L'existence même de la monnaie unique est fondée sur un consensus politique, exprimé par les traités fondateurs de l'Union. Les Quinze - donc les onze pays membres de la zone euro - s'engagent à respecter un certain nombre de « principes communs » (article 6-1 du traité d'Amsterdam). En cas de « violation grave et persistante » de ces principes, « le Conseil, statuant à la majorité qualifiée, peut décider de suspendre certains des droits découlant de l'application du présent traité à l'Etat membre en question, y compris les droits de vote du représentant du gouvernement de cet Etat membre au sein du Conseil » (article 7-2).
Le traité forme un tout institutionnel : sont irréversibles non seulement la création de l'euro, mais aussi son adoption par chacun des pays concernés. Quelles seraient les conséquences de la mise en quarantaine, ou de la désertion volontaire, d'un de ces pays ? Déboucherait-on sur une lourde procédure de révision du traité, ou sur un risque de rupture de l'ensemble du système ? On entrerait, en tout cas, dans une zone de flou, ce que les marchés détestent par-dessus tout...
Imaginons, pour prendre un exemple, que parvienne au pouvoir dans l'un des 50 Etats américains un gouverneur aux opinions ouvertement racistes : ce serait affligeant et scandaleux, mais il est probable que le cours du dollar n'en serait pas directement affecté. Il n'en est pas de même pour l'euro, parce que la cohésion politique des pays qui l'ont adopté est une des conditions de son existence : toute faille dans cette cohésion suscite un doute existentiel. La monnaie comporte une dimension de souveraineté. Or la coexistence de onze souverainetés présente des incertitudes.
Une monnaie reflète la prospérité, la puissance et le dynamisme de la zone où elle est émise et où elle circule principalement. Les investisseurs ou les entreprises qui prêtent ou qui s'endettent en euros pour des durées longues savent quels pays, quelles économies l'euro représente aujourd'hui. Mais ils ignorent ce que seront les contours de la zone dans dix ans. Outre ses onze membres actuels, englobera-t-elle réellement des pays riches comme le Royaume-Uni, la Suède, le Danemark ? Ou bien la Grèce (dont l'adhésion à l'euro est programmée), voire, dans la foulée de l'élargissement de l'Union, certains pays d'Europe centrale ? Les deux hypothèses sont sensiblement différentes. Le propre des marchés est d'anticiper. Quand ils ignorent le sens d'une évolution future, ils choisissent la prudence.
Cela dit, les mésaventures de l'euro depuis sa naissance ne sont peut-être que les symptômes d'une maladie de jeunesse, liée précisément aux contraintes politiques de sa mise en œuvre. Une de ses faiblesses est de ne pas encore exister concrètement : on peut parier que l'apparition des billets et des pièces, et surtout l'adoption par le public, dans chaque pays de la zone, des nouvelles références monétaires, scelleront son caractère d'irréversibilité et renforceront sa valeur. Elles pourraient même vaincre les résistances des outsiders britannique et scandinaves, encore hostiles à l'adhésion. La vraie période cruciale de la monnaie unique est celle qui nous sépare des premiers mois de 2002.
GERARD MOATTI, Les trois maladies « politiques » de la monnaie unique, Le Monde, Publié le 16 mai 2000.
https://www.lemonde.fr/archives/article/2000/05/16/les-trois-maladies-politiques-de-la-monnaie-unique_3715278_1819218.html
Questions :
1) En quelle année cet article a-t-il été publié ? A quel moment de l’histoire de la construction de la monnaie unique s’inscrit-il ?
2) Quel est le problème soulevé par l’auteur ?
3) Avec le Brexit, et même si la Grande-Bretagne n’a pas adopté l’euro comme monnaie, peut-on dire que l’auteur de cet article avait raison de s’inquiéter de la faiblesse de l’intégration politique en Europe ?
Voir la correction
1) En quelle année cet article a-t-il été publié ? A quel moment de l’histoire de la construction de la monnaie unique s’inscrit-il ?
L’article a été publié en 2000 après que l’euro est devenu la monnaie officielle de la zone euro mais avant le lancement de l’euro fiduciaire mettant les pièces et les billets en euros en circulation.
1er janvier 1999 : Fixation irrévocable et définitive des taux de change entre les pays de la zone euro. La monnaie officielle des 11 pays de la zone devient l’euro.
Janvier 2002 : Lancement de l’euro « fiduciaire » : les monnaies nationales sont remplacées par les billets et pièces libellés en euros.
2) Quel est le problème soulevé par l’auteur ?
L’euro est fondé sur un consensus politique entre 11 souverainetés, 11 pays différents qui conservent chacun leur souveraineté nationale, sans Etat fédéral. Un consensus est, par définition, fragile. La monnaie unique européenne est la première expérience de ce type. Auparavant, toutes les monnaies avaient été construites sur des communautés économiques et politiques identifiées. Pour l’euro, la démarche a été inverse. Les institutions politiques n’ont pas été mises en place préalablement.
3) Avec le Brexit, et même si la Grande-Bretagne n’a pas adopté l’euro comme monnaie, peut-on dire que l’auteur de cet article avait raison de s’inquiéter de la faiblesse de l’intégration politique en Europe ?
L’absence de fédéralisme et d’autorité institutionnelle supranationale est à l’origine des crises que traverse l’Europe. Le fédéralisme monétaire n’a pas suffi à entamer le processus du fédéralisme politique, au moins partiellement. La monnaie ne suffit donc pas à constituer une communauté politique assez forte pour faire face aux crises qui ne manquent pas de se présenter, surtout lorsque les acteurs économiques et financiers ont des doutes sur les capacités de réaction face à ce type d’évènements.