lui sont propres, que le niveau de vie s’améliore de génération en génération.

Le second temps du livre construit une vision générationnelle de notre économie. Le projet consiste à appréhender l’ensemble des relations économiques entre les âges en définissant, caractérisant et quantifiant tous les transferts qui sous-tendent les liens entre les générations. Les trois institutions majeures qui façonnent nos sociétés-l ’Etat, la famille et le marché- apparaissent à l’aune de leur rôle d’intermédiaire entre les âges. 

Le troisième temps du livre se propose de forger des solutions communes aux principales crispations générationnelles actuelles. Face aux défis engendrés par le financement de la dépendance ou des retraites, l’emploi des seniors, les évolutions démographiques entraînées par le vieillissement des générations d’après-guerre et la chute de la fécondité, ou encore les inégalités de destin et la transmission familiale des positions sociales, nous avons tendance à baisser les bras alors qu’il faut au contraire renforcer nos liens générationnels, qu’ils soient socialisés par la puissance publique, la famille ou le marché, et qu’ils bénéficient aux plus jeunes comme aux plus âgés.

La vision des rapports entre les âges et les générations proposée dans cet ouvrage s’appuie sur une analyse détaillée du cas français. Il n’est donc question ici que des générations en France.

Voir la notion « âge »

I- Dénoncer les clichés traditionnels

Avons-nous collectivement, et pour différentes raisons, sacrifié progressivement nos jeunes au bénéfice des vieux, à tel point qu’il soit opportun de parler de « génération sacrifiée » quand on évoque la jeunesse ?

A contrario, le point focal de cette question repose sur le baby-boomer (personne née de 1945 à 1965). Pour le sens commun, la vie des boomers aurait été plus facile que pour les jeunes d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de chômage quand ils avaient 20 ans, il n’y avait pas non plus d’inflation quand ils avaient 40 ans et qu’ils cherchaient à accroître les rendements de leur épargne, et la préservation des pensions de retraite est devenue une priorité quand ils ont atteint 60 ans, l’âge de quitter le marché du travail pour les plus chanceux de cette génération. Tous ces avantages que l’on constate maintenant  s’expliqueraient par la prise de pouvoir des baby-boomers, nécessairement aux dépens des suivants. Que faut-il penser d’une telle analyse ?

En premier lieu, il ne faut pas oublier que l’on vit mieux aujourd’hui qu’hier. Aujourd’hui, le niveau de vie moyen est 3,5 fois supérieur à celui qui prévalait en 1960. Il est vrai qu’on a peine à croire que le niveau de vie ait tant augmenté en si peu de temps, mais cela s’explique avant tout par le fait que les populations ont du mal à percevoir les changements sur le temps long et qu’elles se focalisent sur les changements de court terme. Par ailleurs, il est vrai aussi que l’on donne plus d’importance aux accroissements de revenus qu’à leurs niveaux. On préfère donc vivre dans un monde moins riche mais qui s’enrichit vite (les «  Trente glorieuses ») que dans un monde plus riche qui s’enrichit moins vite.

De plus, quand on examine les cohortes du baby-boom, les premiers d’entre eux qui ont eu une vie active entre 1965 et 2005 n’ont été contemporains que de très peu d’années fortes en termes de croissance et ont vécu de plein fouet la plupart des crises du second XXème siècle… Quant aux cohortes de la fin du baby-boom, elles n’ont pas connu les « Trente glorieuses ». Si génération dorée il y avait, ce serait plutôt du côté de celles des années 1930 qu’il faudrait chercher (mais qui ont connu la guerre…).

Cela dit, la comparaison des périodes n’est pas suffisante quand on veut mener une analyse par générations. En effet, on ne peut pas exclure qu’une génération se soit appropriée, tout au long de sa vie, une part significative des revenus distribués dans l’économie, et c’est précisément ce que reprochent ceux qui accusent les baby-boomers d’avoir eu une « vie facile » tout au long de leur vie.

Pour mettre en relief la comparaison des générations, Hippolyte d’Albis utilise un modèle nommé APC (âge-cohorte-période) pour chercher à démêler les différents effets, puisque l’évolution du niveau de vie dépend des périodes, de l’âge (le niveau varie selon l’âge ; voir le cycle de vie de Modigliani), et peut-être aussi de l’appartenance à une génération spécifique (c’est ce que pensent les détracteurs des baby-boomers). Les résultats sont éloquents. Chaque génération étudiée entre 1914 et 1990 a bénéficié d’un niveau de vie supérieur à celle qui l’a précédée, une fois les effets d’âge et de période neutralisés. Autrement dit, à âge égal et dans un contexte conjoncturel identique, une personne née plus récemment dispose en moyenne d’un niveau de vie plus élevé que celle née plus tôt. A titre d’exemple, le niveau de vie estimé pour la cohorte née en 1966 (juste après la fin du baby-boom) est supérieur de 19% à celui de la cohorte 1956, et de 42,2% à celui de la cohorte 1946. Ces résultats nous montrent que l’opposition des générations n’a pas de fondement dans la réalité, si ce n’est l’expression d’une « haine latente des vieux ». Et pour résoudre les problèmes de notre temps (la dette, la retraite, l’avenir du système de santé...), il faut commencer par éliminer les idées fausses.

Voir la synthèse « Les jeunes, mal aimés du marché du travail ? »

II- Les trois institutions de la redistribution entre les âges

La richesse des générations est constituée des multiples liens qu’elles ont tissé entre elles. Ces liens multiples s’expriment à travers des institutions que l’économie générationnelle recense et analyse, montrant ainsi les différentes interdépendances entre les âges, et s’écartant du scénario simpliste de la confrontation pour s’engager dans le « beau récit de la coopération ».

La première institution organisatrice de la redistribution entre les âges est l’Etat (au sens large, à savoir les administrations centrales, la Sécurité sociale, et les collectivités locales). On pense évidemment aux retraites, mais il s’agit aussi de bien d’autres domaines, comme la santé ou encore l’éducation. Les transferts s’organisent d’après les trois grandes étapes de la vie, marquées par une alternance de déficit, de surplus, puis de nouveau de déficit (voir la notion Epargne, et tout particulièrement le cycle de vie de Modigliani. Dans l’enfance, les individus reçoivent beaucoup plus qu’ils ne versent, du fait de l’éducation. Dans la période de la vie active, les contributions dépassent les prestations. Et à un âge plus avancé, le solde redevient négatif, du fait des dépenses de retraite et de santé. Mais en comparant les profils prévalant en 1989 et en 2019, Hippolyte d’Albis note une inflexion notable dans la seconde moitié de la vie. Depuis 30 ans, les flux publics nets diminuent à tous les âges au-delà de 50 ans. En d’autres termes, si l’Etat redistribue tout au long du cycle de vie, les évolutions récentes montrent une réduction du bénéfice net pour les générations du baby-boom actuellement retraitées. Ce constat factuel va à rebours de la musique que l’on entend souvent dans le débat public.

La deuxième institution est la famille. Les transferts privés réalisés dans ce cadre sont considérables. Loger, nourrir, habiller ou divertir ses enfants représente un coût important et constitue un transfert intergénérationnel massif. Ce sont les jeunes qui en sont les principaux bénéficiaires : le point haut est atteint à la veille de la majorité, lorsque le transfert net représente environ un tiers du PIB par habitant, soit plus de 12000 euros en moyenne en 2019. La bascule s’opère aux alentours de 30 ans, âge auquel on devient contributeur net.

La troisième institution est le marché. Elle repose sur le principe de l’épargne. Ce qui frappe, c’est le changement des comportements d’épargne depuis 30 ans. Autrefois, l’épargne croissait tout au long de la vie active, et l’on observait peu de désépargne à la retraite. Aujourd’hui, le mouvement s’est inversé : les retraités puisent massivement dans leur épargne, ce qui signifie qu’ils financent leur haut niveau de consommation grâce à celle-ci, et non par une ponction accrue sur les finances publiques. Encore une idée fausse qui s’effondre…. 

Voir la notion "Epargne"

Voir le fait d’actualité « Les solidarités familiales intergénérationnelles 20 ans après l’enquête de Claudine Attias »

III- En finir avec les crispations générationnelles : l’exemple du « quatrième âge »

La concorde entre les générations est indispensable. Nos sociétés doivent mettre en place des transferts entre les âges qui permettent de subvenir aux besoins de ceux qui, en début ou en fin de vie, ne peuvent le faire par leur travail. Jauger, blâmer, et opposer les générations est certes facile, mais ne mène à rien, si ce n’est à des frustrations. On peut illustrer cette nécessaire solidarité intergénérationnelle par l’exemple du « grand âge ».

Aucune révolution humaine n’est plus extraordinaire que celle de l’allongement de la durée de la vie. Cet allongement est spectaculaire : on peut le montrer en prenant l’exemple de trois cohortes espacées chacune de cent ans. Parmi les hommes nés en France en 1816, seuls 34% ont franchi le cap des 60 ans, et à peine 7% ont atteint 80 ans. Pour la cohorte née en 1916, ces proportions sont passées à 54% et à 25%. Quant aux hommes nés en 2016, on pense que 94% deviendront sexagénaires et près de 80% octogénaires.

Par un cruel paradoxe, si la vie est prolongée, notre société reste impuissante à empêcher la solitude de nos derniers jours, en même temps qu’elle s’inquiète du coût que cela représente. Aujourd’hui, ce coût peut être approché par la dépense totale associée aux soins de longue durée pour les personnes âgées dépendantes, qui avoisine les 40 milliards d’euros, dont 80% sont pris en charge par la puissance publique, et 20% par les individus concernés et les familles. Faut-il s’alarmer de ce coût, qui de toute façon ne fera qu’augmenter avec l’arrivée des premiers baby-boomers à l’âge de 80 ans (en 2026), c’est-à-dire à l’âge où la probabilité d’être dépendant devient importante ? Au passage, on notera que cette inquiétude n’est pas un phénomène récent. Dès 1946, Robert Debré et Alfred Sauvy ont donné le ton dans un ouvrage intitulé «  Des Français pour la France », et plus particulièrement dans un chapitre « L’invasion des vieillards ».

Selon Hippolyte d’Albis, cette inquiétude n’a pas lieu d’être. Le vrai défi est d’accepter ce coût, et même de l’augmenter, en dépassant notre réticence à « payer pour les vieux » et à nous en occuper. Il s’agit de dépasser l’idée que l’aide à domicile est trop chère, que l’EHPAD est hors de prix : 40 milliards après tout ne représentent que 1,4% de la  richesse que nous produisons chaque année. Accorder 1,4% de notre richesse à aider les personnes âgées dépendantes, est-ce trop ? Et ce n’est pas simplement une question budgétaire, mais aussi de ressources humaines. Nous n’arrivons toujours pas à valoriser, et donc à rémunérer correctement, les métiers de ceux qui sont tournés vers les autres, qu’il s’agisse des vieux ou des enfants. Est-il normal, comme le dit d’Albis, que « les personnes qui s’occupent de notre argent soient mieux rémunérées que celles qui s’occupent de nos parents ? ». La fin de la vie est à l’image de la vie en société. Et on peut légitimement considérer que le point de départ du renouvellement de nos liens intergénérationnels passe par le renforcement de l’ « altruisme désintéress » auprès de ceux qui s’apprêtent à partir.

Voir la séance « L’accueil des personnes âgées dépendantes en EHPAD peut-il être lucratif ? »

Quatrième de couverture

Aujourd’hui, en France, on rejoue la guerre des générations à la moindre occasion. Les retraités, forcément riches, égoïstes et politiquement influents, s’apprêteraient à laisser derrière eux des montagnes de dettes et de carbone. La jeunesse, évidemment sacrifiée, ferait face au chômage, serait dans l’impossibilité de se loger et cotiserait à fonds perdus pour sa retraite.

Hippolyte d’Albis veut en finir avec ces clichés et revient aux faits établis par cette toute nouvelle discipline qu’est l’économie des âges de la vie. S’appuyant sur un ensemble de statistiques inédit, il montre que, globalement, le niveau de vie s’améliore de génération en génération. Non, ce n’était pas mieux avant !

Il met également au jour l’ensemble des transferts opérés entre les différents âges de la vie par la famille, l’Etat, le marché. Or le débat public ne considère qu’une partie de ces transferts, ceux de la puissance publique. En outre, la solidarité portée par l’Etat est de plus en plus tournée vers les jeunes, de moins en moins vers les plus âgés.

Dès lors, il s’agit moins d’opposer les générations que de renforcer leurs liens. Comment le faire et avec quelles ressources ? C’est ce que l’auteur nous propose d’examiner.

Fondée sur la démographie et les générations, une autre vision de l’économie, beaucoup plus humaine.

L’auteur

Hippolyte d’Albis est professeur à l’ESSEC Business School, vice-président du Cercle des économistes et chroniqueur aux Echos. Ses travaux universitaires sont à la croisée de l’économie et de la démographie.

Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés

1)Le concept de « génération sacrifiée » a-t-il un sens ?

 

2)Pourquoi peut-on dire que les baby-boomers ne sont pas une « génération privilégiée » ?

 

3)Comment la redistribution opérée par l’Etat évolue-t-elle tout au long du cycle de vie ?

 

4)Les comportements d’épargne des plus âgés ont-ils évolué depuis 30 ans ? Pourquoi ?

 

5)L’augmentation de l’espérance de vie est-il un problème ?

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