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Les enfants d’immigrés à l’école

Mathieu Ichou
novembre 2018
PUF, collection Education et société
Toutes les recherches menées jusqu’à présent autour des enfants d’immigrés à l’école parviennent à la même conclusion : « les enfants d’immigrés réussissent en général moins bien à l’école que les enfants de natifs ». L’auteur cherche à approfondir le rapport des enfants d’immigrés à l’école en montrant, entre autre, que les enfants d’immigrés ne constituent pas un groupe homogène et que le parcours migratoire de leurs parents permet d’expliquer des différences de trajectoires scolaires. L’étude s’appuie à la fois sur des analyses quantitatives, issues de données établies par le Ministère de l’éducation nationale (panel 1955 et panel 1997) et par l’Ined (enquête Trajectoires et Origines), et qualitatives puisque l’auteur a mené des entretiens en France et en Angleterre.

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L'ouvrage

La première partie de l’ouvrage cherche donc à dépasser la vision homogène de la « deuxième génération ».

Tout d’abord, Mathieu Ichou montre que les enquêtes menées sur le thème des enfants d’immigrés à l’école ont tendance, du fait des variables disponibles, à considérer les enfants d’immigrés comme un groupe homogène. En effet les institutions statistiques françaises ne reconnaissent pas, au nom de l’idéologie républicaine, les différences d’origine. Faute de mieux, les enquêtes s’appuient donc sur la catégorie « enfants d’étrangers ». Or, depuis plusieurs années maintenant, le ministère de l’éducation nationale recueille des informations sur le pays de naissance des parents qui permettent d’améliorer la précision des données. L’utilisation de l’enquête Trajectoires et Origines a également permis d’obtenir des résultats plus précis.

L’enquête menée ici parvient à la conclusion, déjà révélée pour tous les travaux antérieurs établis sur ce thème, les enfants d’immigrés ont en général des résultats scolaires plus faibles que les enfants de natifs. Cette moindre performance s’expliquerait par la faiblesse des capitaux économiques et scolaires de leurs parents. Ces résultats sont connus déjà depuis plusieurs décennies en sociologie. Les inégalités constatées en début de scolarité se confirment, en outre tout au long de la scolarité.

Mais au delà de ce résultat général, deux groupes se distinguent parmi les enfants d’immigrés : les enfants d’immigrés de Turquie, d’une part, qui souffrent de désavantages scolaires en occupant une position scolaire sensiblement plus basse par rapport au groupe majoritaire de même milieu social. Les enfants d’immigrés d’Asie du Sud-Est et de Chine, d’autre part, qui bénéficient, en moyenne, de meilleurs résultats scolaires par rapport au groupe majoritaire de même milieu social.

Le système scolaire joue un rôle par rapport aux inégalités. La massification scolaire a permis un accès plus grand à l’école, mais s’est traduite par une plus grande diversité des trajectoires scolaires à l’intérieur du système éducatif. Pour observer les trajectoires les plus fréquemment empruntées par les enfants d’immigrés, l’auteur construit cinq  trajectoires idéales typiques : la trajectoire T1 correspond à un échec précoce et un décrochage ; la trajectoire T2 correspond à des difficultés au collège et une orientation vers des filières professionnelles ; la trajectoire T3 correspond à une scolarité intermédiaire et une orientation vers l’enseignement supérieur court ; la trajectoire T4 correspond à une trajectoire « protégée » dans le privée ; la trajectoire T5 correspond à une distinction et une réussite dans le secteur public. L’enquête révèle que « la trajectoire modale de tous les groupes d’enfants d’immigrés, sauf ceux d’origine asiatique, est la trajectoire T1, qui occupe la position la plus basse dans la stratification scolaire. Symétriquement, c’est dans cette trajectoire type que les enfants de natifs sont les moins représentés. ». La deuxième trajectoire suivie par les enfants d’immigrés est la trajectoire T3, c’est celle qui correspond à des profils de réussite scolaire et qui aboutissent à l’acquisition d’un diplôme d’une filière professionnalisante courte de l’enseignement supérieur. Les enfants d’immigrés turcs sont ceux qui ont la probabilité la plus forte de suivre la trajectoire T1. A l’inverse, « les enfants d’immigrés d’Asie du Sud-Est et de Chine constituent le seul groupe d’enfants d’immigrés qui, à propriétés sociales équivalentes, a une probabilité supérieure à celle des enfants de natifs » de suivre la trajectoire T5.

On constate une homologie presque parfaite entre volume de capital scolaire des parents et position sociale des enfants dans la stratification scolaire. Autre résultat confirmé par d’autres enquêtes : « les filles sont surreprésentées dans les trajectoires à forte valeur scolaire, alors que les garçons se retrouvent plus souvent au sein des parcours les moins prestigieux et les plus courts ».

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La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse aux parents des enfants d’immigrés (les immigrés eux mêmes) et plus précisément à leur position sociale dans leur pays d’origine pour éclairer les trajectoires scolaires différentes constatées parmi les enfants d’immigrés en France (et en Angleterre, car quelques résultats concernent l’Angleterre).

Le point de départ de la réflexion est repris de E. S. Lee : « les migrants ne sont pas un échantillon aléatoire de la population du pays d’origine ». M. Ichou va chercher alors à mesurer le niveau absolu d’éducation des immigrés, mais aussi le niveau relatif par rapport à leur société d’origine. « La position éducative relative peut en effet être considérée comme un indicateur, à la fois du capital culturel possédé et du statut social prémigatoire ».

Le constat est clair : les candidats à l’émigration dans les pays d’origine ont un niveau de qualification plus élevé que la moyenne des personnes de même sexe et du même âge. Néanmoins ce résultat est très variable selon les pays d’origine et entre immigrés d’un même pays. Ainsi, en Turquie, les émigrés turcs ont un niveau relatif d’éducation assez faible par rapport à la moyenne en Turquie. Sans surprise, en revanche, les émigrés d’Asie du Sud Est ont un niveau d’éducation relatif plus élevé que la moyenne dans leur pays d’origine. L’enquête révèle également que plus le pays d’origine est éloigné et plus les difficultés liées à la migration sont fortes, plus le niveau d’éducation moyen des immigrés est relativement élevé. Ce qui nous intéresse c’est surtout le lien entre le niveau d’éducation des parents immigrés et les résultats scolaires de leurs enfants et il apparaît effectivement que les parents qui ont le niveau relatif d’éducation le plus élevé dans leur pays d’origine sont également ceux dont les enfants ont les meilleurs résultats scolaires. Ces travaux permettent également de comprendre pourquoi les enfants d’immigrés en Angleterre s’en sortent mieux qu’en France : le niveau relatif d’éducation des immigrés en Angleterre est en moyenne plus élevé qu’en France. Ce résultat doit toutefois être nuancé dans certaines situations où l’émigration des parents précède sur une durée longue celle des enfants. Les enfants sont alors confiés à leurs grands-parents avant de rejoindre leurs parents, le capital culturel des parents est alors plus difficilement transmis aux enfants.

Mathieu Ichou distingue deux grands types de projets migratoires parmi les candidats à l’émigration : Tout d’abord les individus qui émigrent pour étudier ont déjà souvent acquis un niveau d’éducation important au sein de leur pays d’origine, et dans ce cas précis, l’éducation scolaire est souvent au centre des préoccupations familiales. Ensuite, les individus qui émigrent pour améliorer leurs conditions de vie en général ou pour des raisons politiques conduisent à des rapports à l’école très variables selon l’histoire familiale. Les enfants d’immigrés ont donc aussi à porter ce désir plus ou moins fort de réussite scolaire parental, et le « fardeau peut devenir trop lourd à porter » pour certains enfants qui ne parviennent pas à obtenir les résultats scolaires escomptés.

Par ailleurs, les parents sont également influencés dans leurs pratiques de socialisation par les méthodes d’apprentissage qu’ils ont connues dans leur pays d’origine. Le suivi de la scolarité par les parents demeure sous l’influence des méthodes et des programmes qu’ils ont eux mêmes pratiqués dans leurs pays d’origine.

Enfin l’auteur prend en compte le statut social (au sens wébérien) des immigrés, celui-ci repose à la fois, sur le capital économique, culturel, le pouvoir politique, le charisme dans la société d’origine. L’immigration va révéler une situation « d’incohérence de statut » (terme proposé originellement par G. E. Lenski) puisque le statut objectif et subjectif des immigrés se « définit successivement mais également simultanément, dans deux sociétés différentes » (souligné par l’auteur). Un statut social objectif favorisé dans la société d’origine conduit les immigrés à nourrir pour leurs enfants davantage d’ambition scolaire. Cela permet de comprendre le cas particulier de M. Sohak, immigré turc ingénieur en électronique à Istanbul, qui se voit contraint d’occuper, à Londres, des emplois de serveur et de chauffeur de VTC. Son fils Erkin Sohac, né en Angleterre, grandit donc dans un quartier très populaire de Londres, mais dès le milieu du collège, ses parents, au prix d’importants sacrifices financiers inscrivent leur fils dans le privé qui correspond mieux à leurs attentes en termes de scolarité.

Ces travaux permettent d’éclairer les parcours scolaires différenciés des enfants d’immigrés turcs et asiatiques. En moyennes les immigrés de Turquie ont « moins placé l’éducation au centre de leur projet migratoire », transmettent moins une socialisation en accord avec les attentes de l’école et ont souvent un statut social prémigratoire plus faible qui est moins producteur d’attente en termes de résultats scolaires pour leurs enfants. Au contraire des immigrés asiatiques.

La troisième partie de l’ouvrage explore le rôle de la socialisation extraparentale et plus précisément les rôles de l’école, de la fratrie et du quartier.

En effet, « les élèves ajustent (..) leurs attentes scolaires à leur environnement institutionnel », on peut même utiliser le terme d’ « habitus institutionnel » pour rendre compte de ces dispositions développées par les élèves en fonction du contexte. Ainsi si la scolarité est menée dans un lycée bien côté où de nombreux élèves ont des ambitions scolaires élevées, celles-ci ont de grandes chances d’être partagées par l’ensemble des élèves de l’établissement. La position scolaire relative de l’élève au sein de l’établissement mais aussi au sein de sa classe influence également l’orientation scolaire de l’élève. La ségrégation scolaire, qui est plus importante que la ségrégation résidentielle, s’exerce entre établissements mais également entre classes au sein d’une même établissement, par le choix des options et des langues. Cette ségrégation scolaire va pénaliser les enfants d’immigrés davantage que les enfants de natifs. Il apparaît que « les établissements scolaires concentrant le plus d’enfants d’immigrés sont aussi ceux qui se situent dans les quartiers les plus défavorisés et ceux qui offrent le moins de ressources éducatives ». Cette ségrégation scolaire conduirait donc à une discrimination à l’encontre des enfants d’immigrés.

Par ailleurs, les études sociologiques ont souvent souligné l’effet négatif de la taille de la fratrie sur la réussite scolaire dans la population générale. La taille de la fratrie, souvent importante parmi les familles immigrées, a donc jusqu’à présent été analysée comme un élément préjudiciable à la réussite des enfants d’immigrés. En effet les explications sociologiques recourent à l’idée d’une « « dilution des ressources », selon (laquelle) plus il y a d’enfants dans une famille, moins la quantité de ressources (matérielles et culturelles allouée à chacun est importante ». Pourtant les données quantitatives rassemblées ici ne révèlent pas d’effet négatif de l’augmentation de la taille de la fratrie sur les résultats scolaires des enfants d’immigrés. « Tout se passe comme si les enfants d’immigrés qui venaient de régions du monde où la fécondité est élevée ne pâtissaient pas, ou bien moins que les enfants de natifs, de vivre dans une famille nombreuse ». Les aînés ouvrent souvent la voie et apportent conseils et soutiens aux plus jeunes. Les aînés servent de modèle ou de contre modèle au reste de la fratrie. Ces éléments confirment que la socialisation familiale ne doit pas être réduite au rôle tenu par les parents.

Lire la fiche de lecture sur la France des Belhoumi de Stéphane Beaud.

Le quartier peut également fournir les ressources scolaires dont la famille serait dépossédée. L’habitat dans un quartier mélangé où se côtoient des classes populaires et des classes moyennes favorise ces passages de relais. Les immigrés qui sont indépendants, à la tête d’un commerce ou d’un restaurant (fréquent dans les communautés chinoises et turques) peuvent également parfois mobiliser les clients ou les employés pour accéder à des ressources scolaires, en particulier en matière d’orientation.

Pour finir, l’ouvrage aborde la question du rôle de la communauté grâce au concept de clôture intergénérationnelle : « le fait que les parents d’un enfant connaissent les parents des amis de leur enfant ». J. S. Coleman, à l‘origine de ce concept, y voit un facteur permettant d’améliorer l’encadrement parental des enfants et donc de favoriser la réussite scolaire. Néanmoins il faut tempérer l’enthousiasme de J. S. Coleman car les « normes promues par les réseaux denses d’interconnaissance ne sont pas nécessairement cohérentes avec les attentes du système scolaire ». Les normes matrimoniales par exemple qui imposent parfois l’endogamie et la précocité du mariage peuvent entraver des trajectoires de réussite scolaire. La précocité du mariage n’est pas compatible avec la poursuite d’étude. Mais ici encore, « il semble qu’en Angleterre, comme en France, le type de normes sanctionnées collectivement par la communauté soit plus favorable à la scolarité dans les groupes d’immigrés d’Asie du Sud-Est que de Turquie ». Par ailleurs, les liens communautaires peuvent également permettre de trouver un emploi facilement dans l’entreprise familiale ou dans l’entreprise possédée par un membre de la communauté. L’acquisition d’un diplôme apparaît alors moins nécessaire. Ce résultat peut néanmoins être nuancé par certains cas particuliers comme celui d’Alexandre Tang, devenu juriste pour guider ses parents dans le cadre de leur activité professionnelle.

En conclusion de cette partie, Mathieu Ichou montre qu’en termes de capital social, «  ce n’est pas tant le type ou la forme des liens mais bien davantage le type de ressources auxquelles ces liens donnent accès ».

Quatrième de couverture

En France, près d’un quart des enfants d’âge scolaire ont au moins un parent immigré. Or, les qualifications scolaires jouent un rôle essentiel dans la définition du statut social des individus et la constitution des inégalités. En analysant la scolarité des enfants d’immigrés, cet ouvrage apporte donc un éclairage sociologique à un enjeu social fondamental. Sur un sujet aussi saturé de discours médiatiques et politiques réducteurs, il propose de dépasser les fausses évidences, grâce à une approche analytique plutôt que normative : ne pas étudier les immigrés uniquement après qu’ils sont entrés sur le territoire national, en ignorant tout de leur histoire antérieure ; ne pas réduire leurs enfants à un groupe homogène toujours en « échec scolaire » ; ne pas attribuer a priori toutes les difficultés scolaires des enfants à des défaillances familiales, à une culture d’origine incompatible avec l’école ou à une fratrie trop nombreuse. Autant d’impératifs analytiques qui portent leurs fruits et fournissent de nombreux résultats originaux.

 

L’auteur

Mathieu Ichou est chercheur à l’Institut national d’études démographique (Ined). Ses recherches portent notamment sur la sociologie de ‘l’immigration, de l’éducation, de la stratification sociale et des inégalités.

 

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