Mots-clés : Capitalisme actionnarial, Délocalisations, Loi Pacte, Rémunération des dirigeants.
Résumé :
Ce livre raconte l’entreprise au travers des tourments et des ambitions de ses patrons. L’image négative de ceux-ci qu’a bien souvent l’opinion vient probablement du fait que les grands dirigeants sont quasiment « invisibles ». Il s’agit ici de mettre en relief leur fonction dans la coté, en les plaçant au centre de la société française.
L’ouvrage
Les grands patrons devraient être les héros des temps modernes, car ils sont les moteurs de la prospérité du pays, responsables parfois de centaines de milliers d’emplois, capitaines qui portent l’entreprise France sur tous les continents.
Et pourtant ces mêmes grands patrons ont une mauvaise image en France. C’est Carlos Tavares, longtemps médaille d’or de la rentabilité dans l’automobile, qui se fait étriller quand sa rémunération en dizaines de millions d’euros apparaît dans les documents légaux de Stellantis (entreprise née du regroupement de Peugeot et de Fiat-Chrysler). C’est Patrick Pouyanné, qui a fait de TotalEnergies le major pétrolier la plus investie dans les énergies renouvelables, et qui est pourtant devenu le symbole du cynisme dans une société accro aux énergies fossiles. C’est Bernard Arnault qui est moqué quand il joue les bienfaiteurs des « Restos du cœur ».
Pourtant, l’entreprise, en tant que corps social, dispose d’une image favorable : 77% des personnes interrogées en ont « une bonne ou une très bonne opinion », selon un sondage Odoxa de 2023. Mais dès qu’il s’agit des patrons les chose se gâtent : si les petits ont la même image positive que celle de l’entreprise en général (78% des Français ont une bonne image des petits patrons, selon l’institut Elabe), le score chute à 36% pour les dirigeants des grandes entreprises. Confirmation de l’IFOP en 2024 : 29% seulement des sondés considèrent que la France a des dirigeants économiques de qualité ! Et si les Français interrogés par Odoxa reconnaissent que les grands patrons « participent au développement économique du pays », ils sont presque autant (66%) à penser que la classe des PDG « agit dans son seul intérêt personnel ».
Le coup est rude pour de nombreux dirigeants qui s’attachent depuis des années à donner une autre image de l’entreprise. On peut citer Antoine Frérot, PDG de Veolia, pour qui « l’entreprise est d’intérêt général », ou encore Jean-Dominique Senard (Renault) qui a fait inscrire dans la loi Pacte de 2019 que « l’entreprise est constituée dans l’intérêt commun de ses associés, et gérée en fonction des enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».
Alors pourquoi les Français n’y croient pas ? L’explication vient peut-être du « changement d’aquarium » de nos élites. En effet, à partir de la fin des années 1970, les grands patrons sont passé d’un « aquarium gaullo-républicain » à un monde « libéral-serviciel ». Et leur nouvelle culture atlantiste-mondialiste où ils rencontrent des analystes anglo-saxons et consultent des cabinets en stratégie internationaux centrés sur la création de valeur, est très différent de la culture social-démocrate focalisée sur la retraite à 60 ans, les 35 heures, la redistribution élevée et l’impôt sur la fortune. Même s’il est vrai que cette culture atlantiste est bien mieux adaptée au monde moderne que la culture « gaullo-républicaine », il n’en reste pas moins qu’elle demeure assez incomprise dans un pays comme la France. Comme le dit Nicolas Dufourcq, patron de Bpifrance, « A partir de là, vous êtes prêt à décoller idéologiquement, d’autant plus que la chaîne qui vous rattache à votre propre pays devient de plus en plus longue, de plus en plus souple ». C’est précisément l’objet de ce livre.
Voir la vidéo et l’exercice sur la loi Pacte
Vidéo et exercice
I- Faut-il limiter la rémunération des CEO ( Chief Executive Officier) ?
Les rémunérations des grands dirigeants sont-elles excessives ? Pour répondre à cette question, on peut s’appuyer sur l’exemple emblématique de Carlos Tavares, PDG de Stellantis de 2021 à 2024. Globalement, depuis la création de l’entreprise née de la fusion du groupe PSA avec Fiat Chrysler Automobiles, c’est près de 100 millions d’euros que Tavares aura touché en 4 ans. Selon l’intéressé, cette rémunération est la traduction du fait que les résultats de l’entreprise sont bons, et sont par ailleurs le fruit d’une décision du conseil d’administration de l’entreprise : « Je suis un salarié comme un autre, donc j’ai une prestation, un salaire variable à 90%. Le board décide un certain nombre d’objectifs, ils sont tenus, l’entreprise paie ». Interrogé sur le sujet, Roux de Bezieux, ex-patron du MEDEF, développe également une argumentation justifiant cette rémunération : « En conduisant la fusion PSA et Fiat-Chrysler, Tavares est devenu une star mondiale de l’automobile : son salaire est comparable à ceux de ses pairs américains, tous payés plus de 20 millions de dollars. L’important est que ce soit accepté, et légitimé, à l’intérieur de l’entreprise ».
Sur ce sujet controversé, d’autres PDG sont d’un avis différent. Pascal Demurger, le directeur général de la MAIF, a limité sa rémunération à 800000 euros par an, 15 fois le salaire moyen chez l’assureur : « Comment peut-on dire, en gagnant en un jour ce que d’autres gagnent en un an, qu’on fait partie de la même communauté, qu’on partage le même destin ? ». Quant à Louis Gallois, « patron de gauche », il a énoncé la célèbre formule « On vit très bien avec 450000 euros par an », en justifiant sa position de la manière suivante : « Ma position personnelle, que je n’impose à personne, est qu’une rémunération comme la mienne [3 millions d’euros] est inexplicable à l’extérieur. A personne. Je règle ça avec ma conscience en faisant un usage socialement utile de ma part variable. Il me reste largement de quoi vivre ! ». Et Emmanuel Faber, patron évincé de Danone, allait même jusqu’à s’opposer à son conseil d’administration en voulant être le patron le moins payé des multinationales de l’agroalimentaire.
Si le débat se poursuit encore aujourd’hui, il y a cependant une nouveauté, contenue dans la loi Pacte, qui devrait contribuer à l’objectiver : le ratio d’équité. Ce ratio, désormais obligatoire dans les entreprises du CAC 40, compare la rémunération des dirigeants au salaire moyen ou médian des salariés. En 2023, ce ratio s’étage de 43 pour Publicis et Thalès, à plus de 500 pour Stellantis, avec une moyenne autour de 80. D’après Guillaume Poitrinal, ex-PDG d’Unibail-Rodamco, ce ratio serait parfait s’il était calculé après impôt. Sachant qu’à ce niveau les impôts ponctionnent environ la moitié des gains, cela mettrait le « ratio Poitrinal » à 40. Sans aller jusqu’au fameux rapport de 1 à 20 prôné par le banquier John Pierpont Morgan, qui a bercé des générations au XXème siècle, on pourrait dire que ce ratio a du sens, et pourrait au moins alimenter la réflexion. Mais évidemment certains patrons préféreront toujours compter discrètement sur un salaire doré plutôt que d’afficher un ratio d’équité modéré….
II- La question des délocalisations
C’est au tournant du XXIème siècle qu’a commencé la dégringolade de la France comme puissance productrice, puisque la part de son industrie dans le PIB va chuter de moitié en 20 ans, d’environ 20% à 10%. Et de 2009 à 2015, les années les plus noires, la désindustrialisation s’est accélérée drastiquement ; le nombre de fermetures de sites industriels monte à trois cents par an pendant des années, les territoires se vident. Avec un effet désastreux sur l’image des patrons dans ces territoires où ils sont considérés comme coupables de cet abandon. « Désinhibés par la mondialisation, les PDG des grandes entreprises décident d’accélérer les délocalisations et demandent aux PME et aux entreprises moyennes de les suivre », résume Nicolas Dufourcq, Directeur général de Bpifrance, et auteur de La désindustrialisation de la France (2022).
Faut-il pour autant considérer que « les grands groupes ont un problème avec la France » ? En réalité, il semble plutôt que la désindustrialisation soit une préférence collective, prenant ses racines dans des profondeurs non économiques, dans la culture, l’imaginaire, l’éducation, ou encore les politiques publiques inadaptées. Derrière cette explication se cachent pour les chefs d’entreprise un profond découragement et un quasi-renoncement. Ce sont les 35 heures de Lionel Jospin qui ont plombé l’appareil productif français alors qu’au même moment l’Allemagne de Gerhard Schröder prenait à bras-le-corps le problème du Standort Deutschland, l’Allemagne comme « site de production » ; c’est l’entrée dans l’euro qui ne permet plus les dévaluations réparatrices pour regagner artificiellement de la compétitivité ; ce sont les syndicats enfermés dans une « culture d’opposition », et l’Administration qui continue à multiplier les contrôles et les normes inutiles. Pour de nombreux observateurs, « la France n’est pas défendable ».
Et il faudra attendre la présidence de François Hollande pour faire reculer l’envie de fuite des groupes français, grâce à une succession de décisions en faveur de l’appareil productif : d’abord l’alerte du rapport Gallois de 2012 qui démontrera « qu’on ne peut pas clairement demander au secteur productif de supporter le modèle social français », qui sera suivi du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) en 2014 pour alléger les charges des entreprises, et de la loi El-Khomri de 2016, passée en force à l’Assemblée nationale, afin d’assouplir le Code du travail.
Depuis cette date, un certain nombre d’entreprises réaffirment leur volonté de maintenir « le centre de gravité » de leurs activités en France, et de garder des rémunérations au niveau français. On peut citer Jean-Louis Beffa, grand capitaine d’industrie qui a fait entrer Saint-Gobain dans le XXIème siècle et sur tous les continents, pour qui il n’y a pas lieu de renoncer à ses origines : « La nationalité des entreprises existe bien, et il y a malheureusement aujourd’hui un désintérêt des groupes français pour la France et ses politiques, à l’inverse de l’Allemagne, où il y a une complicité ». On peut citer aussi Jean-Dominique Senard, président de Renault, qui regrette que certains patrons expriment un moindre intérêt pour la chose publique et l’intérêt général, alors « qu’il est indispensable de maintenir une communauté de destin » entre les grands groupes et le pays où ils ont leurs racines. On peut citer encore Xavier Huillard, de Vinci, qui rappelle « qu’il faut bien être de quelque part », ou Louis Gallois pour qui « le patron, aux Etats-Unis, il est américain ; le patron en Allemagne, il est allemand. Le patron apatride, ça n’existe pas ». Et même si dans un monde globalisé la présence à la tête des entreprises d’un dirigeant étranger ne se discute pas, ces dirigeants demeurent sensibles à l’ancrage français. Comme le disait Carlos Tavares, « je suis suffisamment intelligent pour comprendre que fermer une entreprise en France serait une faute professionnelle ».
Voir la vidéo d’Isabelle Méjean « Vers une relocalisation dans les pays développés ? »
Isabelle Méjean a reçu le Prix de la meilleure jeune économiste en 2020.
Voir la synthèse « Bonus, retraites chapeaux, parachutes dorés : quel débat ? »
III- Le pouvoir des actionnaires
Au seuil des années 1980, les multinationales étaient encore dirigées par les managers, dont l’ego était la mesure de leur mépris pour les actionnaires. Puis, comme le dit Vincent Beaufils, les fonds sont arrivés, et les sociétés ont été reprises en main par les actionnaires, qui ont dit aux managers : « Si vous voulez survivre, montrez-nous que vous pouvez mieux faire que le private equity ».Et pour s’assurer de cette conversion, et de l’alignement de leurs intérêts, les rémunérations des patrons ont été de plus en plus constituées de long-terme incentives, à coups de stock-options et d’actions de performance, qui supplantent largement les salaires fixes, ou même variables. Avec cette transmission de pouvoir, la création de valeur pour l’actionnaire devient l’objectif central assigné à l’entreprise, et les objectifs financiers vont surdéterminer les stratégies et devenir le critère principal de rémunération des dirigeants. Cette transmission de pouvoir aux actionnaires est très présente dans le monde anglo-saxon : « Avec les anglo-saxons, c’est l’actionnaire qui a raison ».
Pourtant, dans la vieille Europe, tout le monde n’adhère pas à ce schéma. Et au sein de l’Europe, la France apparaît comme un îlot à part. Pour le directeur-général de la banque Lazard, Jean-Louis Girodolle, « cela met le patron sous la pression d’injonctions contradictoires : comment servir en même temps de confortables résultats aux actionnaires, qui dopent leur patrimoine, et défendre le principe d’augmentation des salaires ». En France, tout particulièrement, les dégâts du « Tout pour l’actionnaire » ont fait réfléchir, et sont à l’origine du rapport « L’entreprise, objet d’intérêt collectif »(2018), produit par l’ancienne secrétaire générale de la CFDT et l’ex-président de Michelin, Jean-Dominique Senard. Ce rapport, reprenant le fameux constat de l’inventeur du management Peter Drucker (« Le profit n’est pas une fin en soi »), débouche notamment sur l’introduction d’attentes sociales et environnementales dans les objectifs de l’entreprise, et sera repris un an plus tard dans la loi Pacte, défendue par le ministre Bruno Le Maire.
Il faut dire que, même aux Etats-Unis, la doctrine Friedman, du nom du prix Nobel de l’école de Chicago, qui avait théorisé que le but de l’entreprise était de servir les actionnaires, est contestée. En 2019, la Business Roundtable, représentante des intérêts des 200 plus grandes entreprises américaines, a pris la même année que la loi Pacte en France l’engagement de « générer de la valeur pour l’ensemble de nos parties prenantes, pour la réussite future de nos entreprises, de nos communautés, et de notre pays ». Et son président, Jamie Dimon, le célèbre banquier de JP Morgan Chase, a résumé les travaux en affirmant que « l’entreprise peut en faire davantage pour le citoyen américain ».
Mais ces infléchissements ont-ils vraiment changé les comportements ? Éric Albert observe en effet que « le rituel des roadshows n’a pas cessé, et il impose un cadre pour rappeler aux dirigeants qu’ils sont bien là pour servir les actionnaires ». Par ailleurs, l’éviction de chefs d’entreprise comme Emmanuel Faber de Danone nous rappelle que les actionnaires restent les patrons des patrons. Comme le dit Hubert Joly, « Certes, je rappelle à mes étudiants que les actionnaires ne sont pas propriétaires des entreprises. Mais quand le patron d’Unilever, Paul Polman, a dit « je ne travaille pas pour les actionnaires », ceux-ci lui ont rétorqué en 2019 : « c’est pour ça qu’on te vire ».
Voir la note de lecture du livre d’Armand Hatchuel et Blanche Segrestin « Refonder l’entreprise »
Quatrième de couverture
Ils devraient être les héros de notre époque, et pourtant les grands patrons ont une mauvaise image, tout du moins en France. Ils sont les premiers moteurs de l’économie, et néanmoins l’objet de critiques constantes : que ce soit pour leur cupidité (Carlos Tavares à Stellantis), leur soutien aux énergies fossiles (Patrick Pouyanné à TotalEnergies), voire la présence du plus riche d’entre eux, Bernard Arnault, à l’intronisation de Donald Trump, ou encore la croisade civilisationnelle d’un Vincent Bolloré, sans parler de l’opprobre qui s’est abattue sur Carlos Ghosn, après des années de révérence…
Qui sont vraiment ces hommes aux pouvoirs démesurés ?
Comment concilier l’avidité des actionnaires anglo-saxons avec les exigences sociales françaises ? Pourquoi délocaliser « comme des malades » tout en affichant son amour pour la France ? Les managers peuvent-ils accumuler des fortunes comme les entrepreneurs ? Les entreprises sont-elles, ou non, des instruments d’intérêt général ?
A travers des témoignages inédits et des anecdotes révélatrices, Vincent Beaufils dévoile les coulisses du pouvoir économique et sonde les contradictions de ces dirigeants qui naviguent entre deux mondes : celui des élites globalisées et celui d’une France à laquelle ils restent attachés, parfois malgré eux.
Une exploration fascinante au cœur du capitalisme français pour comprendre si les patrons sont les monstres que l’on décrit- ou simplement des femmes et des hommes confrontés aux contradictions de leur époque.
L’auteur
Vincent Beaufils est directeur de la publication de Challenges, après en avoir dirigé la rédaction pendant vingt ans. Il a publié, aux Editions de l’Observatoire, Bolloré, l’homme qui inquiète (2022).
Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés
1- Pourquoi les grands patrons ont-ils une mauvaise image en France ?
2- Le « ratio d’équité » de la loi Pacte est-il justifié ?
3- Les grandes multinationales françaises ont-elles un « ancrage français » ?
4- L’entreprise est-elle la propriété des seuls actionnaires ?
5- Faut-il opposer le capitalisme managérial et le capitalisme actionnarial ?