La mondialisation fragmentée

Éric Keslassy, Christophe Rodrigues

Mots-clés : Biens collectifs mondiaux, Gouvernance mondiale, Mondialisation, Multilatéralisme.

Résumé

Depuis la crise financière de 20027-2008, l’économie mondiale est entrée dans une phase que l’on peut qualifier de « mondialisation fragmentée », dans laquelle la coopération internationale est en crise alors que les rapports de force s’affirment. Cette fragmentation n’est cependant pas une fatalité, ouvrant la voie à de nouvelles formes d’organisation.

L'ouvrage

La mondialisation, telle que nous l’avons connue depuis les années 1980, est en train de se transformer. C’est cette transformation en cours qui est l’objet de cet ouvrage.

Le concept fondamental proposé par les auteurs de la transformation en question est celui de « mondialisation fragmentée ». Ce concept est fécond car il permet de dépasser l’opposition binaire entre ouverture globale et repli autarcique, entre globalisation et déglobalisation. Au contraire, nos auteurs montrent que les interdépendances économiques n’ont jamais été aussi fortes, alors que les mécanismes de coordination qui les rendent soutenables s’étiolent. Comme le dit Natacha Valla dans sa préface au livre, « ce qui se fragmente aujourd’hui, ce n’est pas l’intégration économique elle-même, mais la capacité collective à l’organiser ». Dans ce contexte de fragilisation des institutions internationales, les tensions économiques se transforment en instabilités financières, puis en conflits politiques. C’est la raison pour laquelle on assiste actuellement à une repolitisation des interdépendances économiques, transformées en enjeux de souveraineté, de sécurité et de puissance. Cette repolitisation est particulièrement visible dans la restructuration des chaînes de valeur et le développement du « friendshoring », ou encore dans le retour des politiques industrielles.

Dans la description de cette évolution, les deux auteurs posent évidemment la question de la gouvernance mondiale. Lorsque la puissance dominante, à savoir les Etats-Unis, ne peut plus assurer le rôle qui est celui de l’ « hégémon » (la puissance dominante qui impose sa loi dans les relations internationales), le système devient instable. La rivalité actuelle entre grandes puissances, la montée des logiques de bloc et la remise en cause du multilatéralisme traduisent une recomposition profonde de l’ordre international. La mondialisation ne disparaît pas, mais se remodèle autour de nouvelles lignes de fracture.

Cette recomposition est particulièrement à l’œuvre dans l’ordre monétaire. La domination du dollar, qui a structuré le système monétaire international depuis la seconde guerre mondiale, pourrait désormais être mise en question, avec une diversification croissante des arrangements monétaires. Il est vrai que, comme l’a bien montré Eichengreen, les systèmes monétaires internationaux ne sont jamais neutres, reflétant plutôt l’état des rapports de force économiques et politiques de leur époque.

En tout cas, pour l’Europe, ces évolutions constituent certes un défi, mais aussi une opportunité. Pour Keslassy et Rodrigues, la réponse européenne à la fragmentation du monde ne réside pas dans le repli, mais dans une redéfinition des formes d’intégration. C’est la raison pour laquelle les deux auteurs se rangent du côté de Mario Draghi, plaidant pour la construction en Europe d’un « fédéralisme pragmatique », qui consiste à doter les institutions européennes d’un véritable pouvoir permettant de porter l’intérêt collectif en toutes circonstances, et dont le pragmatisme consiste, non pas dans un saut constitutionnel ou une refonte des traités européens, mais à trouver des « coalitions de volontaires » par domaines clés (défense, innovation, énergie, infrastructures).

Au total, en articulant  les sphères économique et politique, ce livre nous rappelle que la mondialisation est une construction collective, qui ne se résume pas à un processus économique. Elle résulte de choix politiques et de visions du monde. En ce sens, sa fragmentation n’est pas une fatalité.

I- Définition et périodisation de la mondialisation

La mondialisation est un mécanisme d’intégration des économies qui ne se réduit pas à l’intensification des échanges commerciaux, mais qui comporte trois niveaux. Le premier niveau, le plus évident, est celui de l’intégration commerciale, avec l’ouverture des économies nationales  aux transactions internationales et le développement des échanges mondiaux de biens et de services. Le deuxième niveau est celui de l’intégration productive avec la multinationalisation des firmes (FMN), et la mobilité internationale des facteurs de production qui l’accompagne. Le troisième niveau est celui de l’intégration financière, situation dans laquelle les flux internationaux de capitaux sont importants : c’est à l’échelle mondiale que se déplacent désormais les flux d’épargne permettant de financer les investissements. Au bout du compte, avec la mondialisation, les frontières nationales s’estompent et les acteurs globaux que sont les firmes géantes, les fonds d’investissement, les banques systémiques, prennent de plus en plus d’importance et réduisent progressivement les prérogatives des Etats qui perdent en souveraineté.

On considère généralement que la mondialisation s’est façonnée en deux étapes (Suzanne Berger, voir plus bas). La première naît au milieu du XIXème siècle et s’interrompt avec la première guerre mondiale. Elle se caractérise par l’échange de produits finis contre des matières premières : les pays européens exportent des produits industriels et importent les ressources de leurs colonies. La seconde mondialisation débute après la seconde guerre mondiale, s’intensifie à partir de 1970, et se poursuit jusqu’à nos jours. Elle se caractérise par la mise en place progressive de la décomposition internationale du processus productif (DIPP, ou fragmentation de la production : un même objet est fabriqué grâce à des intrants provenant de plusieurs pays).

La seconde mondialisation peut se découper en quatre temps :

  • Tout d’abord, de 1945 à 1970, une mondialisation « contenue », qui s’organise grâce au cadre multilatéral défini à la fin du second conflit mondial.

  • Ensuite, un épisode où l’on retrouve des politiques aux accents protectionnistes avec l’implosion du système monétaire international (SMI) et le choc pétrolier de 1973.

  • Un troisième temps qualifié d’ « hyperglobalisation » de 1990 à 2007. Dans l’hyperglobalisation, l’intégration économique et financière du monde est très forte. Une grande partie du monde s’est convertie au marché et a décidé de favoriser à la fois le libre-échange des biens et des services et la libre circulation des capitaux. C’est la « mondialisation heureuse », qui s’appuie sur l’idée qu’il faut renforcer l’intégration commerciale et financière du monde pour obtenir les meilleurs résultats économiques et sociaux.

  • Enfin, la période actuelle qui s’ouvre au lendemain de la crise de 2007-2008 et que nous auteurs qualifient de « mondialisation fragmentée » : la mondialisation se maintient, mais doit faire face à de nouveaux risques et à de nouvelles contraintes qui pèsent sur l’ensemble des acteurs économiques (voir définition détaillée plus bas). 

Voir la vidéo réalisée avec Sébastien Jean « Les caractéristiques contemporaines de la mondialisation »

Voir la notion « Mondialisation »

II- La gouvernance mondiale et ses difficultés

La gouvernance désigne la façon dont une organisation (entreprise, Etat, association, ….) est dirigée, gérée et contrôlée. Appliquée à la mondialisation (on parle de gouvernance mondiale), cette gouvernance fait référence aux  modalités de régulation de l’économie mondiale, c’est-à-dire à « l’ensemble des processus par lesquels des règles collectives sont élaborées, décidées, légitimées, mises en œuvre et contrôlées » (Pascal Lamy et Zaki Laïdi, in Gouvernance mondiale, 2002).

On peut distinguer plusieurs modalités de gouvernance mondiale, donc de coopération entre les Etats et les régions.

- La modalité optimale est le fédéralisme mondial, qui passe par la création d’une institution politique se situant au-dessus des Etats-nations. Cette gouvernance ne s’est jamais présentée dans l’histoire et semble aujourd’hui encore plus utopique.

- Le multilatéralisme (ou le régionalisme à un moindre niveau) consiste pour les Etats à définir des règles collectives et à s’engager à les respecter. Il s’agit de construire un cadre juridique commun, fondé sur des compromis, pour lutter contre les stratégies non coopératives. Sur le plan commercial, le multilatéralisme a été porté par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT, signé en 1947), puis par l’Organisation mondiale du commerce (OMC, créée le 01 janvier 1995). Les autres institutions du multilatéralisme sont le Fonds monétaire international (FMI, 1945) et la Banque mondiale (1945 également).

- L’hégémonisme est une autre forme d’organisation de la mondialisation. Alors que le multilatéralisme s’appuie sur la recherche d’un consensus entre les différents pays, l’hégémonisme repose sur la puissance d’un pays qui possède la capacité d’imposer ses choix aux autres nations, et dont la domination est reconnue par celles-ci. L’ « hégémon » est aussi en mesure d’édicter des normes collectives. C’est l’historien de l’économie Charles Kindleberger qui a initié cette approche de l’économie mondiale en introduisant le concept de « stabilité hégémonique ». Le capitalisme moderne a fait l’expérience de cette forme d’organisation de l’économie mondiale au XIXème siècle avec l’avance prise par l’Angleterre et le premier système monétaire international s’appuyant sur l’étalon-or, puis au XXème siècle avec les Etats-Unis et la mise en place de l’architecture multilatérale (Système de Bretton-Woods de 1944 et GATT). La stabilité hégémonique consiste à prendre en charge des « biens collectifs mondiaux » que l’on peut définir comme « l’ensemble des biens accessibles à tous les Etats qui n’ont pas nécessairement un intérêt individuel à les produire » (Kindleberger, 1986).

Pour que la stabilité hégémonique opère, il faut une puissance hégémonique et une seule, incontestable et incontestée. Le problème est qu’aujourd’hui il n’y a plus une seule puissance hégémonique qui rende possible la création de biens collectifs mondiaux. La situation actuelle, avec les Etats-Unis qui ne veulent pas céder leur place et la Chine qui hésite à la prendre, semble rejoindre une situation déjà connue dans les années 1930, à la différence près que les enjeux climatiques et écologiques rendent de nos jours indispensable la création de biens publics mondiaux. Le paradoxe actuel est le suivant : c’est au moment où le monde a le plus besoin de produire des biens collectifs mondiaux que la crise de la gouvernance mondiale se déclare. Un nouveau monde apparaît, dans lequel les choix politiques redeviennent unilatéraux, non coordonnés, prenant de plus en plus une tournure souverainiste. Et dans ce contexte, le commerce international est perçu comme un jeu à somme nulle, renvoyant à la logique mercantiliste qui s’est déjà imposée plusieurs fois dans l’histoire (présente en Europe du XVIème au XVIIIème siècle, et réactivée lors des années 1930 et au moment des années 1970). L’ouvrage de Keslassy et Rodrigues se propose de comprendre la «  mondialisation fragmentée » et de s’interroger sur la façon dont sa gouvernance est possible.

Voir la note de lecture du livre de Barry Eichengreen « Un privilège exorbitant »

III- La mondialisation fragmentée

La « mondialisation fragmentée » s’est lentement construite à la fin de la décennie 2010 pour s’imposer définitivement après la crise sanitaire de 2020. Keslassy et Rodrigues la définissent à partir de trois caractéristiques :

- La reprise en main du politique sur le marché. Ce « retour » du politique se fonde sur la puissance, le rapport de force et l’agression comme modalité de régulation.

- La remise en cause de la gouvernance économique multilatérale au profit du souverainisme. La nouvelle gouvernance souverainiste s’appuie sur des régimes politiques populistes dont les démocraties constituent l’ennemi politique.

- Un mode de gouvernance fondé sur la prédation des ressources. Les puissances prédatrices organisent à leur avantage la captation, la répartition et l’usage des ressources stratégiques. La mondialisation fragmentée est un néomercantilisme qui justifie la guerre économique.

Cette mondialisation fragmentée impose deux types d’épreuves.

La première épreuve est la poursuite des interdépendances économiques. Contrairement à certains discours, on n’assiste pas à la fin du commerce international, ni à celle de la mondialisation. Il est possible que le processus de mondialisation ne progresse plus dans les années à venir, en grande partie parce-que les chaînes de valeur se relocalisent, mais la mondialisation moins soutenue au Nord sera largement compensée par celle du Sud. Tout cela s’explique parce-que les interdépendances économiques des Etats sont profondes et installées, alors que les tentatives pour les remettre en cause sont coûteuses.

La deuxième épreuve, déjà esquissée plus haut, est que le monde n’a jamais eu autant besoin de coordination internationale pour produire des biens collectifs mondiaux. Contre le « capitalisme de la finitude », il est urgent de promouvoir une logique coopérative, au moins sur le plan régional. Pour l’Europe, cela signifie concrètement que si cette dernière ne peut plus compter sur les Etats-Unis, elle doit chercher des partenariats dans le reste du monde en Asie et/ou en Amérique latine notamment. Le renoncement au « multilatéralisme naïf » doit s’accompagner d’un renforcement de la coopération internationale, passant par des accords régionaux.

 

Voir la vidéo réalisée avec Suzanne Berger « Les tribulations de la mondialisation »

Quatrième de couverture

Depuis la crise financière de 2007-2008, l’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase : la mondialisation fragmentée. Rapports de force et stratégies de prédation sont les nouvelles normes. Alors que la coopération internationale est en crise, les pays se replient sur la défense de leurs intérêts nationaux avec toujours plus de rivalités et d’incertitudes.

Dans ce nouveau paysage, deux grandes puissances donnent le ton :

Les Etats-Unis, qui ne veulent plus payer le prix de leur rôle de leader mondial ;

La Chine, devenue extrêmement compétitive, qui ne se soucie guère de l’équilibre du monde ;

Entre les deux, l’Europe peine à trouver sa place.

Pourtant, le monde n’a jamais eu autant besoin d’agir collectivement, que ce soit pour stabiliser les relations monétaires, réguler les échanges ou accélérer la transition écologique.

Cet essai pédagogique explique ces bouleversements, revient sur leurs origines et les éclaire à travers le prisme de la science économique. Il montre aussi que cette fragmentation n’est pas une fatalité et peut ouvrir de nouvelles opportunités- notamment pour l’Europe.

Les auteurs

Eric Keslassy est docteur en sociologie économique (Paris-Dauphine). Après avoir longtemps enseigné l’économie et la sociologie à Sciences-Po, il est professeur d’économie et de sciences sociales en classe préparatoire à la Prépa Autrement (LPA).

 

Christophe Rodrigues est professeur de chaire supérieure en économie et en sciences sociales. Il enseigne en classe préparatoire au lycée du Parc de Lyon et dans le CPES de l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés

1- Quels sont les trois niveaux de la mondialisation ?

2- Quels sont les différents temps de la seconde mondialisation ?            

3- Quelles sont les différentes formes d’organisation de la mondialisation ?

4- Quelles sont les caractéristiques de la « mondialisation fragmentée » ?

5- La « mondialisation fragmentée » signifie-t-elle la fin de la mondialisation ?

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