(Comprendre que malgré le paradoxe de l’action collective, les individus s’engagent)
Le paradoxe de l’action collective décrit l’idée selon laquelle il n’est, à première vue, pas rationnel de s’engager car l’engagement engendre des coûts individuels élevés (du temps, de l’énergie, de l’argent notamment) et procure des bénéfices qui s’appliquent à l’ensemble du groupe, sans considération de participation ou non de chaque individu à l’action collective. Pour résumer : je peux aller travailler et percevoir mon salaire pendant que mes collègues font grève et je profiterai néanmoins des améliorations en termes de conditions de travail et de salaires qui découleront, le cas échéant, de leurs actions. Il est donc plus rationnel de se comporter en passager clandestin : attendre que les autres se mobilisent pour avoir les bénéfices sans en supporter les coûts. Néanmoins on observe que les individus se mobilisent.
Mancur Olson cherche dès lors à expliquer ce paradoxe. Selon lui, la taille du groupe va avoir de l’importance : plus le groupe est petit, plus les individus ont intérêt à se mobiliser d’autant plus qu’ils subissent des pressions de la part des autres membres du groupe. Il faut aussi que l’engagement procure des incitations sélectives définies par Mancur Olson comme « des avantages ou des sanctions individualisés qui poussent les différentes firmes ou personnes à participer à l'action collective ou à la soutenir financièrement. » (Olson, 1987). Dès lors les incitations sélectives permettent de diminuer les coûts de la participation et d’augmenter ceux de l’absence de mobilisation. Ces incitations peuvent être des compensations monétaires versées par le syndicat en charge de l’action.
De plus, dans ses travaux, Daniel Gaxie explique que les avantages peuvent être matériels (emplois dans un parti par exemple) ou symboliques (prestige, sentiment de valorisation de soi, réseaux par exemple). Pour comprendre l’engagement politique, il est donc également nécessaire de prendre en considération l’ensemble des rétributions symboliques qu’il peut apporter. On peut citer alors la participation au mouvement des « gilets jaunes » qui a permis à certains engagés de valoriser des compétences manuelles (pour installer des tentes), ou des compétences en termes de prise de parole publique. Ce mouvement a permis, par ailleurs, de créer des sociabilités.
Pour expliquer l’émergence et le succès d’un mouvement, il faut aussi prendre en compte l’influence du contexte global, proprement politique. Cette influence a principalement été abordée au travers du concept de structure des opportunités politiques (SOP). Celui-ci a été forgé par des tenants de la mobilisation des ressources (Doug McAdam, Sidney Tarrow et Charles Tilly) après avoir constaté que le niveau de ressources des organisations militantes ne suffisait pas à rendre compte du succès ou de l’échec de leurs mobilisations, mais qu’il fallait également intégrer le contexte macrosocial et historique. Il est nécessaire par exemple d’avoir des relais politiques pour faire émerger un mouvement. De même, le système politique est plus ou moins instable et donc plus ou moins vulnérable face à des revendications. Le moment joue également : les périodes avant des élections sont plus propices à la protestation. Doug Mc Adam (1988) explique dans ses travaux que si le mouvement des Droits civiques s’est développé à partir des années 1950 et non avant, c’est en raison de la structure des opportunités politiques qui s’est ouverte dans cette décennie. Il évoque les évolutions du contexte national et international, devenus plus favorables à la question des droits civiques. Les transformations concernent notamment la modification des équilibres démographiques, la réorientation stratégique du Parti démocrate, et la guerre froide.
Document 1 : Les gilets jaunes et les rétributions symboliques
« Deux bâches sont tendues en plein vent sur une charpente en bois récupéré. Un coin fait cuisine, Butagaz, table bricolée. Deux canapés occupent le fond, un générateur, quatre drapeaux français et le sapin de Noël, apporté par un club de motards. C’est « la cahute », appellation officielle : combien y en a-t-il aujourd’hui en France, posées sur le bord des ronds-points ? Celle-là est à côté du Leclerc, à l’entrée de Marmande (Lot-et-Garonne).[…]
Adélie a 28 ans, employée aux pompes funèbres, sa vocation. A ceci près que la spécialité est verrouillée dans le coin et travailler plus loin revient trop cher en essence, en garde d’enfant, en temps. Bref, chômeuse. En fait, à cet instant précis, Adélie s’en fout. Depuis quand sa vie ne lui avait pas semblé si excitante ? Laisser le téléphone allumé en rentrant à la maison. Ne plus regarder les dessins animés avec la petite, mais les infos. Parler à des gens auxquels elle n’aurait jamais osé adresser la parole, Stéphane par exemple, avec sa barbichette tortillée en deux tresses et sa dégaine de gouape. Un routier, en fait, adorable. « Sinon, on fait quoi de nos journées ? », dit Adélie. Etre au cœur du réacteur, cette fois au moins. […]
Depuis des mois, son mari disait à Coralie : « Sors de la maison, va voir des copines, fais les magasins. » Ça a été les « gilets jaunes », au rond-point de la Satar, la plus petite des trois cahutes autour de Marmande, plantée entre un bout de campagne, une bretelle d’autoroute et une grosse plate-forme de chargement, où des camions se relaient jour et nuit.
L’activité des « gilets » consiste ici à monter des barrages filtrants. Voilà les autres, ils arrivent, Christelle, qui a des enfants du même âge que ceux de Coralie, Laurent, un maréchal-ferrant, André, un retraité attifé comme un prince, 300 chemises et trois Mercedes, Sylvie, l’éleveuse de poulets. Et tout revient d’un coup, la chaleur de la cahute, la compagnie des humains, les « Bonjour » qui claquent fort. Est-ce que les « gilets jaunes » vont réussir à changer la vie ? Une infirmière songeuse : « En tout cas, ils ont changé ma vie. »
Le soir, en rentrant, Coralie n’a plus envie de parler que de ça. Son mari trouve qu’elle l’aime moins. Il le lui a dit. Un soir, ils ont invité à dîner les fidèles du rond-point. Ils n’avaient jamais reçu personne à la maison, sauf la famille bien sûr. « Tu l’as, ton nouveau départ. Tu es forte », a glissé le mari. Coralie distribue des tracts aux conducteurs. « Vous n’obtiendrez rien, mademoiselle, vous feriez mieux de rentrer chez vous », suggère un homme dans une berline. « Je n’attends rien de spécial. Ici, on fait les choses pour soi : j’ai déjà gagné. […] »
Florence Aubenas, « « Gilets jaunes » : la révolte des ronds-points », Le Monde, 15 décembre 2018
Questions :
Question 1 : Caractérisez le mouvement des Gilets Jaunes.
Question 2 : Trouvez des exemples de « rétributions symboliques » dans le texte.
Question 3 : En quoi ces « rétributions symboliques » expliquent-elles l’engagement ?
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Réponses :
Question 1 : Caractérisez le mouvement des Gilets Jaunes.
Le mouvement des Gilets Jaunes est une action collective qui a vu le jour en octobre 2018 en France. Il porte le nom des gilets de couleur jaune portés par les manifestants. Son origine se trouve dans l’appel à manifester contre la hausse du prix des carburants. Pendant plusieurs mois, les personnes mobilisées dans ce mouvement ont notamment manifesté, bloqué des axes routiers et occupé des ronds-points partout en France.
Question 2 : Trouvez des exemples de « rétributions symboliques » dans le texte.
Plusieurs exemples de « rétributions symboliques » figurent dans le texte.
On peut citer tout d’abord l’exemple d’Adélie qui dit sa joie d’« Etre au cœur du réacteur, cette fois au moins. » et qui a donc l’impression de compter et de participer à un mouvement qui va changer la donne.
Ensuite, il est question de sociabilités apportées par cet engagement : « la chaleur de la cahute, la compagnie des humains, les « Bonjour » qui claquent fort. » Des rencontres sont faites et des amitiés sont nouées à l’occasion de ces actions.
On peut enfin reprendre les mots de Coralie qui sont la preuve que cette mobilisation a apporté beaucoup aux personnes mobilisées : « Je n’attends rien de spécial. Ici, on fait les choses pour soi : j’ai déjà gagné. […] »
Question 3 : En quoi ces « rétributions symboliques » expliquent-elles l’engagement ?
Ces « rétributions symboliques » sont un moteur de l’engagement. Le fait de retirer des avantages individuels immatériels motive les individus à s’engager. Ces derniers vont jouir d’un sentiment de valorisation de soi, d’utilité, de reconnaissance mais aussi développer des sociabilités, de la solidarité. Cet engagement collectif donne dès lors de la force aux personnes engagées qui prennent conscience de partager des difficultés communes et mènent un combat collectif pour défendre des intérêts communs.
Document 2 : La structure des opportunités politiques
« […] La notion de structure des opportunités politiques (SOP) va s’imposer comme un concept clé de la sociologie des mouvements sociaux à la fin des années 1980. Son objectif fondamental est de rendre compte du fait qu’à niveaux de mobilisation comparables les effets d’un mouvement peuvent être considérablement différents en raison des facteurs propres au système et au champ politiques au moment du mouvement. Le consensus des chercheurs peut se synthétiser sur quatre éléments de définition.
Désormais familier, le premier tient à l’ouverture du système politique. En fonction de la culture politique et de l’état des droits, des orientations des gouvernants et des dispositifs de concertation, la tolérance et la prise en compte des activités protestataires varieront considérablement. Manifester expose à plus de risques au Caire qu’à Oslo. […]
Le second élément […] tient au degré de stabilité des alliances politiques. Plus les majorités politiques sont simples et stables, plus les rapports de force politiques sont figés, et moins les mouvements sociaux peuvent espérer tirer profit des jeux partisans pour se faire entendre. […] Une des raisons du succès du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960 tient à ce que le poids des Noirs dans le corps électoral progresse, y compris au Nord du fait de migrations. Un électorat noir républicain émerge. Cela suscite un double mouvement d’ouverture au vote de lois antiségrégationnistes et d’attention au vote noir, y compris au sein d’un Parti républicain jusque-là coupé de ces électeurs. […]
Une troisième variable concerne la question de la division des élites et de forces relais à des positions stratégiques. Une mobilisation peut-elle trouver des relais ou des complaisances intéressées dans tel ou tel segment de l’appareil d’Etat, du monde intellectuel ? Lorsque, à l’hiver 1994, le Premier ministre Balladur reçut l’abbé Pierre à Matignon, au milieu d’une vague d’occupations d’immeubles parisiens, sa sollicitude soudaine pour les sans-logis n’était pas sans rapport avec l’identité du maire de Paris, un certain Chirac, concurrent dans la présidentielle à venir. À l’inverse, certaines revendications ou mobilisations peinent à trouver des relais, comme l’illustre en 2019 la défiance d’une majorité des formations politiques, mais aussi des éditorialistes et des juristes ayant accès aux médias, devant la demande d’introduction dans la Constitution d’un référendum d’initiative populaire.
Un ultime critère renvoie enfin à la capacité des institutions à développer des politiques publiques. La structure institutionnelle la plus ouverte aux mobilisations, la bienveillance de tel groupe influent sont de peu de secours quand les ressources pratiques pour traduire une sympathie en actes font défaut. Quand un ministère n’a pas ou guère de personnels et de services (Droit des femmes, Environnement) son action ne peut être que faible. Quand une politique ne sait pas anticiper sur ses destinataires parce que cela requiert de remplir d’intimidants dossiers ou de risquer la stigmatisation (importance des « non-recours » au RSA), quand elle peut être entravée par des contre-pouvoirs (résistance d’Etats fédérés à l’« Obamacare » aux Etats-Unis), les succès des mouvements sociaux peuvent n’être que cosmétiques. »
Erik NEVEU, Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte ; Coll. « Repères » (7e édition), 2019.
Questions :
Question 1 : Relevez dans le texte des illustrations de structures d’opportunités politiques (SOP).
Question 2 : Quels sont les critères de définition d’une SOP présentés dans le texte par Erik Neveu ? Explicitez ces critères.
Question 3 : Comment ces SOP expliquent-elles l’émergence de certaines mobilisations ?
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Réponses :
Question 1 : Relevez dans le texte des illustrations de structures d’opportunités politiques (SOP).
Un premier exemple de SOP est celle qui a permis le succès du mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960. Un deuxième exemple de SOP est celle qui a conduit à l’attention portée au mouvement pour les sans-abris mené par l’Abbé Pierre en 1994.
Question 2 : Quels sont les critères de définition d’une SOP présentés dans le texte par Erik Neveu ? Explicitez ces critères.
Erik Neveu présente quatre critères de définition d’une SOP :
l’« ouverture du système politique » : l’organisation institutionnelle offre plus ou moins de voies pour négocier.
le « degré de stabilité des alliances politiques » : un système politique instable laisse la place à des revendications par exemple.
la « division des élites » et leur « force de relais » : le degré de cohésion ou de division au sein des élites et la présence d’alliés influents sont déterminants.
la « capacité des institutions à développer des politiques publiques » : il faut que les institutions aient les ressources pour transformer les revendications en politiques publiques « traduire une sympathie en actes ». Des réformes doivent pouvoir être conduites.
Question 3 : Comment ces SOP expliquent-elles l’émergence de certaines mobilisations ?
Les SOP constituent des contextes, des environnements plus ou moins favorables à l’émergence de revendications et au développement d’une action collective qui sera plus ou moins entendue et qui atteindra plus ou moins ses objectifs. Certains moments et certaines configurations sont plus propices que d’autres à la pérennité voire au succès d’une action collective. Le système politique doit être ouvert pour que les ressources soient utiles et que les revendications soient prises en considération.
Exercice 1 : Comment expliquer l'engagement
Reliez les termes suivants à la définition qui convient :
1. Paradoxe de l’action collective
2. Incitations sélectives
3. Rétributions symboliques
4. Structure des opportunités politiques
Avec :
A. Avantages immatériels que procure la participation à une action collective.
B. Environnement dans lequel voient le jour des actions collectives et qui conditionne le développement et le succès de ces actions. Cet environnement est plus ou moins propice à l’expression de revendications.
C. Fait que l’action collective existe alors qu’il est a priori irrationnel de participer à une action collective. En effet, le coût individuel de la participation à une action collective est élevé alors que les gains sont collectifs et ne prennent pas en compte l’implication individuelle.
D. Avantages et désavantages mis en place par une organisation pour encourager l’engagement en le rendant individuellement rentable. Ces incitations peuvent être matérielles (avantages en nature, compensations monétaires, …) ou immatérielles (titres, reconnaissance, …).

Exercice 2 : Comment expliquer ...
Expliquez ce qu’est le paradoxe de l’action collective.
Voir la correction
Le paradoxe de l’action collective décrit l’idée selon laquelle il n’est, à première vue, pas rationnel de s’engager car l’engagement engendre des coûts individuels élevés (du temps, de l’énergie, de l’argent notamment) et procure des bénéfices qui s’appliquent à l’ensemble du groupe, sans considération de participation ou non de chaque individu à l’action collective. Il est donc plus rationnel de se comporter en passager clandestin : attendre que les autres se mobilisent pour avoir les bénéfices sans en supporter les coûts. Néanmoins on observe que les individus se mobilisent.


