Hystérèse (effet d’…).

Définition :

L’effet d’hystérèse est un concept emprunté aux sciences physiques. Il s’agit d’un phénomène dont l’effet persiste alors que la cause qui l’a produit a disparu. Appliqué au chômage, l’effet d’hystérèse désigne une situation où celui-ci continue d’augmenter alors que le choc qui a causé son augmentation a disparu.

L’essentiel

L’idée selon laquelle une variable économique peut stagner à un niveau élevé après avoir subi un choc est présente dans l’histoire de la pensée économique dès la fin du XIXème siècle. Dès 1890, Alfred Marshall dans ses Principes évoque le fait que « lorsque la production d’un bien croît et qu’elle se réduit ensuite à son niveau initial, il est peu probable que les prix de la demande et de l’offre reviennent, comme le suppose la théorie pure, à leur niveau initial ». Plus tard, en 1972, Edmund Phelps reprend cette notion d’hystérèse appliquée au chômage en signalant que « le taux de chômage naturel dépend à n’importe quel moment postérieur de la trajectoire historique de l’économie ».

Le concept a été plus récemment développé par Olivier Blanchard et Lawrence Summers dans un article qui a marqué l’histoire de la discipline (« Hysteresis and the Europeen Unemployment Problem », 1986, ou « L’hystérèse et le problème européen du chômage »). Dans cet article, Blanchard et Summers partent du phénomène de stagflation, dont l’explication se trouve selon eux dans le déplacement du taux de chômage naturel (ou taux de chômage incompressible compte tenu des structures du marché du travail). Cette convergence entre le taux de chômage naturel et le taux de chômage observé à un moment donné dans l’économie est un effet d’hystérèse. Cet effet peut s’expliquer par trois éléments.

Le premier élément est la faible substituabilité entre le capital et le travail. Dans ce cas, tout choc diminuant l’accumulation du capital provoque après la reprise une pénurie de capital qui pénalise le niveau de l’emploi, puisque les nouveaux embauchés ne disposent pas de suffisamment de capital pour contribuer efficacement à la production. Le chômage n’a pas alors pour cause un salaire réel trop élevé (comme dans l’hypothèse de Friedman), mais l’insensibilité de la demande de travail des firmes au salaire réel. Les entreprises veulent accumuler le capital physique avant d’embaucher, quel que soit le niveau de salaire réel sur le marché du travail.

Le deuxième élément est la détérioration du capital humain. La difficulté à trouver un emploi est croissante avec la durée du chômage en raison de la perte de compétence du chômeur dans le temps, qui engendre un processus d’exclusion de cette population du marché du travail, et aussi une réticence des employeurs à recruter des chômeurs de longue durée (phénomène de stigmatisation). Dans ces conditions, le chômage n’entraine plus de pression à la baisse des salaires, et donc de l’inflation. On retrouve le phénomène de stagflation évoqué plus haut.

Le dernier élément, le plus prometteur selon Blanchard et Summers, a trait au processus de négociation salariale. Le caractère forcé de cette négociation salariale pousse les salariés à négocier un salaire trop élevé, ce qui pénalise l’emploi. Le salaire est déterminé par le pouvoir de négociation des insiders, représentés par les syndicats, qui ne représentent pas les intérêts des chômeurs. Cela explique la rigidité des salaires qui ne peuvent pas s’ajuster après un choc. Lindbeck et Snower avaient déjà formulé en 1985 la théorie des insiders-outsiders qui se fonde sur la bipartition du marché du travail en deux groupes aux caractéristiques et aux intérêts opposés : les insiders sont des salariés  avec un contrat de travail stable ; les outsiders sont des travailleurs précaires ou des chômeurs. L’entreprise étant elle-même averse aux coûts de rotation de la main-d’œuvre, elle préférera rémunérer les insiders à un niveau de salaire plus élevé que le niveau concurrentiel plutôt que d’embaucher des outsiders, pourtant prêts à recevoir un salaire plus faible. 

L’intensité respective de ces trois éléments dépend des institutions en vigueur dans chaque pays. L’effet d’hystérèse est faible aux Etats-Unis. Dans la seconde moitié du XXème siècle, on observe au Royaume-Uni un effet d’hystérèse dû à la marginalisation des chômeurs de longue durée. En France au contraire, cet effet s’expliquerait par le long délai de recul du chômage face aux variations du salaire.

L’une des principales conséquences de l’effet d’hystérèse est la transformation du chômage conjoncturel en chômage structurel. Cela peut justifier les politiques keynésiennes de relance de la demande en ne limitant pas leurs effets au court terme. Alors que la baisse du chômage naturel était traditionnellement le champ de la politique structurelle, l’effet d’hystérèse réhabilite la politique conjoncturelle expansionniste en limitant les conséquences négatives d’un choc sur le chômage d’équilibre par le soutien de l’activité à court terme. Cela vaut notamment lorsque les compétences des travailleurs sont durablement affectées par une crise persistante.

Lire à ce propos :

Voir les notions « Courbe de Phillips » et « chômage conjoncturel-structurel »

Voir la synthèse de Patrick Artus « L’hystérésis des crises ou pourquoi une récession peut avoir un effet durablement négatif sur la croissance »

Newsletter

Suivre toute l'actualité de Melchior et être invité aux événements