Mots-clés : Désindustrialisation, Etat social, Qualité de l’emploi, Services, Transition écologique.
Résumé
La société de surconsommation de biens matériels n’est pas une réponse aux enjeux de demain. Deux autres voies méritent d’être explorées : d’une part, celle d’une économie recentrée sur les individus et leurs attentes essentielles (l’économie humano-centrée) ; d’autre part, celle de la bifurcation écologique. Comment agir pour que ces deux voies déploient leur potentiel en création de bons emplois ?
L’ouvrage
Face aux défis à venir qui sont ceux de la liberté, de la démocratie, des inégalités, de l’écologie, de la paix intérieure et extérieure, et devant l’impuissance des politiques actuelles, Pierre Veltz plaide pour deux orientations qu’il qualifie de « pragmatiques ».
La première orientation est de choisir, notamment face au défi écologique, le développement d’une économie recentrée sur nos besoins essentiels, autour de la santé et de l’éducation. Cette orientation part du constat factuel que le basculement d’une économie axée sur l’accumulation d’objets vers une économie de l’individu, du corps et des émotions, est une tendance lourde dans nos pays riches. La deuxième orientation, fil conducteur de l’ouvrage, est de remettre au cœur de nos choix les questions de l’emploi et du travail, et en particulier celle de la qualité du travail. Il est vrai que celui-ci occupe de nos jours une place qui a beaucoup décru, aussi bien à l’échelle de la journée de travail qu’à celle de l’existence entière, mais il n’en reste pas moins que l’emploi et le travail restent toujours au centre de notre identité, et qu’ils sont inséparables de notre utilité sociale. Et dans la perspective de la création de trajectoires riches en « bons emplois », et respectueux de l’environnement, l’auteur défend trois thèses principales.
La première est que la volonté de réindustrialisation doit être interrogée. Cela ne signifie pas que le maintien et le renforcement de notre industrie puissant être considérés comme des éléments secondaires. Au contraire, l’Europe a plus que jamais besoin d’une base manufacturière solide. Mais l’industrie ne peut plus fournir la masse de bons emplois dont nous avons besoin. En effet, nous allons vers une société où la fabrication des objets sera presque totalement autonome, et d’autant plus avec l’introduction de l’intelligence artificielle dont l’effet à court terme sera un nouveau bond en avant de l’automatisation industrielle. Demain, l’immense majorité des emplois seront des emplois de service, de service aux personnes notamment.
La deuxième thèse est qu’il faut comprendre pourquoi les emplois de services sont aujourd’hui si mal payés, précarisés, et mal considérés. Selon Veltz, ce n’est pas parce que ces emplois seraient par nature peu qualifiés. Cette sous-valorisation est un choix implicite de société, qui exprime la faible capacité d’un salariat atomisé à exiger la reconnaissance qu’il mérite. Une politique progressiste devrait prendre le problème à sa racine, en s’attachant à la construction d’une société de services qualifiés. Cette politique ne doit pas seulement être axée sur la protection des salariés et sur la redistribution, mais poser la question de « services plus productifs » et d’une « efficacité accrue ». Au passage, on fera observer que cette efficacité ne passe pas seulement par la rentabilité et la marchandisation.
La dernière thèse est de repenser le rôle de l’Etat dans une économie humano-centrée, que Robert Boyer qualifie d’ « anthropogénique », dans laquelle l’éducation et la santé ne sont pas seulement des luxes permis par la croissance privée, mais les moteurs profonds du développement de l’économie dans son ensemble. Si la santé et l’éducation sont financées par l’impôt et les transferts, elles ne sont en rien des coûts ou des charges venant alourdir les « vraies dépenses productives ». Il est vrai que la question du financement des dépenses sociales est difficile, au moment où l’Etat est confronté à des exigences multiples (la politique de l’innovation, la politique sociale, la politique écologique, la politique de défense, …), et cela dans un contexte désormais d’endettement élevé. Comment éviter que la multiplication des exigences débouche sur le sacrifice de ce que certains considèrent comme des « maillons faibles », c’est-à-dire des dépenses sociales qui ne bénéficient pas du soutien de lobbies puissants ? L’auteur s’attache à répondre à cette question en fin d’ouvrage.
Voir la note de lecture du livre de Pierre Veltz « La société hyperindustrielle. Le nouveau capitalisme productif »
I- La question des emplois de service
De 1955 à nos jours, le nombre d’emplois agricoles a été divisé par 10 et celui des emplois industriels par 2. Nos emplois relèvent essentiellement du domaine du tertiaire, qui regroupe les services à la population et les services aux entreprises. Le tertiaire compte aujourd’hui 22 millions d’emplois, dont 12 millions d’emplois féminins.
Pourquoi ce basculement des emplois vers les services ? Il y a à cela deux raisons essentielles. La première est l’écart des niveaux de productivité. Alors que de nombreux auteurs évoquent une baisse générale de productivité qui affecterait l’économie française, il faut plutôt parler d’une dissociation croissante entre le monde industriel de haute productivité et le monde des services qui reste bloqué à des niveaux de productivité médiocres ou faibles. La deuxième raison du basculement vers le tertiaire est qu’une société plus riche, saturée d’objets, et qui dispose de plus de temps dit « libre », va augmenter naturellement sa consommation de services.
Ce basculement vers les services ne va pas s’arrêter. Les études prospectives sont unanimes sur ce point. Selon France Stratégie, avec les métiers technologiques de l’informatique, les secteurs les plus créateurs d’emplois d’ici 2030 devraient être ceux de la santé et des services à la personne - infirmières, aides-soignantes, aides à domicile - à quoi s’ajoutent les cadres commerciaux, les ouvriers et les employés de la manutention.
La polarisation des emplois, phénomène bien connu, qui s’observe dans tous les pays développés, et qui consiste en ce que les créations d’emplois se concentrent aux deux extrémités de la hiérarchie des qualifications, alors que l’étage intermédiaire se réduit, affecte aussi bien l’industrie que le tertiaire. Dans l’industrie : davantage d’ingénieurs et de techniciens pointus, mais aussi de manutentionnaires et moins d’ouvriers qualifiés. Dans les services : davantage d’informaticiens et de cadres, mais aussi plus de petits boulots mal payés, et moins d’emplois intermédiaires, comme les secrétaires qualifiées, qui sont en voie de disparition. Cependant, cette polarisation des emplois est particulièrement forte dans le secteur tertiaire, ne serait-ce qu’en raison du nombre d’emplois concernés, et a des conséquences très importantes sur la société, comme l’érosion de la classe moyenne, qui elle-même affaiblit les bases de la démocratie.
La revalorisation des emplois du tertiaire est-elle utopique ? S’il est vrai qu’à la différence de l’industrie qui est plus concentrée, les services sont certes atomisés, ce qui ne facilite pas l’émergence d’un contre-pouvoir syndical, la question essentielle repose sur la productivité. Si on veut augmenter les salaires du tertiaire et leur reconnaissance, il faut se pencher sur la question de l’efficacité et de la qualité des services rendus. Et si on laisse de côté le point de vue de ceux qui pensent que les considérations d’efficience, d’économie de service, ne doivent pas s’appliquer aux sujets « nobles » tels que la santé ou l’éducation, il reste cependant à s’interroger sur le concept de « productivité du tertiaire ». Au numérateur, la qualité compte plus que le volume, et elle est multidimensionnelle et difficile à mesurer. Au dénominateur, c’est encore plus compliqué : mesurer des heures de travail revient à ignorer de grandes variations de compétences, notamment en termes de qualités relationnelles. Le défi de mesurer la productivité du tertiaire a amené à un certain nombre de mauvaises solutions : le paiement à l’acte dans les hôpitaux, les logiques comptables et financières inutiles. Mais il existe aussi de bonnes solutions, comme l’enrichissement des tâches, associées avec la technologie. L’exemple finlandais montre que cette dernière piste est particulièrement intéressante, dans la perspective de la construction d’un guide d’apprentissage collectif d’un chemin vers une société de service plus productive.
Voir la note de lecture du livre de Christine Erhel et Bruno Palier « Travailler mieux »
II- L’économie humano-centrée
L’économie humano-centrée s’oppose à « l’économie des choses » qui représente l’essentiel de ce que produit l’industrie. Cette économie des choses s’appuie sur une consommation de masse déjà bien décrite dans les années 1960 (Georges Pérec, Les choses, 1965). Mais cette économie s’est fortement accélérée avec la mondialisation des années 1980 qui a donné l’accès à une profusion de biens de plus en plus variés et de moins en moins chers en termes relatifs. Et plus récemment encore (années 2000), la mondialisation a encore transformé nos objets rustiques en produits sophistiqués, à grand renfort de puces et de logiciels.
Inversement, l’économie humano-centrée fait référence à la « société de services », aux dépenses d’éducation et de santé que Robert Boyer (Les Capitalismes à l’épreuve de la pandémie, 2020) voit comme les moteurs d’un nouveau régime macroéconomique de croissance. Selon Pierre Veltz, les contours de cette économie humano-centrée sont un peu plus larges : ils comprennent la santé, l’éducation, mais aussi la culture, le divertissement, et l’immense et foisonnante nébuleuse du bien-être, du développement personnel, du soin de soi, …. Ces secteurs représentent déjà une part considérable de l’économie, et au rythme de leur croissance, on peut imaginer que dans un avenir assez proche, l’économie de l’individu et du corps devienne le cœur de l’économie de nos pays riches . Cela s’explique par la dynamique de l’économie humano-centrée, bien différente de celle des biens matériels. Les services ne connaissent pas la satiété, et des besoins nouveaux apparaissent sans cesse.
Dans ces conditions, de nombreuses voix s’élèvent pour réviser les indicateurs de croissance et de développement. Robert Boyer défend de son côté la thèse d’un changement structurel dans le mode de croissance économique, passant d’un modèle « fordiste » à un modèle « anthropogénique », dont l’idée essentielle est que la santé et l’éducation ne sont plus les résultats de la croissance, mais la fondation principale de celle-ci. Il est vrai que la part de l’emploi industriel s’est effondrée dans la plupart des pays développés (passant de 25-30% en 1975 à 10% aujourd’hui), alors que celle du secteur « anthropogénique » a considérablement augmenté sur la même période (de 12% à 30%).
Selon Pierre Veltz, le futur de l’économie humano-centrée oscille entre deux scénarios. Le premier scénario, « humaniste », s’appuie sur une réorientation de l’économie vers les besoins essentiels des personnes, en prenant pour boussole l’augmentation de nos « capabilités « (Amartya Sen). Il s’agit d’aller vers une économie plus sobre, moins gourmande en énergie et en ressources matérielles que l’économie des objets, tout en créant de nouvelles valeurs pour la société et les personnes, et consolidant une base de bons emplois pour la classe moyenne des services. Mais il existe aussi un autre scénario, déjà engagé dans les pays riches : celui où l’économie de l’individu est du corps est captée par une marchandisation plus ou moins régulée. Les symptômes sont déjà sous nos yeux : émergence d’un individualisme hédoniste, obsession de la « forme », culte du corps, etc. Dans ce scénario, la santé devient une sorte de « performance commerciale ». Bien que l’avenir ne soit pas écrit d’avance, il est évident que le rôle de la puissance publique est évident pour éviter les dérives de la marchandisation de nos besoins essentiels.
Voir la note de lecture sur le rapport Stiglitz et Voir la note de lecture du livre de Daniel Cohen « Une brève histoire de l’économie »
III- Sauver l’Etat social
Qu’il s’agisse de la bifurcation écologique ou de l’économie humano-centrée, l’Etat est au centre du jeu. Or, au moment où on a rarement attendu autant de la puissance publique, celle-ci est sollicité de tous les côtés. Les besoins de financement dans le social risquent d’exploser avec le vieillissement, la bifurcation écologique nécessite des financements importants, la reconquête technologique ne se fera pas facilement, les engagements en matière de défense sont importants, et les dégâts environnementaux causés par le réchauffement climatique sont tels que les assurances privées ne pourront plus les couvrir. Si on ajoute à cela les contraintes liées à la gestion de la dette publique, on peut se poser la question de la capacité de l’Etat à assurer toutes ces missions. Le social et l’écologie ne risquent-ils pas d’être sacrifiés au profit de l’innovation et de la défense ? D’ailleurs, alors que la croissance de la demande en biens et services publics présente un caractère structurel, on assiste déjà dans les pays riches à un recul des interventions étatiques dans le social, l’éducation, les transports, l’énergie, au profit d’agences multiples issues du secteur privé, dont le nombre a explosé ces dernières années.
Et pourtant il faudra bien continuer à produire des biens publics dans la perspective de l’intérêt général. Pour assurer ces missions essentielles, il faut poser deux questions : celle de la productivité de l’Etat d’une part, celle de la priorité d’affectation des fonds publics d’autre part.
Sur la première question, Pierre Veltz considère qu’il y a trop de secteurs où les agents de l’Etat sont trop nombreux. Cette situation est très négative sur la qualité et l’intérêt du travail des agents. Dans la revalorisation des tâches tertiaires et la lutte contre la polarisation des emplois, les emplois publics constituent un chapitre essentiel. Il faut ajouter à ce constat qu’il ne s’applique pas à tous les secteurs, notamment à l’hôpital, au commissariat, au tribunal, ou encore au collège. Le problème se résume de la manière suivante : « trop d’emplois ici, de dramatiques besoins insatisfaits ailleurs ».
Sur la deuxième question, si les dépenses publiques représentent 57% du PIB en France, elles sont pourtant assez mal réparties. Nore Etat dépense plus pour les vieux que pour les jeunes, alors que toutes les études montrent que ce sont les investissements en direction de l’enfance et de la jeunesse qui ont l’impact le plus marqué sur la réduction des inégalités et le développement d’un pays en général. Or, en France, aujourd’hui, les dépenses de retraite représentent 14% du PIB, bien au-dessus de la moyenne européenne (10%). L’enjeu pour la France est donc de réduire ces dépenses : le système de protection sociale a-t-il pour finalité de servir de manière disproportionnée les retraités des classes moyennes ? Il est surtout de les réorienter vers les zones les plus productives pour la collectivité. En débloquant des ressources pour les jeunes, on transforme les coûts en investissements utiles, rentables pour la société dans son ensemble, y compris pour une société vieillissante.
Voir la note de lecture du livre d’Eloi Laurent « Le bel avenir de l’Etat-providence »
Quatrième de couverture
Pierre Veltz nous lance un appel : remettons les emplois de services au centre de notre projet politique ! En effet, quelle économie voulons-nous ? Nous devons rester dans la course technologique mondiale pour ne pas être vassalisés. Mais il faut rompre avec une illusion : l’industrie traditionnelle ne créera plus beaucoup d’emplois. Une nouvelle économie émerge, centrée sur nos corps, nos émotions, nos capacités, nos milieux de vie. C’est là que sont les emplois de demain, dans le soin, la formation, l’écologie. Ces métiers sont aujourd’hui mal reconnus, précarisés. Les revaloriser, pour refonder une classe moyenne autour des services, est un enjeu politique majeur, un enjeu de justice sociale, mais aussi le signe d’un changement de cap : celui de l’entrée dans une économie où l’éducation, la santé, la culture, l’écologie ne sont plus regardées comme des charges, mais comme le cœur même de la création de valeur.
L’auteur
Né en 1945, Pierre Veltz est ingénieur, sociologue et économiste. Il s’intéresse au devenir des sociétés européennes confrontées au défi de la bifurcation écologique. Ses derniers ouvrages ont régulièrement été primés (prix du livre d’économie, prix de l’essai de La Tribune, entre autres).
Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés
1- Comment expliquer la croissance du secteur tertiaire depuis les années 1950 ?
2- La notion de « productivité du tertiaire » a-t-elle un sens ?
3- Pourquoi peut-on considérer que l’éducation et la santé sont les moteurs de la croissance de demain ?
4- Pourquoi peut-on dire que l’Etat ne pourra pas assumer toutes les missions qu’on lui attribue généralement ?
5- Comment faire en sorte que l’Etat puisse mieux assurer ces missions essentielles au niveau de l’éducation et de la santé ?