Mots-clés : Croissance, Modèle social européen, Productivité.
Résumé
Le décrochage économique de la France et de l’Europe est bien réel, notamment par rapport aux Etats-Unis, mais aussi par rapport à la Chine. Ce livre propose d’en comprendre les causes et de dégager les pistes d’une « troisième voie » pour favoriser un rattrapage qui s’appuie sur une voie de développement préservant l’identité et les valeurs européennes.
L’ouvrage
Depuis le milieu des années 1980, un phénomène de décrochage s’est manifesté : en France comme dans la plupart des pays européens, le PIB par habitant diverge progressivement de celui des Etats-Unis, au point que nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation comparable à celle des années d’après-guerre.
Parmi les causes de ce décrochage, un premier élément d’explication tient à l’évolution du temps de travail collectif. En moyenne, un Français travaille aujourd’hui environ 200 heures de moins qu’un Américain, alors qu’aucune différence notable n’était mesurée en 1980. Mais plus que le temps de travail, c’est surtout la productivité qui a diminué. Elle a ralenti progressivement, et aujourd’hui elle n’augmente presque plus, et n’a donc plus d’effet sur la croissance économique.
La stagnation de la productivité est un sujet préoccupant car elle remet en cause notre modèle économique et social. Ce modèle repose en effet sur une croissance soutenue, qui s’appuie elle-même sur une productivité forte. En l’absence de gains de productivité, plusieurs piliers fondamentaux de notre modèle économique et social sont fragilisés, à commencer par la soutenabilité de la dette publique, mais aussi le financement de notre système de retraite, ou encore notre capacité à maintenir un niveau suffisant d’investissement public et privé, indispensable pour préparer l’avenir des Français et financer la transition écologique. Dans un monde où la productivité stagne, les tensions sociales et intergénérationnelles ne peuvent que s’exacerber.
Dans ce contexte revient de plus en plus l’idée que l’Europe doit se transformer, se déréguler, devenir plus compétitive pour ne pas décrocher dans la course à l’innovation et à la croissance. La comparaison avec d’autres régions du monde, notamment les Etats-Unis et la Chine, renforce cette idée. Faut-il pour autant renoncer à notre modèle social qui est la traduction de notre spécificité et de nos valeurs ?
En fait, il ne s’agit pas de transformer les Européens en Américains ou en Chinois en renonçant à notre identité, mais de reconnaître les arbitrages que nous devons affronter pour retrouver la voie de la prospérité. Cette « troisième voie » existe-t-elle ?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre les ressorts du décrochage vis-à-vis des Etats-Unis, dans un contexte où les trajectoires économiques et sociales des deux rives de l’Atlantique semblent de plus en plus divergentes. Il est vrai qu’en Europe, et plus particulièrement en France, nous avons oublié que le système social construit pendant les Trente glorieuses ne pouvait perdurer que s’il était adossé à une machine productive puissante. Or, cette machine s’est progressivement grippée, parce que nous avons choisi collectivement le loisir plutôt que le travail, la rente plutôt que le risque, et la régulation plutôt que l’innovation. Mais rien n’est définitivement joué : l’histoire montre que les retards ne sont pas irréversibles, mais qu’ils résultent de choix collectifs que d’autres choix peuvent corriger. Pour sortir de l’impasse, il faudra toutefois affronter une réalité douloureuse car les modèles économiques qui fonctionnent ailleurs ne sont pas transposables en France et en Europe sans renoncer à une partie de notre modèle.
L’ouvrage explore ainsi une double question : pourquoi l’Europe décroche, et comment elle pourrait renouer avec une économie durable sans renoncer à ce qui fait sa singularité. Pour retrouver une forme de prospérité, il faut sans tarder et de manière claire définir la « troisième voie » évoquée plus haut.
Voir la note de lecture du livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard « La France réinventée. Pour un nouveau modèle français et européen »
I- Le décrochage économique
A la fin de l’année 2024, le rapport Draghi a mis en avant de manière claire de nombreux indicateurs démontrant le ralentissement européen sur le plan économique et le recul progressif du continent vis-à-vis de la Chine et des Etats-Unis. Ce rapport s’ajoute à un certain nombre d’autres études qui ont progressivement permis d’amener un relatif consensus parmi les économistes. L’Europe est en retard notamment sur les technologies du XXIème siècle, et sa croissance est structurellement plus faible que celle des Etats-Unis depuis 30 ans, ce qui conduit à un fort écart de PIB/habitant, lequel est aujourd’hui significativement inférieur. Sur la période récente, ce décrochage ne semble pas se résorber, mais au contraire s’accentue depuis les différentes crises économiques qui se sont enchaînées après 2008.
Un symptôme très important du décrochage européen porte sur la Recherche et Développement (R&D). Aujourd’hui, l’Union européenne dans son ensemble (Etat et entreprises) consacre environ 2% de son produit intérieur brut à la R&D, un niveau stable depuis près de vingt ans. Les Etats-Unis, eux, investissent 3,5% de leur PIB à la R&D, un écart de 1,5 point qui représente chaque année 250 milliards de dollars supplémentaires.
Au-delà des montants, c’est aussi l’allocation de cette R&D qui est problématique. Cette faiblesse relative de l’investissement européen en R&D s’accompagne en effet d’un biais sectoriel marqué. L’Europe continue de concentrer l’essentiel de son effort de recherche dans des industries traditionnelles comme l’automobile, la chimie, la pharmacie, la mécanique ou l’aéronautique. Ces secteurs sont parfois qualifiés de mid-tech par opposition aux high-tech. Ils sont caractérisés par des chaînes de valeur stabilisées, une régulation lourde, et des gains de productivité plus incrémentaux que révolutionnaires. A l’inverse, les Etats-Unis orientent massivement leurs investissements vers les technologies dites de rupture. Les secteurs des technologies de l’information, des logiciels, de l’IA, des semi-conducteurs et des biotechnologies, concentrent ensemble plus de 40% de la R&D privée, soit plus du double du niveau européen. Ce déséquilibre a un impact sur la création et le développement de start-up à forte intensité technologique. L’Europe ne compte en 2024 que 145 licornes, ces entreprises valorisées à plus de 1 milliard de dollars, contre plus de 800 aux Etats-Unis. Et la quasi-totalité des grandes plateformes numériques sont américaines ou chinoises.
Il est vrai qu’à l’aube d’une nouvelle révolution industrielle centrée sur l’intelligence artificielle, l’Europe veut être présente. Mais malgré cette volonté politique, les chiffres restent décevants. En 2023, les start-up européennes spécialisées dans l’IA ont levé environ 8 milliards de dollars de capital-risque, contre 68 milliards aux Etats-Unis et 15 milliards en Chine. Même si l’année 2024 a marqué un rebond, avec 13 milliards levés, l’écart reste significatif.
Pourquoi l’Europe ne parvient-elle pas à accélérer davantage ? En réalité, le retard européen s’inscrit dans une forme d’inertie structurelle, nourrie par un sous-investissement chronique dans les technologies de rupture. Cette dynamique prolonge les difficultés qu’a connues le continent européen au moment de la troisième révolution industrielle, celle de l’informatique et du numérique. A cette époque déjà, l’Europe n’avait pas su capitaliser sur ses avancées scientifiques pour faire émerger des champions industriels. Elle a raté le tournant des microprocesseurs, celui des systèmes d’exploitation, puis celui des plateformes et du cloud.
Et malgré une prise de conscience récente, l’Europe continue d’afficher des performances décevantes en termes de productivité. Comment un continent qui a été autrefois à la frontière technologique, qui possède un niveau de capital humain élevé, qui continue à produire des idées nouvelles, peut-il stagner de la sorte ? Encore faut-il s’entendre sur la notion de productivité, souvent mal comprise.
Voir la note de lecture du livre de Félix Torres et Michel Hau « Le décrochage français. Histoire d’une contreperformance politique et économique (1983-2017)»
II- Comprendre la productivité
La productivité fait référence à l’efficacité de la production, qui peut se mesurer au niveau de l’individu, au niveau de l’entreprise, ou encore à celui d’un pays. La productivité individuelle étant une notion un peu floue, on préférera parler de productivité à l’échelle de l’entreprise, en considérant le travail comme le seul facteur de production. On parle de productivité du travail : combien a-t-il fallu d’heures pour produire une valeur donnée ? Cette mesure de productivité de l’entreprise a d’autant plus de pertinence que de nos jours, la production est devenue un phénomène collectif : bien souvent, la qualité du résultat de l’entreprise dépend de l’exécution correcte d’une suite d’étapes interdépendantes, et il suffit qu’un maillon soit défaillant pour que le produit final soit affecté. Et de la même manière au niveau d’un pays, la productivité s’obtient en mettant en rapport le PIB (somme des valeurs ajoutées) et la quantité de travail fournie en heures. Un Suisse crée chaque année plus de 80 euros par heure, et un Français un peu moins de 70.
La productivité a augmenté de manière spectaculaire tout au long du XXème siècle. En 1890, en France, une heure de travail ajoutait l’équivalent d’environ 2,50 euros actuels de valeur. Et depuis 1890, ce chiffre a été multiplié par 20 : cela signifie qu’une heure de travail permet de produire en moyenne vingt fois plus de richesse qu’il y a un siècle et demi. Evidemment, ce résultat n’est qu’une moyenne, et l’économie nationale est composée aussi de tâches dont l’efficacité n’est que peu impactée par le progrès technique (comme le montre l’exemple classique du coiffeur). Ce phénomène est d’ailleurs connu sous le nom de « loi de Baumol » ou de « maladie des coûts ». Les secteurs d’activité où il ne se passe pas grand-chose en termes de technologie deviennent plus coûteux, mais comme tous les salaires de l’économie nationale progressent, ce sont finalement ces secteurs moins performants qui prennent une place croissante dans les dépenses. Au passage, cette évolution n’a rien de pathologique : elle est au contraire le signe d’un progrès social.
Dans une entreprise comme dans un pays, quand la productivité augmente, quatre choix sont possibles.
Le premier choix est de réduire les facteurs de production. On décide alors de maintenir le niveau de production à un coût moindre, ce qui permet d’augmenter le profit. Le deuxième choix est de maintenir encore la richesse produite, mais de permettre aux employés de travailler moins (réduction du temps de travail) : on partage alors les gains de productivité avec les salariés. Ces deux premiers choix se montrent historiquement marginaux, puisque la multiplication par 20 de la productivité sur les 150 dernières années ne s’est accompagnée que d’une division par 2 du temps de travail.
La troisième possibilité est de produire en quantité supérieure. C’est cet effet du progrès technique qui est la source de la connotation négative associée à la hausse de la productivité. On consomme plus de ressources, on augmente les biens mis à disposition, et cela au prix d’une augmentation de la masse des déchets et de la pollution. La quatrième option est cependant d’utiliser cette hausse de la productivité pour augmenter la qualité des biens et services produits. Cette voie est maintenant celle des pays avancés, dont l’économie ne croît plus parce que les individus consomment plus, mais parce que les produits qu’ils consomment évoluent, s’améliorent, s’enrichissent en fonctionnalités nouvelles.
Cette évolution globale est une bonne nouvelle pour nos économies, car elle signifie une montée en qualité permettant à la fois la réalisation de gains de productivité et la réduction de l’empreinte écologique. Evidemment, nos économies doivent s’engager dans cette voie, et la question devient alors celle des moyens à mettre en œuvre pour obtenir cette augmentation salutaire de la productivité.
Voir la notion « productivité » et sa version audio
III- Que faire ?
Dans cette perspective, le premier chantier pour la France est celui du capital humain. Notre système éducatif montre des signes d’essoufflement inquiétants, notamment dans les disciplines scientifiques et mathématiques qui sont le langage de l’innovation future. Il faut donc revaloriser la culture scientifique, en démocratiser l’accès, notamment pour les jeunes femmes qui y sont encore trop peu nombreuses. Il faut aussi repenser notre pédagogie pour y intégrer les compétences non cognitives (« soft skills »). Il s’agit d’un ensemble d’aptitudes qui ne sont pas directement enseignées comme la fiabilité, l’autonomie, la persévérance, ou encore la capacité à coopérer. Ces aptitudes sont de plus en plus reconnues comme des déterminants fondamentaux de la performance individuelle et collective, et les maîtriser permet à des employés, même sans qualifications formelles, de connaître une progression salariale dynamique. La promotion de ces soft skills exige de repenser l’école, non pas en surchargeant les programmes, mais en intégrant davantage d’espaces où ces compétences peuvent émerger.
Le deuxième chantier est financier. La France est riche de son épargne, mais pauvre de son investissement productif. Il s’agit de réconcilier les Français avec le risque économique en construisant les mécanismes incitatifs financiers et réglementaires vers le financement de l’innovation technologique et de la réindustrialisation verte. Créer des produits d’épargne à paliers, orienter l’assurance-vie vers l’économie réelle, soutenir le capital-risque national : c’est à ce prix que nous colmaterons la fuite des capitaux qui finance aujourd’hui nos concurrents américains.
Le troisième pilier est l’invention d’un Etat investisseur qui se substitue à l’Etat « bureaucrate ». De ce point de vue, il serait bon de s’inspirer du modèle américain, axé autour de la commande publique, avec une mise en concurrence des différents acteurs, la mobilisation d’une forte capacité de relais de financement privé, et enfin un pilotage cohérent de l’innovation via des agences spécialisées. A l’échelle de la France et surtout de l’Europe, cela passerait par la mise en place d’un pilotage resserré, orienté mission, capable de sélectionner les priorités stratégiques, d’attribuer des financements compétitifs et d’articuler l’action publique avec les initiatives privées (à l’image de ce que font déjà la DARPA, la BARDA ou la NSF aux Etats-Unis).
Enfin, la France ne peut ignorer la révolution déjà en marche de l’intelligence artificielle. Avec son écosystème de recherche en mathématiques et en IA, la France est bien placée en Europe pour devenir un leader de l’IA. Mais pour cela, elle doit vaincre encore son aversion au risque. Loin de craindre la fin du travail, il faut voir dans l’IA l’opportunité de supprimer les tâches les plus aliénantes pour nous concentrer sur ce qui fait la valeur irremplaçable de l’humain.
Voir la note de lecture du livre de Yann Algan et Elise Hillery « Economie du savoir-être »
Voir la note de lecture du livre de Daniel Suskind « Un monde sans travail »
Quatrième de couverture
Le décrochage de l’Europe et de la France par rapport aux Etats-Unis est bien réel. Les économistes imputent ce décrochage à la productivité, une notion centrale en macroéconomie et pourtant mal comprise, parce que trop souvent confondue avec l’exploitation des salariés et la destruction de l’environnement, dans une quête sans fin du profit.
Avec ce livre, Antonin Bergeaud montre que cette vision est largement fausse. Moteur essentiel de la croissance, l’augmentation de la productivité nous a permis, depuis un siècle et demi, d’être plus prospères et en meilleure santé tout en disposant de plus de temps de loisirs. Sa stagnation aujourd’hui, en Europe et en France, fragilise le financement de notre modèle social et celui de la transition écologique.
Ce livre invite à repenser la productivité non comme une fin en soi, mais comme un levier pour renouer avec le progrès économique sans sacrifier les valeurs européennes de solidarité et de durabilité. Il propose d’en comprendre les ressorts- innovation, formation, investissement- et en identifie les freins invisibles -fuite des talents, des capitaux, aversion au risque. Enfin, il avance des pistes pour favoriser le rattrapage européen, notamment en matière d’intelligence artificielle, en construisant un modèle qui nous soit propre.
L’auteur
Antonin Bergeaud est économiste, chercheur, professeur à HEC, spécialiste des questions de productivité et d’innovation. A ce titre, il a été très sollicité par les médias lors de la publication du rapport Draghi. Il est lauréat du prix du meilleur jeune économiste français 2025.
Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés
1- Pourquoi peut-on parler d’un « décrochage » de l’économie française ?
2- La recherche de l’augmentation de la productivité s’oppose-t-elle à celle d’une croissance plus durable ?
3- Pourquoi peut-on dire que la « maladie des coûts » est le signe d’un progrès social ?
4- En quoi le capital humain peut-il jouer un rôle dans la croissance de demain ?
5- Comment réorienter l’épargne française vers l’investissement productif ?