Egalité

Définition :

L’égalité entre les êtres humains est un concept complexe qui a connu des significations multiples dans l’histoire : égalité politique (voir démocratisation), égalité civique ou juridique, égalité des chances, ou encore égalité sociale.

L'essentiel :

Déjà chez les Grecs, la notion d’égalité est polysémique, puisque Aristote (Ethique à Nicomaque) distingue l’égalité mathématique pure et l’égalité comme l’attribution juste des parts relativement à un critère (égalité proportionnelle). Cette distinction capitale montre que, dès l’origine, la réflexion sur l’égalité est étroitement liée à la réflexion sur la justice sociale. Au fil du temps, les sociétés ont progressivement enrichi la notion d’égalité. C’est ainsi qu’on a pu parler d’égalité en droit ou d’égalité politique, puis d’égalité sociale (que l’on comprendra comme égalité des situations), et enfin plus récemment d’égalité des chances.

L’égalité devant la loi en droit est le principe selon lequel tout individu, quelle que soit son origine sociale ou ethnique, doit être traité de la même façon par la loi. Ce sont les Grecs qui, les premiers, à Athènes au Vème siècle avant J.-C., ont mis en œuvre le principe d’égalité juridique et politique, qui ne concerne cependant, à l’époque, que les citoyens dont sont exclus les femmes, les étrangers et les esclaves. Pour Aristote notamment, si les citoyens sont égaux, il existe une hiérarchie fixée naturellement entre hommes et femmes et entre hommes libres et esclaves. Si, plus tard, le christianisme posera l’égalité de chaque homme face à Dieu, cet idéal ne se manifestera que très partiellement et très progressivement dans les sociétés chrétiennes et il faudra attendre l’influence de la Révolution française, inspirée de la pensée des philosophes des Lumières et notamment celle de Jean-Jacques Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755) pour voir apparaître la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789), d’après laquelle les hommes naissent libres et égaux en droit. L’égalité est juridique (la loi est la même pour tous et chacun peut avoir accès à tout emploi public), morale (tous les êtres humains présentent une dignité égale) et politique (tous les citoyens ont le devoir de concourir à la formation de la loi). Cependant, entre l’affirmation de ce principe et sa mise en œuvre, beaucoup de chemin restera à parcourir puisque, pour ne s’en tenir qu’aux inégalités liées au genre, le droit de vote des femmes ne sera acquis qu’en 1944 et l’égalité des époux dans la gestion des biens de la famille en 1985.

Mais puisque comme l’a bien montré Tocqueville la démocratie est par essence méritocratique, elle ne peut se satisfaire d’une simple égalité formelle entre les citoyens. En effet, elle vise avant tout à instaurer l’égalité des chances, qui est l’exigence qui veut que le statut social des individus ne dépende plus des caractéristiques ethniques, sociales, religieuses ou encore sexuelles des générations précédentes, mais de leur seul mérite, scolaire ou professionnel. L’égalité des chances, qui est au fondement de bon nombre de théories de la justice sociale, repose sur l’hypothèse que seul l’effort individuel doit entrer en ligne de compte dans la distinction des individus. A cette condition, on peut accepter les inégalités de situation et les considérer comme justes. Une fois ce principe admis, les solutions pour mettre en œuvre cette égalité des chances sont assez divergentes. Pour les auteurs libéraux comme Friedrich von Hayek (Droit, législation et liberté, 1978), l’égalité des chances est l’égalité devant la loi et demander à l’Etat d’intervenir davantage ne peut que créer une spirale négative au terme de laquelle le pouvoir politique « dispose littéralement de tous les éléments susceptibles d’affecter le bien-être de tout un chacun ». Milton Friedman défend, quant à lui, une position assez proche de l’égalité des chances, signifiant par là que « les carrières sont ouvertes à tous les talents » et qui s’accompagne de la préservation maximale des libertés individuelles, s’opposant ainsi aux interventions correctrices des inégalités de fait de la part de la puissance publique. Dans les faits, cependant, au-delà de ces affirmations doctrinales, on a admis progressivement, dans les démocraties contemporaines, que la réalisation de l’égalité des chances suppose que des moyens importants de santé, d’éducation, de logement, soient mobilisés pour permettre à chaque individu au sein des générations montantes d’avoir des chances égales d’ascension sociale par rapport aux individus issus des classes dominantes. C’est ainsi que l’on a vu apparaître des politiques de lutte contre toutes les formes de discrimination et aussi des politiques de discrimination positive s’appuyant, selon les Etats nationaux, sur des critères ethniques, sociaux ou territoriaux.

L’égalité des chances débouche cependant assez vite sur les revendications d’égalité des résultats. Dans les démocraties, comme l’a bien montré Tocqueville, les inégalités de fait importantes sont assez mal tolérées, ne serait-ce que parce que le désir d’égalité est d’autant plus fort que les inégalités sont réduites, ceci s’expliquant par le célèbre paradoxe de la frustration relative.

Si l’égalité des ressources est une utopie (utopie qui s’accompagne bien souvent du mythe de l’abondance, comme sous la plume de Marx où le communisme se caractérise par l’ère de la satisfaction illimitée des besoins, par rapport au socialisme où le travail commande encore l’attribution des ressources), la revendication d’égalité apparaît dès la Révolution française avec la Conspiration des Egaux de 1796, animée par Gracchus Babeuf qui rêvait d’instaurer l’égalité entre tous par le communisme agraire ; elle se prolongera durant la seconde moitié du XIXème siècle avec la critique marxiste qui remet radicalement en cause la distinction entre égalité de droit et égalité de fait. Pour Marx, l’égalité de droit ne sert qu’à masquer la réalité qui est que l’Etat est l’instrument de la domination de la classe bourgeoise sur le prolétariat, en garantissant les conditions d’extraction de la plus-value. La correction des inégalités de situation par le droit n’est donc qu’une illusion pour l’auteur du Capital. Sans aller jusqu’à justifier cet égalitarisme strict, force est de reconnaître que l’histoire économique et sociale des démocraties a montré que l’on ne peut faire de l’égalité politique et juridique le fondement du lien social sans mener une action parallèle pour rendre les conditions économiques et sociales moins inégales. C’est ce qui a justifié l’émergence de l’Etat-providence, chargé de redistribuer les richesses pour assurer le bien-être matériel des individus. Les sociétés démocratiques ont donc depuis le XXème siècle l’objectif majeur de trouver un équilibre entre la nécessaire récompense des individus les plus méritants et les interventions correctrices des inégalités de situation, en prenant bien garde d’éviter la « dérive totalitaire » si bien dénoncée par Hayek.

3 questions à Pierre Rosanvallon : (à venir)

1) Peut-on hiérarchiser les différentes formes d’inégalité ?

2) Comment penser l’égalité aujourd’hui ?

3) Peut-on analyser la croissance des inégalités aujourd’hui dans les pays développés comme « un retour en arrière » ?

Voir le chapitre de Terminale : Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ?

Lire à ce propos :