Crise du Covid-19 : La descente aux enfers du prix du pétrole

La crise économique mondiale liée à la pandémie du Covid-19, marquée par la combinaison d’un choc d’offre et un choc de demande sans précédent, se déroule avec en toile de fond de fortes tensions sur un marché très stratégique pour l’économie mondiale, celui du pétrole. La récession mondiale entraîne sur le marché pétrolier un effondrement de la demande, une crise de surproduction et une quasi-saturation des capacités de stockage. Selon les premières estimations, la consommation de pétrole dans le monde a chuté de 20 millions de barils par jour (mb/j) et jusqu'à plus de 30 mb/j pour les analystes les plus pessimistes. Avant la pandémie, le marché se situait autour des 100 mb/j. De plus, une guerre des prix fait rage entre l'Arabie saoudite et la Russie pour entraîner le prix de l'or noir à des niveaux historiquement bas.

Le pétrole est un produit de base dont le prix est déterminé en fonction de l’offre et de la demande comme sur un marché classique (voir le cours de seconde « Comment se forment les prix sur un marché ? »). L’offre provient des compagnies qui extraient le pétrole, et la demande émane quant à elle des raffineurs qui transforment le pétrole brut en produits utilisables par les clients finaux (carburants, combustibles, matière première pour l’industrie pétrochimique). Certains opérateurs sur les marchés financiers peuvent aussi chercher à engranger des bénéfices à court terme par des opérations d’achats et de reventes, en jouant sur les variations de cours quotidiennes. Le marché sur lequel s’effectuent ces transactions d’échanges physiques de barils de pétrole s’appelle le marché « spot » : c’est sur ce marché que le pétrole brut ainsi que les produits raffinés issus du pétrole sont échangés à court terme. Ces marchés fixent également quotidiennement le prix et les cours du pétrole qui servent de référence à travers le monde.

En plus des barils de pétrole qui changent réellement de mains, il y a les barils de pétrole qui sont l’objet d’un commerce d’après une valeur future estimée et, où, en règle générale, il n’y a pas d’échange physique du produit. Ces opérations se réalisent sur des marchés à terme et des contrats « futures » dont les deux principaux sont le NYMEX (New York Mercantile Exchange), situé à New York, et l’IPE (International Petroleum Exchange), situé à Londres. Ces opérations permettent aux producteurs de vendre à terme (ou aux raffineurs d’acheter à terme) des quantités de pétrole à un prix fixé à l’avance, et ainsi de se protéger contre toute variation défavorable des cours.

Mais le pétrole et son contrôle s’inscrivent au cœur des politiques extérieures des États afin d’assurer leur approvisionnement et leur sécurité énergétique, dans un monde traversé par des tensions géopolitiques vives. C’est le pétrole qui a permis l’émergence des économies industrielles au XXe siècle grâce en particulier à sa propriété de contenir beaucoup d’énergie dans un petit volume facilement transportable. La volatilité des prix du baril de pétrole a souvent été le détonateur de conflits politiques régionaux entre les États avec à la clé des risques d’escalade. L’évolution du prix du baril de pétrole constitue un paramètre scruté avec la plus grande attention par les opérateurs sur les marchés financiers. Le marché pétrolier a ceci de particulier que les volumes de pétrole sont aussi influencés par les plus importants exportateurs du monde qui se sont regroupés au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). L’OPEP fonctionne comme un cartel de producteurs qui cherche à réguler le prix du pétrole par un effort coordonné de ses membres, et dans lequel chacun dispose d’un quota de production (voir le cours de spécialité SES en Première « Comment les marchés imparfaitement concurrentiels fonctionnent-ils ? »).

Lors de chaque réunion, ils s’entendent sur la quantité de pétrole exporté et influencent ainsi le prix du marché. Or dans la période récente, le marché a été inondé de pétrole à bas coût après que l'Arabie saoudite, membre éminent de l’OPEP, a lancé une guerre des prix avec la Russie pour obtenir un maximum de parts de marché. À la grande satisfaction affichée par l’administration de Donald Trump, les États-Unis, l'Arabie saoudite, et la Russie en tête, ont pourtant convenu lors d’un accord le 12 avril dernier d’une baisse de la production d’une ampleur inédite dans l'espoir d'enrayer la chute des cours, avec une réduction de l'offre pétrolière en mai et en juin, de 9,7 millions de barils par jour (Mb/j) à compter du 1er mai prochain, sur 100 millions produits quotidiennement.

Malgré cela, les prix ont continué à dégringoler, tant il est devenu clair pour les opérateurs de marché que les réductions de l’offre promises ne suffiraient pas à compenser la chute énorme de la demande. Le baril WTI (West Texas Intermediate) est même passé très récemment en dessous de zéro dollar sur les marchés à terme, du jamais vu dans l'histoire de l’économie américaine, les investisseurs cherchant désespérément à se débarrasser de certains barils de pétrole américain dans un marché saturé, et étant même prêts à payer pour trouver preneur. Concrètement, on ne sait plus où stocker le pétrole : les experts ont ainsi montré qu’en temps normal, un tanker pour le transporter se loue 35 000 dollars, pour…115 000 dollars aujourd’hui. Les contrats à terme pour mai arrivant à expiration mardi 21 avril, les vendeurs ont bradé leurs stocks pour convaincre des acheteurs physiques au plus vite. Le baril de 159 litres de pétrole brut coté à New York, qui s'échangeait encore à 60 dollars en début d'année et à 18,27 dollars le 17 avril, a finalement terminé à -37,63 dollars le 20 avril (prix de clôture). Il n'était jamais tombé en dessous de 10 dollars depuis la création de ce contrat en 1983 ! Le prix a toutefois rebondi au matin du 21 avril en Asie en revenant légèrement au-dessus de zéro, avec un baril de West Texas Intermediate (WTI) pour livraison en mai qui s'échangeait en matinée à 1,10 dollar. Le baril de WTI pour livraison en juin était beaucoup moins affecté, ne cédant que 11% à 22 dollars environ, tout comme le baril de Brent pour livraison en juin, coté à Londres, qui concédait 6%, à 26 dollars environ.

L’OPEP, dans son dernier rapport mensuel, s’est montrée très pessimiste pour 2020, et évoqué « un choc historique, brutal, extrême et d’ampleur planétaire » pour le marché pétrolier. Les perspectives s’assombrissent et « la gravité de l’effondrement devrait entraîner une contraction plus forte de la demande de pétrole », selon l’OPEP, en particulier au cours du 2e trimestre, qui s’étendra aux 3e et 4e trimestre de l’année 2020. Le coup de frein de l’économie mondiale à cause de la pandémie du Covid-19 risque de maintenir encore très longtemps les prix du pétrole à des niveaux particulièrement bas.

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