PME, et si elles nous sauvaient ?

Thibault Lafont

Mots-clés :  Compétitivité, Désindustrialisation, PME, Progrès social.   

Résumé

Les PME ont un rôle considérable dans l’économie et la société françaises, qu’il s’agisse de la compétitivité, du développement territorial ou encore de la cohésion sociale. Malheureusement, ce rôle est largement méconnu aujourd’hui. Comment faire en sorte que les PME soient davantage soutenues et valorisées dans notre pays ?

L’ouvrage

Ce livre a pour point de départ une double contradiction.

La première est qu’alors que les PME sont sous-représentées dans les médias et les discours politiques, on observe sur le terrain l’existence d’entreprises centenaires qui traversent les crises avec une résilience remarquable, des chaînes de valeur enracinées dans les territoires, des dirigeants visionnaires, des équipes engagées qui s’adaptent aux mutations du marché. D’ailleurs les chiffres de l’INSEE sont sans appel : en 2021, les PME emploient 4,3 millions de salariés quand les grandes entreprises en emploient 4,2 millions. Si on ajoute aux PME les microentreprises et les entreprises de taille intermédiaire (ETI), cela représente 99% des entreprises en France, plus de 70% des emplois salariés, et deux-tiers de la valeur ajoutée.

La deuxième contradiction est qu’alors que la fracture sociale est encore importante entre les notions d’entreprise et de progrès social, on observe sur le terrain que le progrès social est au cœur des préoccupations des PME, tout simplement par nécessité existentielle et logique économique de long terme. Les PME ne peuvent pas délocaliser facilement, elles ne peuvent pas licencier massivement sans compromettre leur avenir, elles ne peuvent pas ignorer les besoins des territoires dans lesquelles elles sont implantées.

Bien que l’objectif ne soit pas d’opposer les différents modèles d’entreprise, l’ouvrage de Thibault Lafont veut mettre en lumière le modèle souvent méconnu et sous-estimé des PME, et montrer qu’il peut être au cœur de la réconciliation des notions d’entreprise et de progrès social.

Mais cela suppose que nous réussissions collectivement à soutenir, valoriser et développer le modèle des PME. La promotion des PME est l’affaire de leurs dirigeants qui doivent faire un effort de communication, et aussi des citoyens qui disposent d’un levier puissant à travers leurs choix de consommation (le made in France résonne déjà fortement auprès des Français). Mais cette promotion passe surtout par la mise en place d’une politique publique. En effet, si des efforts sont faits aujourd’hui, nous sommes encore loin d’une stratégie d’ensemble cohérente et assumée. Sans pour autant basculer dans le protectionnisme, il est question de mettre en place une politique industrielle qui place les PME au cœur de ses préoccupations. Cela passe par la simplification administrative, par une plus grande équité fiscale, par un accès facilité aux marchés publics, par la formation professionnelle et le soutien à l’innovation.

A ces conditions, les PME peuvent ouvrir une autre voie. Allons-nous la suivre ?

Voir le document « Les PME, de l’Allemagne au Japon »

I- Les PME, sacrifiées depuis les années 1970

Jusqu’aux années 1970, la France industrielle reposait sur un tissu dense de PME familiales et d’ETI  qui constituaient l’épine dorsale de l’économie nationale. Les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 vont brutalement interrompre cette dynamique. A partir de là, les gouvernements successifs vont privilégier le soutien à la demande plutôt qu’à l’offre productive, dans une logique keynésienne de soutien à la consommation. Les entreprises industrielles voient alors leur compétitivité se réduire d’année en année, sous l’effet conjugué de la hausse des coûts énergétiques, de la montée de l’inflation et de l’augmentation des cotisations destinées à financer le modèle social. Cette dynamique se traduit inexorablement par la montée de la désindustrialisation du pays :  la part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée de l’ensemble de l’économie passe de 22,3% en 1970 à 17,7% en 1989 et 15,7% au début des années 2000. Pour autant, les pouvoirs publics ne luttent pas contre cette dynamique de désindustrialisation parce que celle-ci est considérée comme le processus normal d’évolution des pays développés vers une économie de services, une sorte de passage vers la modernité économique. Et cela d’autant plus que la financiarisation de l’économie gagne du terrain. Les conséquences de cette financiarisation sont profondes : les investisseurs institutionnels imposent alors un nouveau modèle de gestion aux entreprises, fondé sur la rentabilité et la maximisation à court terme de la valeur actionnariale. Dans ce nouveau paradigme économique, les PME industrielles avec leur contrainte de production et leur rentabilité structurellement plus faible que celle des services sont perçues plus négativement par les marchés financiers.

La crise de 2008 enfonce le clou. En France, c’est toute l’économie qui est durement impactée par cette onde de choc mondiale. La logique financière pousse les dirigeants vers des solutions de court terme : fermeture de sites, délocalisation vers des pays à coûts salariaux plus faibles externalisation de la production. La désindustrialisation se poursuit.

Si on a oublié nos PME industrielles et sacrifié notre  appareil productif ces 20 dernières années, c’est aussi parce que nous avons favorisé les entreprises de la Tech, et des start-up du tertiaire, avec un modèle entrepreneurial fondé sur la codification des applications, l’optimisation des algorithmes, la création des plateformes numériques. Comme si les entreprises qui usinent des pièces mécaniques, transforment les matières premières, assemblent des produits complexes, étaient condamnées à disparaître.

On peut estimer maintenant que la relégation au second plan des PME traditionnelles a suffisamment duré. Il est temps d’arrêter de considérer qu’une entreprise qui fabrique des composants mécaniques, qui transforme des biens, qui produit des emballages, est moins moderne, moins innovante, moins digne d’intérêt qu’une start-up technologique.

Voir a note de lecture concernant l’ouvrage de Felix Torres et Michel Hau « Le décrochage français. Histoire d’une contreperformance politique et économique (0983-2017)

II- Les PME, source de progrès social

Si les PME contribuent au progrès social, c’est d’abord parce qu’elles ne représentent pas l’intérêt des riches. Selon l’enquête de la CPME de janvier 2024, la moitié des dirigeants des PME perçoivent une rémunération inférieure à 2600 euros net par mois, à comparer avec le salaire net moyen des salariés du privé qui s’établit à 2730 euros. Plus surprenant encore : un patron des PME-TPE sur cinq déclare gagner moins que le SMIC. Et au-delà de la question de leurs revenus, la plupart des dirigeants des PME ne sont pas avant tout à la recherche du profit. Selon les études publiées par Bpifrance, « offrir de meilleures conditions de travail à ses salariés » serait la principale préoccupation des dirigeants des PME  (jugé deux fois plus important que « doubler, voire tripler son activité »), et 70% d’entre eux se disent « prêts à réduire la profitabilité économique de leur entreprise au profit de plus de profitabilité sociale et environnementale ».

La contribution des PME au progrès social se traduit également à travers leur apport à la résorption de la fracture territoriale. Alors que le cœur de l’économie française est toujours concentré dans les grandes métropoles, et notamment Paris, il n’en va pas de même pour l’écosystème des PME, qui fait figure de « résistant » à ce mouvement de concentration de l’activité économique. Pour la plupart, ces entreprises restent ancrées localement, créant de l’emploi sur place, maintenant un tissu économique vivant et un savoir-faire industriel. L’étude Bpifrance sur les entreprises familiales de 2023 montre ainsi que 90%  des PME soutiennent les initiatives de développement de leur territoire.

Enfin, les PME apportent aussi une contribution importante à la réduction de l’inégalité des chances. Alors que l’ouverture des portes des carrières dans les grands groupes cotés, dans les cabinets de conseil internationaux, dans les banques d’affaires et les institutions publiques est souvent conditionné par l’obtention d’un diplôme d’une grande école, les PME ouvrent leurs portes à d’autres profils, où l’envie prime sur les qualifications formelles. Dans les PME, près d’un salarié sur deux n’a pas les « qualifications requises » au moment de l’embauche. Cette philosophie de recrutement a forgé une culture d’entreprise particulière. Dans les petites entreprises, nombreux sont les profils embauchés à des postes de secrétaire ou de manutentionnaire qui évoluent jusqu’à devenir responsables ou directeurs.

III- Les PME, de nouveau attractives

Il y a plusieurs raisons au renouveau des PME pendant la période actuelle.

La première raison est qu’alors que l’innovation technologique et digitale a pu creuser un fossé entre les grandes entreprises et les start-up d’un côté et les PME de l’autre, ce fossé tend maintenant à se réduire. Selon le Baromètre France Num 2024, 13%  des TPE-PME utilisent désormais des solutions d’intelligence artificielle, contre seulement 5% en 2023. Et en complément de la démocratisation de la technologie, les PME adoptent maintenant des techniques agiles et innovantes pour accélérer leur croissance. C’est ainsi que l’on voit apparaître des start-up industrielles qui appliquent les méthodes typiques de l’écosystème Tech, tout en gérant simultanément les contraintes propres à l’industrie. Selon Bpifrance, on est passé de 2523 start-up à vocation industrielle en France fin 2023 à 3200 en 2024. 

Une autre raison est que les PME ont les capacités à faire face à la crise climatique, en conciliant prospérité économique et sociale et transition écologique. Pendant ces deux dernières décennies, notre modèle de développement a été structuré par la recherche de la performance : flux tendus pour éliminer les stocks, fournisseur unique pour maximiser les volumes et réduire les coûts, délocalisations systématiques, externalisation de toutes les fonctions jugées non essentielles. Or, cette performance s’est construite au prix d’une fragilité systémique, révélée par les crises climatiques et aussi à l’occasion de la pandémie de Covid-19. A la différence de ce modèle, les PME incarnent maintenant une forme de robustesse économique, en préservant des compétences multiples plutôt que de tout externaliser, en conservant des stocks de sécurité, en privilégiant l’ancrage local dans le choix de leurs partenaires.

Une troisième raison du renouveau des PME est l’évolution du rapport au travail, notamment chez les jeunes générations. Les nouvelles priorités de ces générations tournent autour d’une quête de sens qui redéfinit les critères de choix des carrières. Les jeunes cherchent à avoir un impact concret, à travailler sur une chaîne de valeur tangible, à voir le résultat de leur travail, loin des « bullshit jobs ». Par leur taille et la proximité directe avec les produits et services qu’elles proposent, les PME correspondent à cette aspiration des jeunes générations. C’est en tout cas ce que montrent les études chiffrées : 80% des 18-28 ans auraient maintenant envie de travailler dans une entreprise de taille moyenne (Ipsos, 2024). Et cette attractivité nouvelle des PME pour les salariés est renforcée par l’accélération des mouvements de population engendrés par la crise Covid et l’essor du télétravail. Les flux nouveaux de main-d’œuvre en faveur des villes de taille intermédiaire profitent aux PME, qui constituent l’ossature économique du territoire, et qui ont donc la possibilité d’offrir des débouchés localement.

Et une dernière raison du « retour en grâce » des PME tient à la réhabilitation de l’industrie dans le débat public. La pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et les prises de position très protectionnistes de Donald Trump ont fait office de réveil général sur les enjeux majeurs de souveraineté liés à la désindustrialisation. Cette prise de conscience a commencé à se traduire dans les politiques publiques, comme le plan d’investissement « France 2030 », lancé en 2021, notamment pour rattraper le retard industriel français. Opter pour la réindustrialisation, c’est également choisir de revitaliser les territoires et de soutenir leur dynamisme économique. La réindustrialisation, portée par les PME et les ETI dans les territoires, peut incarner un nouveau modèle de développement où création de valeur économique rime avec progrès social et responsabilité environnementale.

Voir les notes de lecture :

La Souveraineté industrielle et Travailler mieux

IV- Comment accompagner le développement des PME ?

Le retour sur le devant de la scène des PME est d’abord l’affaire de leurs dirigeants eux-mêmes. Il convient en effet de renforcer la communication et de valoriser les entreprises. Cela passe par une présence accrue sur les réseaux sociaux professionnels, par la capacité à « mieux raconter l’histoire », la mise en avant des innovations et des équipes. Toujours au niveau des dirigeants, ceux-ci gagneraient aussi à s’appuyer davantage sur les dispositifs d’accompagnement qui proposent un « accompagnement externe » : l’accompagnement externe permet de sortir du huis clos des entreprises, de confronter ses pratiques avec celles d’autres organisations, de découvrir des solutions éprouvées ailleurs.

Mais plus fondamentalement la promotion des PME est l’affaire de tous. Le soutien à celles-ci relève d’une forme de « patriotisme économique » de la part des Français. Il est vrai cependant que la mise en œuvre de ce patriotisme économique n’est pas simple : selon l’enquête « La France et le Made in France » (2023), si 9 français sur 10 déclarent vouloir acheter des produits fabriqués en France, ils sont aussi 70%  à les juger trop chers, et les contraintes budgétaires les conduisent à réduire ces achats, voire à y renoncer complètement. Comment sortir de ce dilemme ? Faut-il privilégier le pouvoir d’achat immédiat ou contribuer à la préservation de l’emploi et de l’activité économique nationale ? Il est vrai que l’équation est délicate : si à l’évidence la situation sociale du pays est telle que pour certaines catégories de produits de nombreux ménages n’ont pas les moyens d’acheter français, d’autres comportements méritent réflexion : à budget égal, faut-il privilégier la quantité à la qualité ? Le choix devrait couler de source : il paraît évident de privilégier un produit de meilleure qualité, plus respectueux de l’environnement, et qui soutienne l’économie nationale. La question du patriotisme économique se pose également au niveau des grandes entreprises et de leur responsabilité vis-à-vis des PME, notamment en matière de délais de paiement. Jusqu’à présent, les grandes entreprises sont les plus mauvais payeurs, avec des retards de paiement parfois considérables. Au total, qu’il s’agisse des ménages, des entreprises, des banques, l’enjeu est de développer un patriotisme économique  qui n’est pas un protectionnisme aveugle, mais une préférence rationnelle pour les circuits courts et l’économie de proximité.

Et pour terminer le patriotisme économique est également l’affaire de la puissance publique. Il peut prendre plusieurs formes. En premier lieu, pourquoi ne pas proposer un « Buy Europeen Act », à l’image du « Buy American Act », qui impose aux organisations gouvernementales américaines qu’une majorité de leurs achats soient des produits américains ? Sans déroger au droit européen, il est possible d’introduire des critères qui permettent de favoriser les PME travaillant en France (l’empreinte carbone par exemple). La puissance publique peut aussi agir sur les marges de manœuvre financières des PME, en facilitant la création de dispositifs innovants afin de permettre la réindustrialisation du pays. Et l’action des pouvoirs publics peut également se porter sur la fiscalité, en partant du constat de la différence d’impôts payés entre les petites entreprises et les grandes. Selon l’INSEE, les petites et moyennes entreprises acquittent 50% d’impôt de plus que les grandes sociétés. Il faut agir sur les sources de cette disparité, qui sont la capacité inégale à optimiser l’impôt (les grandes entreprises ont recours à des services juridiques et financiers), et les démarches administratives pour accéder à des réductions d’impôt (comme le Crédit impôt recherche, CIR), si lourdes qu’elles profitent de manière disproportionnée aux grandes structures.

Voir le fait d’actualité « Mondialisation, finance internationale et intégration européenne »

Quatrième de couverture

Et si une solution à nos fractures se trouvait déjà sous nos yeux ? Nourri de cinq années d’immersion dans la France des PME, Thibault Lafont met en lumière un autre visage de l’économie française. Loin du CAC 40 et la start-up nation, il raconte ces femmes et ces hommes qui incarnent un modèle d’entreprise différent : ancré dans les territoires, créateur de lien social et porteur d’égalité des chances.

« Dans son essai, Thibault Lafont met en exergue le rôle des PME dans notre économie et notre société. Trop souvent les débats économiques et politiques passent sous silence ce formidable ferment que sont les PME pour la compétitivité, le développement territorial, la cohésion sociale et bien sûr l’économie. Thibault Lafont remet les choses en place en démontrant le rôle des PME et, plus que ça, en développant un véritable manifeste pour qu’elles soient davantage soutenues et valorisées. Cet essai peut servir de voie à suivre pour quiconque vers une économie durable et juste. »

                                               

                                                                                              Laurent Berger, directeur de collection

 

L’auteur

Thibault Lafont a accompagné plus de cent dirigeants de PME et a cofondé le média 99%. Ce livre est son premier essai.

Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés

1- Pourquoi peut-on dire que les PME peuvent être au cœur de la réconciliation des notions d’entreprise et de progrès social ?

2- Pourquoi les politiques de soutien à la demande menées à partir des années 1980 ont-elles contribué à la désindustrialisation du pays ?

3- En quoi les PME contribuent-elles au progrès social du pays ?

4- Comment le rapport au travail évolue-t-il chez les jeunes générations ?

5- En quoi pourrait consister un « patriotisme éclairé » en faveur des PME ?

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