La défense européenne

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Intervenants

  • Patrick BELLOUARD, Président EuroDéfense-France, Ancien Directeur de l'OCCAR
  • Pierre-Joseph GIVRE, Général du corps d'armée, Directeur du service national et de la jeunesse au Ministère des Armées
  • Ross McINNES, Président du Conseil d'administration de Safran
  • Modération assurée par Isabelle RAYMOND, cheffe du service éco-social-conso-éducation pour Franceinfo

Compte-rendu et exploitations pédagogiques

Par Cyril BROCHARD, professeur de SES (Académie de Poitiers) et Ingrid ROCHEFORT, professeure d'économie-gestion (Académie de La Réunion)

Introduction

Dans un contexte de retour de la guerre en Europe (Ukraine), de tensions géopolitiques majeures (Russie, États-Unis, Chine, Moyen-Orient, Afrique) la capacité de l’Europe à assurer sa sécurité, à préserver son autonomie stratégique interroge. Une véritable Europe de la défense est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? 

 

Compte-rendu

L’état de la défense

L’état de la défense européenne peut être développé selon plusieurs points de vue complémentaires, illustrant la complexité et les défis actuels de la sécurité européenne.

Le Général Pierre-Joseph GIVRE souligne une situation préoccupante et l’existence d’enjeux stratégiques.

Si la menace russe est parfois abstraite en France, elle est perçue comme directe par les pays en première ligne, qui constatent que la Russie ne renoncera ni en Ukraine ni à ses ambitions sur l’espace est-européen et exploitera toutes les faiblesses de l’Union européenne et de l’OTAN. Cette menace est aggravée par une alliance transatlantique incertaine : les États-Unis, historiquement principaux alliés, orientent désormais leur attention stratégique vers la Chine et ne considèrent plus l’Europe comme une priorité absolue. De plus, les fragilités sécuritaires au Maghreb alimentent le terrorisme, ce qui ajoute une menace aux frontières sud de l’Europe. Il évoque la possibilité d’un choc majeur autour de 2028 aux frontières européennes, ce qui nécessite une prise de conscience et un renforcement de la défense commune.

Ross McINNES observe une réponse économique et industrielle.

Il met en avant la dynamique récente dans les budgets de défense : ceux-ci ont augmenté en moyenne de 30% dans les pays européens, mais les deux tiers des équipements militaires proviennent encore des États-Unis, créant une dépendance technologique problématique. Il met en garde contre trois dangers principaux : le risque politique, si les citoyens perçoivent que les efforts budgétaires profitent à l’industrie américaine, la perte de souveraineté lié au fait que l’usage de certains équipements américains est juridiquement restreint par Washington ainsi que la dispersion industrielle, notamment si chaque État cherchant à créer son propre « champion national » au détriment de la coopération. Ross McInnes appelle donc à une autonomie stratégique européenne fondée sur des alliances ciblées entre quelques pays et insiste sur la nécessité d’intégrer les start-up et PME innovantes au sein de la base industrielle de défense afin d’apporter agilité et créativité technologique.

Pour Patrick BELLOUARD, la coopération européenne est sous-exploitée.

Le président EuroDéfense France insiste sur la coopération européenne dans le domaine de l’armement, qui représente actuellement seulement 20% des budgets nationaux de défense. Il souligne que depuis le traité de Lisbonne (2009), une relance existe, notamment avec la clause de défense mutuelle de l’article 42§7 du Traité sur l’Union européenne, plus contraignante que l’article 5 de l’OTAN, et la création d’organismes comme l’OCCAr et l’Agence européenne de défense (AED). Des programmes emblématiques (tel que Galileo) illustrent la capacité européenne à agir pour sa souveraineté technologique. Il plaide alors pour une coopération renforcée entre les pays européens, estimant qu'une intégration plus poussée accroîtrait non seulement l’efficacité opérationnelle des armées, mais constituerait également un facteur de dissuasion crédible face à toute velléité d’agression russe. La coopération actuelle limitée empêche selon lui de tirer pleinement parti des synergies industrielles et stratégiques au sein de l’Union européenne.

 

Stratégie à adopter

La stratégie de défense à adopter en Europe, selon ces experts, combine un effort national considérable et une coopération européenne repensée, dans une logique d’autonomie stratégique.

Pour le Général GIVRE, un effort français fort et global existe.

Le Général GIVRE souligne que l'effort français en matière de défense est considérable, bien au-delà des seuls investissements matériels. Il insiste sur la nécessité d’un investissement capacitaire, c'est-à-dire la modernisation et le renforcement des équipements militaires, mais aussi sur l'importance cruciale des ressources humaines et des forces morales. La défense ne se résume pas à un budget, mais suppose une mobilisation de la société entière, y compris civile, face à un risque de guerre conventionnelle redevenu crédible. Le projet de transformation de la Journée Défense et Citoyenneté, sous son impulsion, vise à renforcer ce lien entre l’armée et la jeunesse, contribuant ainsi à un effort de défense plus complet et durable. L’investissement est donc aussi bien militaire (équipement, capacités techniques) que professionnel (recrutement, formation, cohésion sociale).

Ross McINNES défend une stratégie d’innovation et d’indépendance technologique.

Il propose d’associer étroitement les start-ups, les centres de recherche et les grands groupes européens, afin de stimuler la recherche dans les secteurs de pointe (cybersécurité, intelligence artificielle, spatial, défense numérique). Cette stratégie permettrait de réduire la dépendance technologique aux États-Unis et de créer une base industrielle de défense européenne compétitive et attractive. Il plaide aussi pour la création d’alliances européennes restreintes, plus intégrées et efficaces, capables de porter des projets ambitieux et de renforcer la souveraineté européenne. Cette approche pragmatique vise à accélérer l’innovation, optimiser les ressources et contourner les blocages inhérents aux coopérations à grande échelle

Selon Patrick BELLOUARD, en matière de stratégie, des progrès ont été réalisés par le passé.

Patrick BELLOUARD rappelle que les fondations de la défense européenne existent déjà grâce à l’OCCAr, à l’AED et aux programmes d’armement conjoints. Il plaide pour une meilleure harmonisation des besoins militaires entre États, une préférence européenne dans les marchés de défense et une clarification de la gouvernance. Il souligne enfin que les citoyens européens sont majoritairement favorables à une défense commune, mais que celle-ci implique d’assumer de nouveaux transferts de souveraineté, à l’image de ce qui a été fait pour la monnaie unique.

 

Actions politiques souhaitées

Les actions politiques souhaitées en matière de défense européenne doivent trouver un équilibre entre coopération, souveraineté et adaptation sociétale.

Pour le Général Pierre-Joseph GIVRE, la coopération européenne est nécessaire mais doit préserver la liberté d’action nationale. 

La coopération avec d’autres pays européens est généralement souhaitée pour mutualiser les ressources, partager les coûts, et créer une défense plus efficace et plus autonome par rapport aux puissances extérieures. Cependant, cette coopération peut aussi générer de la dépendance, qui peuvent limiter la souveraineté stratégique. Par ailleurs, face à une jeunesse qui a évolué et dont les préoccupations diffèrent de celles des générations précédentes, la question du service militaire obligatoire est réexaminée. Il invite ainsi à réinventer les modèles de défense en fonction des réalités sociales et des attentes des nouvelles générations. L’armée professionnelle ne suffira peut-être plus à elle seule, d’où la nécessité de mobiliser davantage la société civile.

Il salue les modèles nordiques (Finlande, Suède, Danemark), qui associent service militaire rénové, forte participation citoyenne et haut niveau de préparation technologique, tout en gardant une autonomie stratégique nationale.

Ross McINNES exprime un optimisme marqué.

Il considère que les pays européens ont montré qu'ils sont capables de travailler ensemble efficacement pour bâtir une défense commune. Cette coopération permettrait notamment de réduire la dépendance traditionnelle vis-à-vis du parapluie de sécurité américain, notamment dans un contexte géopolitique instable, où les États-Unis peuvent se montrer moins engagés (comme sous certaines administrations). Ainsi, une Europe plus unie sur le plan de la défense est indispensable pour garantir la sécurité du continent sans dépendre entièrement d’alliances extérieures.

Selon Patrick BELLOUARD, la gestion de la défense européenne doit être pensée à l’échelle européenne, et non au niveau purement national. 

Il propose d’harmoniser les besoins militaires, de consolider l’industrie de défense européenne et de favoriser la préférence européenne pour les achats d’armement. Il insiste sur la nécessité de mieux utiliser les structures existantes (OCCAr, AED) pour éviter la duplication des projets et optimiser les budgets grâce à des programmes communs bien pilotés. La réalisation de la défense européenne impliquera de coopérer sur la gestion des budgets de défense pour maximiser l’efficacité des dépenses, en mutualisant les investissements et en évitant la fragmentation des efforts.

 

Pistes d'exploitations pédagogiques

  • En SES, le thème de la défense européenne n’apparait pas de façon explicite dans les programmes, mais peut être mobilisé en classe de terminale principalement dans le chapitre intitulé "Quelles politiques dans le cadre européen ?". Le thème de la défense permet d’illustrer la notion de souveraineté partagée et de coopération (entre l’UE et les États membres). C’est un thème qui permet aussi de souligner les limites de l’intégration européenne (la question de la nécessité d’une défense européenne a été abordée dès 1950, à travers le projet de Communauté Européenne de la Défense (CED) porté par le français René PLEVEN, alors Président du Conseil des Ministres). Le contexte géopolitique actuel montre la nécessité pour l’UE de parvenir à réaliser ce projet pour affirmer pleinement sa souveraineté et son indépendance vis-à-vis, à la fois des États-Unis, de la Russie mais aussi de la Chine.

     

  • En Économie-Gestion, le thème de la défense européenne n’apparait pas non plus de façon explicite dans les programmes, mais peut être mobilisé en classe de terminale dans le thème 6 (1er thème du programme de Terminale) : "Comment l'État peut-il intervenir dans l'économie ?". 

En effet, ce thème inclut les fonctions régaliennes de l'État qui recouvrent la police, la justice, et surtout la défense du pays. La défense fait partie des rôles essentiels de l'État dits "État-gendarme", qui assure la sécurité et la protection du territoire, ce qui conditionne aussi le bon fonctionnement économique. Ainsi, la défense est incluse dans l'intervention minimale de l'État visant à garantir l'ordre public et la souveraineté nationale avant de s'étendre aux autres types d'interventions économiques et sociales. 

Un exemple de séquence pédagogique pour une classe de terminale STMG sur le thème de l'Europe et la défense :

Objectifs de la séquence

- Comprendre les enjeux économiques et stratégiques de la défense française et européenne.

- Identifier les principales institutions et les mécanismes liés à la défense dans l’Union européenne.

- Analyser les dépenses de défense, les coopérations entre États et les défis budgétaires. 

- Favoriser l’esprit critique et la réflexion collective.

Les notions abordées à chaque séance : 

- Séance 1 : Introduction à la défense française puis européenne

- Séance 2 : Institutions et mécanismes de la défense européenne

- Séance 3 : Les dépenses et les enjeux économiques de la défense européenne

- Séance 4 : Projets européens et innovation dans la défense

- Séance 5 : Synthèse et évaluation

Cette séquence permet ainsi d’étudier les aspects économiques de la défense en Europe tout en développant des compétences d’analyse et de synthèse des élèves de terminale STMG.

 

Quelques ressources complémentaires

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