Paradoxe d’Easterlin

Définition :

Le paradoxe d’Easterlin a été énoncé en 1974 par l’économiste américain Richard Easterlin. Dans un article désormais célèbre (« Does Economic Growth Improve the Human Lot ? Some Empirical Evidence »), Easterlin souligne que la relation entre le bonheur et l’augmentation des revenus n’est pas linéaire. En d’autres termes, la progression dans le temps du niveau de vie d’un pays ne s’accompagne pas nécessairement d’une augmentation du bonheur de ses habitants.

L’essentiel :

Comme le montre le graphique ci-dessous, la corrélation entre la hausse du volume de la production et l’augmentation de bien-être ressentie par les individus n’est valable que jusqu’à un certain seuil. Passé ce dernier, le volume de la production augmente, mais le bonheur global de la société tend à plafonner.

 

De nombreuses études ont prolongé les travaux d’Easterlin. L’une des plus commentées est celle de Daniel Kahneman et Angus Deaton, par ailleurs tous deux prix Nobel d’économie, qui ont montré en 2010  que le seuil où le bien-être n’augmentait plus se situait vers 75000 dollars par an (soit un peu plus de 100000 dollars aujourd’hui). De même, en 2018, quatre chercheurs (Andrew Jebb, Louis Tay, Ed Tierer et Shigehiro Oishi) ont indiqué quant à eux en exploitant les données d’enquête d’opinion auprès de 1,7 million de personnes à travers 164 pays, que ce seuil serait d’environ 95000 dollars par an. Ils ont également soutenu que la hausse du revenu n’a plus d’impact sur le bien-être émotionnel à partir d’un certain niveau de revenu.

Comment expliquer le paradoxe d’Easterlin ? Les deux grandes raisons habituellement avancées sont l’adaptation et la comparaison.

Dans le cas de l’adaptation, le raisonnement repose sur le phénomène du hedonic treadmill (« le tapis roulant du bonheur ») : la croissance ne produit pas autant de bonheur qu’on l’espère, parce que les gens s’habituent, deviennent plus exigeants, et à la fin ne sont pas plus heureux qu’avant. Ce résultat, on pourra le noter, s’oppose aux enseignements de l’économie classique de la fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème siècle, avec les représentants du courant utilitariste qui furent les premiers à affirmer que le bien-être se quantifiait en fonction de l’utilité, appréhendée en termes de quantité. Plus un individu consomme de biens qu’il juge utiles ou satisfaisants, plus son bien-être est important. Aux yeux de ces utilitaristes, le bien-être  collectif est la somme des satisfactions de chaque individu, et réciproquement plus une société est dotée de biens, plus le bien-être de ceux qui la composent est élevé.

La deuxième raison repose sur le phénomène de la comparaison sociale. Plus que le niveau de revenu, ce qui compte, ce sont les comparaisons : l’écart entre mon revenu et celui de mon groupe de référence. Cela signifie que si une société connaît une croissance forte, mais que tous les revenus augmentent, sans rien changer aux écarts, le niveau de bonheur moyen ne bougera pas pour autant. Et si la croissance est inégalitaire, il y a certes des gagnants et des perdants, mais au total le jeu risque d’être à somme nulle, et le niveau de bonheur moyen ne bougera pas. Au total, il semble bien que le processus de la comparaison sociale (« to keep us with the Jones ») gâche le bénéfice de la croissance.

En matière d’équation du bonheur, le cas français mérite une attention particulière, parce qu’on peut constater (voir Claudia Senik, « L’économie du bonheur », in Les carnets de l’Institut Diderot, 2023) l’existence d’un paradoxe français, à savoir que nos compatriotes, qui vivent pourtant dans un pays riche et bénéficient d’un système social globalement plus protecteur que celui de bien d’autres pays, se déclarent cependant moins heureux, toutes choses égales par ailleurs, que les ressortissants d’autres nations. Là aussi, cela peut s’expliquer par le poids des comparaisons. Les Français, non sans raison d’ailleurs, ont désormais le sentiment que leur niveau de vie, même croissant, s’écarte de plus en plus de celui des pays les plus prospères. Le pessimisme national repose ainsi sur l’inquiétude pour l’avenir, et notamment pour celui des générations suivantes. Ce constat permet de jeter un éclairage nouveau sur le dilemme de la croissance et de la décroissance. S’il est vrai que l’augmentation infinie de la croissance ne fait pas le bonheur, il n’en reste pas moins que le bonheur ne repose pas sur la décroissance. L’idée d’une « sobriété heureuse » déjà présente chez le philosophe Epicure, est une belle idée, mais qui ne suffit pas au bonheur. Comme le dit André Comte-Sponville (Avant-propos de « L’économie du bonheur », op. cit), « ce n’est pas parce que l’on réduit la consommation qu’on est heureux ; c’est parce qu’on est heureux que l’on peut envisager de réduire sa consommation ».

Lire à ce propos :

Voir la notion « Utilitarisme »

Voir la note de lecture du livre de Daniel Cohen « Une brève histoire de l’économie »

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