Justice sociale

Définition :

Il s’agit d’une construction sociale et politique qui définit la légitimité de l’ordre social et des modalités de distribution et redistribution des richesses au sein d’une société. La justice sociale peut reposer sur des principes différents et n’implique alors pas les mêmes choix de société.

L'essentiel :

Parler de justice sociale du point de vue de l’économie revient à tenter de prendre en compte, grâce aux outils d’analyse et à la perspective économique, la pauvreté et de la justice c’est-à-dire à intégrer la considération des autres comme élément de décision des individus. Or l’intégration de l'altruisme dans l'analyse économique individualiste, conduit à de profondes remises en cause de la théorie et à des questionnements initiaux de l'analyse économique telle qu'elle s'est construite après le marginalisme. Pour ce faire, la littérature économique, de John Stuart Mill à Amartya Sen et Kenneth Arrow, s'inspire des principes kantiens au premier titre l’impératif catégorique explicité dans Les Fondements de la Métaphysique des Mœurs en  1785 : « J'agis de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle ».  En termes économiques, cet impératif catégorique implique l'obtention d'une procédure de justice parfaite c'est-à-dire une rationalité étendue. Cet apport et cette redécouverte de la philosophie morale kantienne pour penser la justice en économie est notamment le fait de la pensée de John Rawls.

Ce dernier est l'auteur incontournable de la pensée de la justice en économie. Sa pensée tente de rompre avec l'utilitarisme même si sa théorie sera finalement intégrée dans la théorie des choix collectifs par la suite. La théorie de la justice de Rawls évite le paradoxe de l'altruisme généralisé dit « paradoxe de la galerie des glaces » (si tout le monde est altruiste, rien ne peut être décidé puisque on ne peut passer outre les préférences des autres). John Rawls imagine qu'un voile d'ignorance est posé sur la situation et les fins des individus. Si les individus ont une connaissance générale de la société et de son fonctionnement (connaissances économiques, politiques, psychologiques leur permettant de réfléchir aux modes de coopération), ils ne savent rien de leur situation (ils ne savent pas s'ils sont riches, pauvres, etc...). Ceci empêche toute velléité utilitariste.

Selon Rawls, les individus placés dans cette situation aboutiront à deux principes de justice et deux règles de priorité lexicale. Le premier principe de justice consiste à réaffirmer l'égalité des droits de chacun à condition que ces droits soient compatibles avec les libertés des individus. Ceci implique un cadre relativement libéral nécessitant la protection des droits personnels. Le second principe concerne les inégalités. Elles ne sont pas rejetées dans le système de Rawls, au contraire. Elles peuvent être à l'avantage de tous si les privilèges qui y sont attachés sont ouverts à tous, conformément au principe de l'égalité des chances. Ce principe est proche de la règle économique du « maximin » (maximum minimorum), règle de décision en univers incertain. Ceci consiste à aboutir à un équilibre entre ceux qui minimisent le maximum, et ceux qui maximisent le minimum, que certains leur concèdent. Ainsi le plus petit sacrifice des plus favorisés peut être le plus grand avantage des plus défavorisés. Dans le cadre rawlsien, la redistribution peut être posée comme un moyen de respecter ce deuxième principe de justice.

John Rawls aboutit aussi à un ordre de priorité visant à ce que chaque principe soit entièrement satisfait avant la mise en oeuvre du suivant et ainsi de suite. Ainsi, la règle de priorité de la liberté fait que les libertés ne peuvent être limitées qu'au nom de la liberté. Une entrave à la liberté n'est concevable que si elle renforce le système des libertés de tous. La seconde règle de priorité de Rawls met en avant la priorité de la justice sur l'efficacité et le bien-être. Celle-ci conduit à ce qu'une inégalité sociale ne soit acceptable qu'à la condition qu'elle soit au service de la justice sociale (elle doit améliorer les chances de ceux qui en ont le moins). Ainsi, chez Rawls, l'utilitarisme est subordonné au principe d'égalité des chances qui lui-même est subordonné au principe de liberté.

La théorie de la justice de Rawls a eu une grande influence. En effet, le principe lexicographique est un moyen de résoudre le dilemme entre liberté et justice sur lesquels achoppent beaucoup des théories économiques de la justice.  La théorie des choix collectifs en particulier intègre assez vite les éléments rawlsien.  Ainsi, Kenneth Arrow (1973) remarque que les règles de priorité mises au jour par Rawls n'exclut en rien que le choix collectif se fasse en maximisant la somme des utilités retirées des libertés individuelles, et donc n'exclut pas le calcul utilitariste individuel (maximisant la satisfaction individuelle sur des bases purement altruistes). Et ce d'autant plus que John rawls lui-même dans son analyse s'appuie sur les principes de la théorie des choix collectifs, en particulier lorsqu'il se situe dans la situation du voile d'ignorance.  Dans cette situation, la rationalité qui sous-tend les choix des individus est définie « comme capacité d'employer les moyens les plus efficaces pour atteindre les fins données ». En fait, la rationalité rawlsienne est mise au service de la justice : une maximisation des moyens au service du bien et de la justice.

Enfin, la critique la plus forte de la théorie de Rawls viendra sans doute des libertariens en particulier  de Robert Nozick (1974) et de son paradoxe de la vedette sportive. Dans le cas des vedettes sportives, la « juste » distribution des revenus sera remise en cause par le fait que les fans des sportifs paient très cher pour les voir au nom de leur liberté initiale. Dans le cadre rawlsien, il faudrait revoir le principe de liberté pour éviter la mise en cause du principe d'équité.  Pour Nozick, au lieu de voir des insitutions collectives tenter d'interférer avec la liberté de chacun, il est nécessaire de s'en tenir à une conception de l' Etat ultra-minimal.

3 questions à : (à venir) à François Dubet

1) En quoi est-ce complexe de concilier justice et efficacité ?

2) Le principe d’égalité des chances est-il le meilleur ?

3) Quels problèmes posent selon vous les principes rawlsien de justice sociale ?

 

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