Pourquoi s’intéresser aux manuels scolaires dans une perspective de genre en démographie ?
Les manuels scolaires sont l’objet de très nombreuses controverses, souvent passionnées. Et pour cause, le choix des connaissances qu’ils rassemblent, la formulation de ces connaissances n’ont rien d’anodin. Au-delà des connaissances « encyclopédiques » qu’ils rassemblent, les manuels sont porteurs d’une compréhension du monde, de modèles de comportements sociaux, de normes et de valeurs. Les manuels scolaires sont ainsi des outils privilégiés en matière d’éducation et de socialisation. Leurs potentialités dans la promotion de l’égalité entre les sexes sont largement reconnues. La quasi-totalité des pays, dont la France, a d’ailleurs ratifié la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes qui recommande de supprimer « toute conception stéréotypée des rôles de l’homme et de la femme » dans les manuels. (…)
Quelles représentations sociales sont véhiculées par les manuels de mathématiques ?
Afin de rendre plus concrets et attractifs les apprentissages, les cours et les exercices mettent en scène des personnages : des enfants comparent leur nombre de billes, un adulte fait des achats ou s’interroge sur sa consommation d’essence, etc. Les représentations sociales du masculin et du féminin s’incarnent dans ces personnages et c’est à travers eux que les manuels donnent à voir ce qu’est être une femme, un homme, un garçon, une fille.
Ces représentations sociales sont élaborées de façon complexe par la combinaison de plusieurs éléments. Par exemple, dans 4 collections de manuels de mathématiques utilisés à l’école primaire en France, le recensement de la population des personnages fait apparaître de forts déséquilibres numériques. On observe deux constantes : une forte présence des personnages de petits garçons et à l’inverse une grande rareté de femmes. Il y a un véritable déni de la présence des femmes dans ces manuels. Viennent s’ajouter des variations dans leurs caractéristiques et un traitement très différent des enfants et des adultes. Les enfants, garçons et filles, présentent de nombreuses similitudes, liées en partie à leur statut d’écolier et d’écolière qui les « neutralisent ».
Cependant, des différences contribuent parfois à marquer des différences, qui sont rarement favorables aux filles.
Chez les adultes, les différences de sexes sont beaucoup plus marquées. L’image des femmes dans les manuels est loin de refléter la réalité de leur « double journée », alors qu’à l’inverse celle des hommes fait écho à l’image fortement médiatisée des « nouveaux hommes », très investis dans la vie professionnelle tout en étant présents dans différentes sphères extra-professionnelles (famille, loisirs). Ainsi, ces manuels ne sont ni des reflets de la réalité ni des productions assurant réellement la promotion de l’égalité entre les sexes. Ces observations ne sont pas spécifiques aux manuels de mathématiques utilisés en France. Elles se confirment dans différents corpus de manuels, dans des disciplines et des pays très divers, mais aussi dans d’autres genre d’écrits destinés à la jeunesse : albums illustrés, roman, presse jeunesse.
Entretien avec Carole Brugeilles réalisé par l’Ined en octobre 2013
https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/paroles-chercheurs/carole-brugeilles/
Carole Brugeilles travaille sur la fécondité, la santé de la reproduction, les rapports sociaux de sexe et la socialisation.
Question 1 : Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Quel est le stéréotype mis en avant par Carole Brugeilles ?
Question 2 : Définissez les termes « socialisation » et « socialisation primaire »
Question 3 : Qu’est-ce qu’un « rôle sexué » (ou rôle de sexe). Donnez un exemple.
Question 4 : Quels sont les constats (ou « constantes ») faits sur les manuels de mathématique à destination des jeunes publics ?
Question 5 : Débat : les manuels scolaires doivent-ils être le « reflets de la réalité » ou doivent faire la « promotion de l’égalité entre les sexes » ?
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Question 1 : Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Quel est le stéréotype mis en avant par Carole Brugeilles ?
Réponse 1
Un stéréotype est une idée, une opinion toute faite, acceptée sans réflexion et répétée sans avoir été soumise à un examen critique, par une personne ou un groupe. Le « cliché » va influencer les manières de penser et d'agir.
La sociologue Carole Brugeilles met en exergue les stéréotypes de genre (ou perceptions sociales des hommes et de femmes ou « représentations sociales du masculin et du féminin ») que l’on trouve dans les manuels scolaires, notamment les manuels de mathématiques.
Question 2 : Définissez les termes « socialisation » et « socialisation primaire »
Réponse 2
La socialisation est un processus d'apprentissage et d'intériorisation des normes et des valeurs.
Les membres d'une société apprennent les règles de leurs milieux sociaux et culturels. Ils intègrent progressivement les normes et les valeurs dominantes de la société et les adaptent à leur personnalité.
Une norme est une règle de conduite, un principe ou un critère de référence pour l’action.
Une valeur est un idéal à atteindre, une préférence, un point de vue à défendre.
La socialisation primaire est la socialisation se déroulant pendant l’enfance.
Elle est essentiellement assurée la famille, les groupes de pairs, l’école et les autres professionnels de l’enfance (assistantes maternelles, personnels des centres aérés, etc.).
Question 3 : Qu’est-ce qu’un « rôle sexué » (ou rôle de sexe). Donnez un exemple.
Réponse 3
Les rôles de sexe sont des comportements jugés, d’un point de vue social, comme appropriés pour chaque sexe. Ces rôles contribuent au maintien de différences entre sexes.
Dans l’univers familial, les images et les discours instillant que maman fait (doit faire) la cuisine et le ménage que papa bricole et tond la pelouse participent à la construction de rôles sexués.
Le fait d'attribuer à une personne des rôles et fonctions dans la société déterminée par son sexe (homme ou femme) est le fait tant des hommes que des femmes.
En matière de profession, des hommes peuvent préférer embaucher une femme pour occuper un emploi de secrétaire ou des femmes peuvent éviter de confier leurs enfants à un homme assistant maternel… perpétuant ainsi à la fois les stéréotypes de genre et les rôles sexués.
Question 4 : Quels sont les constats (ou « constantes ») faits sur les manuels de mathématique à destination des jeunes publics ?
Réponse 4
La sociologue observe deux constantes :
- une forte présence des personnages de petits garçons
- et à l’inverse une grande rareté de femmes.
De plus, elle note un traitement très différent des enfants et des adultes.
Question 5 : Débat : les manuels scolaires doivent-ils être le « reflets de la réalité » ou doivent faire la « promotion de l’égalité entre les sexes » ?
Réponse 5
Pour aborder ce débat, on peut au préalable noter la différence entre les discours « normatifs » (ce qui doit être) et les discours « positifs » (ce qui est).
Les manuels scolaires doivent-ils prescrire des normes, émettre des jugements de valeur ? Si oui, lesquels ?
Les manuels scolaires doivent-ils « refléter la réalité » au risque de reproduire ou favoriser les comportements que l’on veut proscrire ?
Dans son étude « Analyser les représentations du masculin et du féminin dans les manuels scolaires » (2005) réalisée avec la sociologue Sylvie Cromer, la démographe semblait dénoncer que, pour apprendre à faire des calculs algébrique (additions, soustractions), les manuels scolaires de certains pays d’Afrique francophone mettaient systématiquement l’image d’une femme dans sa cuisine (Combien a-t-elle acheté de poissons ? Si la maman fait cuire…).
Ici Carole Brugeilles semble regretter que l’image des femmes dans les manuels ne reflète pas la réalité de leur « double journée » !
En matière de normes et de valeurs, on notera que les constats peuvent renforcer les images (cf. rôles sexués chez les enfants) et leurs omissions ne permet pas de « dévoiler » la réalité sociale.
On peut aussi souligner l’aporie qui consiste à supprimer « toute conception stéréotypée des rôles de l’homme et de la femme ». C’est d’ailleurs l’ambiguïté de nombreuses Conventions des Nations Unies. Les diplomates signataires peuvent représenter des pays qui, compte tenu de leurs histoires, leurs croyances religieuses, leurs préférences sociales et politiques, etc. sont attachés aux « conceptions stéréotypées des rôles de l’homme et de la femme ».
Un autre débat s’ouvre alors (avec le professeur de philosophie) : existe-t-il des normes universelles ?