Cours

Cours de Terminale ES : 7. La participation politique

Question 3. Comment expliquer le comportement électoral

Découverte

Document 1 - L'évolution de l'abstention en France

Source : données du Ministère de l’Intérieur, graphique issu du manuel Sciences économiques et sociales, Paris, Bordas, 2012

 

1) Comment est calculé le taux d’abstention ? 

2) Lors de quelle décennie l’abstention augmente-t-elle significativement ? 

3) Quels sont les deux scrutins les moins marqués par l’abstention aujourd’hui ? Pourquoi seraient-ils moins frappés par ce phénomène que les autres ? 

4) Quels sont les trois scrutins les plus touchés par l’abstention pendant les années 1990 ? D’après vous, pourquoi ?

 

Document 2 - L'abstention lors des référendums sous la Vème République

Source : ministère de l’Intérieur

 

1) Faites une phrase avec la donnée en gras 

2) Montrez que, depuis 1988, malgré l’augmentation de l’abstention, celle-ci n’a pas évolué de manière linéaire 

3) Pourquoi, d’après vous, l’abstention aux référendums depuis les années 1980 est-elle si fluctuante ?

 

Document 3 -

Document 3 -

Les inégalités de politisation résultent donc de mécanismes sociaux objectifs dont les effets persistent, alors même que des périodes de mobilisation parviennent à faire reculer l'indifférence politique des agents les plus dépossédés. Tel est, par exemple, le cas des périodes électorales, marquées par une forte élévation du niveau global de politisation, ou des sondages d'opinion qui, amenant un échantillon de la population globale à se prononcer sur les mêmes questions, provoquent artificiellement une sorte de mobilisation politique en miniature. La participation électorale est, par exemple, fonction d'une aptitude à déchiffrer la signification de la campagne et à formuler une appréciation sur les enjeux dont l'influence ne disparaît jamais complètement, même quand le taux de participation se rapproche tangentiellement de son maximum. Si le niveau de compétence politique n'est plus le seul facteur qui commande alors l'attention accordée aux événements politiques, puisque le rituel démocratique vient réactiver les sentiments du devoir civique, et favoriser la participation, il continue de régir les modalités selon lesquelles les agents sociaux sont amenés à s'intéresser au déroulement de la compétition politique et à opérer des choix.

Source : Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978

 

1) Qu’est-ce que la politisation ? 

2) Selon l’auteur, qu’est-ce qui détermine la participation électorale ? 

3) Quels sont donc les individus les moins à même de participer aux élections ?

 

Document 4 - L'évolution des caractéristiques sociologiques des abstentionnistes lors des premiers tours de l'élection présidentielle de 1995 et de 2002 (en %)

Source : Anne Muxel, « La poussée des abstentions : protestation, malaise, sanction », Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences Po, 2003

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras

2) Montrez que l’abstention a augmenté significativement dans des catégories traditionnellement peu abstentionnistes

Document 5 - L'évolution des facteurs politiques de l'abstention lors des premiers tours de l'élection présidentielle de 1995 et de 2002 (en %)

Source : Anne Muxel, « La poussée des abstentions : protestation, malaise, sanction », Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences Po, 2003

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Montrez que l’abstention progresse chez des individus ne montrant pourtant pas d’indifférence à la politique

 

Document 6 - Les profils sociologiques des abstentionnistes du premier tour de l'élection présidentielle : "hors jeu" et "dans le jeu" politique (en %)

Source : Anne Muxel, « La poussée des abstentions : protestation, malaise, sanction », Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences Po, 2003

 

1) Faites une phrase avec chacune des données entourées 

2) Faites un résumé des différences sociologiques entre abstentionnistes « hors jeu » et « dans le jeu »

 

 

Document 7 -

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la non-inscription n'a pas augmenté de manière significative depuis une vingtaine d'années. On en dénombrait 11 % en 1982, 9 % en 1988 et 1995, 10 % en 2002. Les Français semblent donc autant s'inscrire qu'autrefois […].

On peut en fait distinguer trois grandes catégories de non-inscrits: les « mobiles », les « exclus » et les « anarchistes ». Les premiers se carac­térisent avant tout par leur mobilité géographique liée à l'emploi. Ils sont urbains, plutôt jeunes, appartenant à des catégories moyennes ou supérieures. Ils ne sont pas moins politisés que la moyenne des Français mais sont mal insérés dans leur commune de résidence, où ils viennent d'arriver et qu'ils s'attendent à quitter dès qu'ils changeront d'emploi ou d'affectation professionnelle. Le profil sociologique des « exclus » est très différent. Ils ont un bas niveau scolaire, ont souvent connu l'échec de l'insertion professionnelle, le chômage, les emplois partiels et mal payés, ils ont de faibles revenus. Ils peuvent avoir le sentiment que les élections ne les concernent pas; ressentant de la frustration à l'égard d'une société qui leur accorde peu de place, ils estiment que le résultat des élections ne changera rien à leur situation. Ils sont faiblement politisés et suivent peu l'actualité politique. Les « anarchistes » constituent en fait une catégorie moins répandue que les deux précédentes; il s'agit de personnes qui critiquent facilement toutes les institutions et toutes les normes sociales. Ils ont du dédain pour tous les comportements grégaires et n'aiment pas les cérémonies. Anti-institutions, ils sont aussi dubitatifs sur l'intérêt des processus électoraux.

Source : Pierre Bréchon, Comportements et attitudes politiques, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2006

 

1) Comment a évolué la non-inscription sur les listes électorales en France ? 

2) Quelles sont les différentes catégories de non-inscrits recensées par Pierre Bréchon et quelles sont leurs caractéristiques ? 

3) Quelle catégorie de non-inscrits ressemble sociologiquement à celle des abstentionnistes « hors jeu » ? 

4) Quelle catégorie de non-inscrits ressemble sociologiquement à celle des abstentionnistes « dans le jeu » ?

Document 8 - L'abstention des hommes et des femmes (en %)

Source : Janine Mossuz-Lavau, « Le vote des femmes (1945-1993) », Revue française de science politique, n°4, 1993

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Comment a évolué l’écart de participation électorale entre hommes et femmes ? 

3) Comment pouvez-vous expliquer une telle évolution, au regard des théories explicatives de l’abstention ?

 

 

Document 9 - Le vote de gauche des hommes et des femmes de 1946 à 1992 (en %)

Source : Janine Mossuz-Lavau, « Le vote des femmes (1945-1993) », Revue française de science politique, n°4, 1993

 

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Comment a évolué l’orientation du vote entre hommes et femmes ? 

3) Comment s’expliquent, selon vous, les caractéristiques du vote des femmes dans les années 1940 à 1970 ? 

4) Comment s’explique, selon vous, l’évolution de l’orientation du vote des femmes depuis les années 1980 ?

Document 10 - L'influence de l'âge sur le vote de gauche

Source : Etienne Schweisguth, « Vote et âge. Effet de vieillissement ou de génération », e-prints-centre d’études européennes, mars 2011

 

 

1) Interprétez l’évolution du vote de la cohorte née entre 1978 et 1984 au cours du temps 

2) Cela se vérifie-t-il pour les autres cohortes ? 

3) Comment interprétez-vous le positionnement relatif de chaque courbe par rapport aux autres ?

Document 11 - Le vote de gauche selon le groupe socio-professionnel (en %)

Source : CEVIPOF, 2007

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Quels indices donnent à penser que le « vote de classe » a reculé ? 

3) Quels indices montrent toutefois une permanence du lien entre orientation du vote et appartenance socio-professionnelle ?

Document 12 - Vote au seconde tour de l'élection présidentielle de 2007 selon les composantes du patrimoine (en % des suffrages exprimés)

Source : Viviane Le Hay, Mariette Sineau, « ‘Effet patrimoine’ : trente ans après, le retour ? », Revue française de science politique, n°5, octobre 2010

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Quel est le lien entre patrimoine et orientation du vote ? 

3) Comment expliquez-vous le phénomène que vous venez de repérer ?

Document 13 - Le vote à l'élection présidentielle française de 2002 en fonction de l'intégration religieuse

Source : Claude Dargent, Baromètre politique français, CEVIPOF, 2007

 

1) Faites une phrase avec chacune des données en gras 

2) Quel lien pouvez-vous faire entre intensité de la pratique catholique et l’orientation du vote ? 

3) Quel lien pouvez-vous faire entre la pratique d’autres religions que la religion catholique et orientation du vote ?

 

Document 14 -

Source : Jaffré J., Chiche J., « Mobilité, volatilité, perplexité », in Boy D., Mayer N. (dir.), L’électeur a ses raisons, Paris, Presses de la FNSP, 1997

 

1) Qu’est-ce qu’un électeur « mobile » ? 

2) Quelle a été l’évolution globale des mobiles depuis les législatives 1986 ?

Approfondissement

Approfondissement

Le vote ne s’est constitué que progressivement comme un acte réellement secret. Cependant, malgré l’institution d’un rituel célébrant le caractère profondément privé du choix électoral, il est rapidement apparu que les attitudes des Français face au vote, c’est-à-dire, leur comportement électoral, étaient socialement situées. Ainsi, que ce soit dans le profil des individus qui choisissent ou non de ne pas voter ou dans celui de ceux qui votent pour un parti plutôt qu’un autre, des pesanteurs sociales ont été rapidement mises au jour par les sciences sociales.

*Voter ou ne pas voter ? Expliquer la mobilisation électorale

La mobilisation électorale désigne le fait pour les citoyens d’effectuer les démarches nécessaires à l’enregistrement de leur suffrage : inscription sur les listes électorales, déplacement au bureau de vote lors des scrutins ou établissement d’une procuration dans le cas d’une impossibilité de se rendre soi-même au lieu de vote.

Or, même s’il s’agit d’un droit durement acquis, voter n’est nullement une évidence. Il s’agissait même d’un défi d’importance pour les autorités lorsque le suffrage universel fut instauré : il fallait en effet que les citoyens se saisissent de ce nouveau moyen d’expression politique. Mais qu’en est-il aujourd’hui, après des décennies de pratique électorale ?

En premier lieu, nous allons nous intéresser au phénomène de l’abstention. Envers de la participation électorale, il s’agit du fait, pour un inscrit sur les listes électorales, de ne pas se déplacer lors des scrutins. Cette attitude semble se développer significativement depuis les années 1980. En effet, jusqu’en 1988, le taux d’abstention aux élections législatives n’avait jamais dépassé les 30% (document 1). Depuis, il n’est jamais retombé en-dessous de cette barre symbolique, à l’exception du second tour de celles de 1997. Pour certains scrutins, le taux d’abstention dépasse celui de participation : c’est le cas des élections européennes depuis 1999 ! Un tel comportement pose d’ailleurs le problème de la légitimité des institutions politiques et des élus qui leur donnent chair.

En analysant plus finement la pratique abstentionniste, nous nous apercevons qu’elle ne touche pas toutes les élections avec la même force (document 1). Certains types de scrutin échappent plus à la montée de l’abstention que d’autres, notamment les élections présidentielles et municipales. Les premières constituent un véritable rituel national, particulièrement médiatique puisqu’il s’agit d’un affrontement entre un nombre resserré d’individus. Ses enjeux sont aussi particulièrement dramatisés, dans la mesure où il s’agit d’élire au suffrage universel direct la personnalité politique la plus puissante du pays. Dès lors, comment expliquer la forte participation aux élections municipales, scrutin de liste le plus local qui existe en France ? Celles-ci mobilisent car elles sont basées à la fois sur la fiction couramment répandue selon laquelle on y élirait directement le maire de la commune et sur une puissante interconnaissance locale, parfois directe (il n’est pas rare d’avoir déjà eu des contacts personnels avec le maire de sa commune). Les personnalités qui s’affrontent lors du scrutin sont ainsi souvent clairement identifiées par les électeurs. A contrario, les élections pour lesquelles les citoyens identifient à la fois mal les enjeux (par méconnaissance notamment des compétences de l’échelon concerné, qu’il soit régional, départemental ou européen) et les personnalités qui s’affrontent (c’est particulièrement le cas lors de scrutins de liste, comme les européennes et les régionales) sont particulièrement victimes de désaffection citoyenne.

Mais au-delà de ces facteurs structurels, d’autres raisons, cette fois-ci conjoncturelles, peuvent expliquer les fluctuations de l’abstention. Ainsi, les référendums sont l’objet de forts différentiels de participation, en fonction des enjeux associés à la question posée (document 2). En 1969, la consultation sur la création des régions et la réforme du Sénat a été le référendum le moins marqué par l’abstention de la Cinquième République, après celui sur l’approbation de la Constitution. Le projet n’était pas forcément mobilisateur en soi, mais le président de la République, Charles de Gaulle, avait coutume de menacer de démissionner si l’issue des référendums n’était pas conforme à sa volonté. Or, à la suite de dix ans d’exercice du pouvoir, des événements de mai 1968, le scrutin s’est transformé en une sorte de plébiscite pour ou contre de Gaulle. Dans ces conditions, il est aisé de comprendre pourquoi tant de participation a pu être enregistrée.

Pour résumer, l’abstention est donc une pratique qui tend à se développer fortement depuis les années 1980, touchant tous les types de scrutin mais de manière différentielle suivant l’échelon de celui-ci et la conjoncture politique dans laquelle il se déroule.

Comment s’explique l’extension de ce phénomène ? Qui sont donc les abstentionnistes ?

Il existe deux grands modèles explicatifs de l’abstention. Le premier la lie à un défaut de politisation des individus. Daniel Gaxie parle ainsi de l’existence d’un «sens caché » (document 3): si, avec la proclamation du suffrage universel, il n’existe plus théoriquement de sens à payer pour pouvoir voter, il subsiste toutefois un prix d’accès à ce droit, culturel cette fois. En effet, pour l’auteur, tous les individus ne sont pas égaux devant la politisation, c’est-à-dire, à la fois l’intérêt pour la politique et le sentiment d’être suffisamment compétent pour s’exprimer par le vote. Plus un individu est intégré socialement et bien doté en capital culturel, moins il y a de probabilité qu’il s’abstienne aux élections. L’abstentionniste typique est donc plus particulièrement un jeune ou un individu de plus de 75 ans. Il est plus facilement un citadin qu’un habitant de milieu rural. En effet, en campagne, les liens sociaux d’interconnaissance sont particulièrement forts, ce qui fait qu’un individu ne se déplaçant pas le jour du scrutin sera facilement « repérable ». En ville, de tels liens sont beaucoup plus distendus. Les femmes apparaissent elles aussi plus promptes à s’abstenir que les hommes, tout comme les peu diplômés par rapport à ceux qui le sont. Enfin, les indépendants participent plus aux élections que les salariés.

Cependant, le développement de l’abstention s’est révélé concomitant d’une extension de l’accès des citoyens aux diplômes et d’une montée en puissance de leur intérêt pour la politique (document 3). Le premier modèle, s’il reste valide pour expliquer une partie de l’abstention, ne peut en éclairer toutes les composantes.

Ainsi, un second modèle va compléter l’initial et les chercheurs tendent à distinguer aujourd’hui deux grands profils d’abstentionnistes : les abstentionnistes « hors-jeu » et les abstentionnistes « dans le jeu » (document 4). Les abstentionnistes « hors-jeu » présentent les caractéristiques pointées par Daniel Gaxie : peu dotés de capital culturel et faiblement intégrés socialement, ils souffrent d’un déficit de politisation. Les abstentionnistes « dans le jeu » sont, par contre, intéressés par la politique, se sentent régulièrement proches d’un camp ou même d’un parti politique, sont plus diplômés, plus intégrés socialement (documents 5 et 6). Leur comportement abstentionniste n’est donc pas le fruit d’une faible politisation mais plutôt d’une forme de protestation face à l’offre politique existante.

Mais l’abstention n’est pas la seule forme de non-mobilisation électorale. En effet, certains citoyens peuvent ne pas être inscrits sur les listes électorales, auquel cas, ils ne seront, en France, pas comptabilisés comme abstentionnistes. Cependant, il s’agit bien là d’individus auxquels un droit est ouvert mais qui ne l’utilisent pas.

Quelle est l’ampleur de ce phénomène ? Difficile à cerner, il avoisinerait les 10% du corps électoral en France et se caractériserait, contrairement à l’abstention, par une grande stabilité dans le temps (document 7). Pierre Bréchon distingue trois profils de non-inscrits. Les « mobiles » sont des individus, souvent jeunes, qui sont en situation de forte mobilité géographique. Il s’agit plutôt de « mal-inscrits » que de véritables non-inscrits. En effet, ils omettent souvent de se faire inscrire sur les listes électorales du lieu où ils viennent d’emménager, par oubli ou par faiblesse d’intégration locale. Les « exclus » sont sociologiquement proches (avec des traits peut-être encore plus accentués) des abstentionnistes « hors-jeu ». Démunis culturellement et faiblement intégrés, ils omettent de s’inscrire sur les listes électorales, le plus souvent par méconnaissance du processus. Les « anarchistes », quant à eux, ne s’inscrivent volontairement pas sur les listes électorales. Il s’agit, comme chez les abstentionnistes « dans le jeu », d’une forme d’expression d’un mécontentement politique.

*Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui tu votes ? Eclairer l’orientation électorale

Chercher à prédire le vote en fonction des attributs sociaux d’un individu relèverait apparemment d’une gageure. En effet, le suffrage universel est basé sur le sacre d’un individu rationnel, faisant ses choix politiques en étant débarrassé du poids des collectifs, notamment les plus traditionnels (comme la religion). Mais il s’est rapidement avéré que tout ceci ne relevait que d’une fiction anthropologique, et que les citoyens, bien que libres dans l’isoloir et devant l’urne, ne forment pas leurs préférences électorales de manière déconnectée des groupes et réseaux sociaux dans lesquels ils sont immanquablement insérés. Les travaux pionniers d’André Siegfried (Tableau de la France de l’Ouest, 1913, réédition, Paris, Armand Colin, 1964) ont ainsi mis en lumière, tôt après la consécration du suffrage universel, l’existence d’une prédictibilité du vote. L’auteur étudie avec une attention particulière les comportements électoraux en Vendée, où un clivage est sensible entre des zones enracinées à gauche et d’autres à droite. En associant analyse du sol, du mode de peuplement et du régime de la propriété, il parvient à édifier un modèle heuristique. Le sol du Nord de la Vendée est granitique, par conséquent, relativement accidenté. L’habitat y est ainsi dispersé, favorisant une structure sociale composée de grands propriétaires terriens. Le catholicisme y est fortement implanté. Siegfried note une orientation à droite dans ces zones. A l’inverse, le sol du Sud de la Vendée est calcaire, la terre y est divisée entre de nombreux petits propriétaires regroupés dans des villages. L’influence du catholicisme y est faible, tout comme la présence de notables. Le vote est orienté à gauche. Les résultats du travail d’André Siegfried ont été parfois résumés à une formule lapidaire : « le granit vote à droite, le calcaire vote à gauche », simplifiant à outrance un modèle qui fait intervenir de multiples facteurs. Siegfried s’intéresse certes à la composition géologique des sols, mais en la connectant aux influences qu’elle peut avoir sur les formes des exploitations agricoles et de l’habitat. Vite discutées, les conclusions de Siegfried ont eu le mérite de mettre en lumière les pesanteurs sociales sur l’orientation électorale, et ont ainsi ouvert la voie à un

 

  • De nombreux éléments semblent montrer un lien fort entre identité collective et comportement électoral

Quel est le poids des variables démographiques sur le choix électoral ? Nous allons voir dans un premier temps en quoi l’appartenance de genre peut affecter le comportement électoral.

Le vote des femmes, tardivement acquis en France, s’est dans les premiers temps nettement différencié de celui des hommes. En effet, les femmes se sont montrées beaucoup plus abstentionnistes et conservatrices que les hommes (documents 8 et 9). Ces écarts se sont progressivement résorbés, jusqu’à ce que vote des femmes et vote des hommes coïncident quasiment depuis les années 1980, à l’exception notable d’une tendance des femmes à moins voter pour l’extrême-droite que les hommes. Comment expliquer d’une part de tels écarts initiaux, d’autre part leur atténuation ? Selon Janine Mossuz-Lavau (« L’évolution du vote des femmes », Pouvoirs, n°82, 1997), les transformations du comportement électoral des femmes sont liées à l’évolution plus globale de leur situation sociale et culturelle, les amenant de la dépendance à l’autonomie. En effet, si les femmes se déplaçaient peu lors des scrutins, c’était avant tout pour les raisons développées par les théoriciens du « cens caché » : peu diplômées, peu insérées dans le monde de l’emploi, peu politisées encore du fait d’une accession tardive au droit de vote, les femmes étaient touchées par un faible sentiment de compétence politique. Les motifs de l’abstention féminine étaient alors ceux d’abstentionnistes « hors-jeu ». Avec, dans les années 1960 et 1970, une accession massive des femmes aux diplômes et à l’emploi, l’insertion socio-économique des femmes a été concomitante de leur politisation. Dans le même temps, les femmes voyaient leur choix politiques passer d’un conservatisme marqué à une tendance plus forte à voter à gauche. Janine Mossuz-Lavau note qu’un troisième facteur explique l’atténuation du vote de droite des femmes : la transformation de leur relation à la religion. Plus pratiquantes que les hommes dans les années 1950, les femmes finissent par voir leur comportement religieux se rapprocher de celui des hommes. Or, il existe une corrélation très forte entre intensité de la pratique catholique et vote conservateur.

Au-delà des effets de l’appartenance de genre, les chercheurs se sont aussi penchés sur l’impact de l’âge sur le vote. Il a été déjà montré que les jeunes ont un comportement abstentionniste plus marqué que les autres, dû notamment à une plus faible intégration socio-économique, mais qu’en est-il de l’orientation de leur vote ? Pour répondre à une telle question, il faut distinguer deux dimensions à ce que l’on appelle la jeunesse : l’effet « cycle de vie » et l’effet générationnel. En effet, être jeune, c’est être situé à un moment charnière d’une vie, mais c’est aussi appartenir à une cohorte donnée. Si l’on suit les travaux effectués par Etienne Schweisguth (document 10), les deux effets se combinent effectivement. Ainsi, il apparaît clairement que l’avancée en âge atténue le vote de gauche et qu’au cours du cycle de vie, la jeunesse est presque toujours le moment où la propension à voter à gauche, au cours de la vie d’un individu, est la plus forte. Une des explications résiderait dans l’ « effet patrimoine ». En effet, plus un individu possède de patrimoine, plus il a tendance à voter à droite (document 12). Or, plus un individu avance en âge, plus il a tendance à avoir accumulé du patrimoine. Cependant, la dimension « cycle de vie » n’explique pas tout. Ainsi, un quinquagénaire né entre 1941 et 1950 vote plus à gauche qu’un quadragénaire né entre 1931 et 1940. Jusqu’aux années 1970, chaque nouvelle génération tend à voter plus à gauche que la précédente, en lien notamment avec les luttes sociales marquant leur socialisation politique.

Mais les caractéristiques démographiques ne sont pas les seules à peser sur le comportement électoral. Les variables socio-économiques ont-elles aussi un impact, comme l’ont rapidement mis en évidence les spécialistes de sociologie électorale. De nombreux travaux théoriques ont en effet validé l’hypothèse d’un lien entre l’appartenance socio-professionnelle et l’orientation du vote. Grâce à une enquête par échantillon, l’équipe de Paul Lazarsfeld, à l’université de Columbia, met en évidence qu’un individu « pense politiquement comme [il] est socialement » (Lazarsfeld P., Berelson B., Gaudet H., The People’s Choice : How the Voter Makes Up his Mind in a Presidentiel Campaign, Columbia, Columbia University Press, 1944). Les groupes sociaux ont tendance à adopter des comportements électoraux semblables, rendant les résultats des votes relativement prédictibles. De tels constats ont été prolongés en France, plus particulièrement par le travail pionnier de Guy Michelat et Michel Simon sur le lien entre appartenance au milieu ouvrier et vote pour le parti communiste (Classe, religion et comportement politique, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques/Editions sociales, 1977). Les auteurs ont bâti un indicateur d’appartenance à la classe ouvrière, en fonction d’ « attributs ouvriers ». Ceux-ci sont par exemple, le fait d’être soi-même ouvrier, le fait qu’un ou deux des parents le soient. Plus le nombre d’attributs ouvriers augmente, plus la propension à voter pour le Parti communiste s’accroît.

Pour autant, les récents résultats empiriques tendent à militer en faveur d’un affaiblissement des liens traditionnels entre groupes socio-professionnels et orientation politique. Il est ainsi très net que les ouvriers ne sont plus aussi fidèles à la gauche dans les années 2000 qu’ils l’ont été auparavant (document 11).

Faut-il pour autant conclure à une coupure des relations entre statut socio-économique et vote ? Si l’on analyse plus finement les résultats, il apparaît bien plus que nous soyons en phase de recomposition de ces liens plutôt que de disparition pure et simple. En effet, si l’appartenance à un milieu populaire ne conditionne plus autant au vote de gauche, en revanche, appartenir au secteur public plutôt qu’au secteur privé, être salarié plutôt qu’indépendant reste encore un terrain favorable au vote à gauche. Le cœur de l’électorat de gauche se déplace des couches populaires aux classes moyennes (cadres et professions intermédiaires) (document 11). La dotation en patrimoine économique intervient par ailleurs de manière très puissante dans l’orientation électorale (document 12). Plus les individus en disposent, plus leur tendance à voter à droite s’amplifie.

Après avoir analysé l’influence des variables démographiques et socio-économiques sur le vote, il reste à examiner le poids des facteurs culturels.

La relation entre pratique religieuse et vote a été très tôt mise en évidence. Dans leur travail précité, Guy Michelat et Michel Simon montre que plus la pratique catholique d’un individu est intense, plus il aura tendance à voter à droite. Ce modèle est encore aujourd’hui particulièrement heuristique (document 13). Les catholiques pratiquants réguliers sont très fortement orientés à droite, tout en restant particulièrement peu perméables au vote pour l’extrême-droite. Dans le même temps, l’appartenance à une autre religion que la religion catholique prédispose plutôt au vote de gauche, tout en détournant presque tout autant que les catholiques pratiquants réguliers du vote d’extrême-droite.

Appartenir à un groupe social, qu’il soit défini par des caractéristiques démographiques, socio-économiques ou culturelles, apparaît bien peser sur les choix électoraux. L’expression électorale du citoyen apparaît donc bien enchâssée dans des logiques collectives. Cependant, des travaux tentent aussi de montrer qu’il peut exister une part de spécificité individuelle à la formation des préférences politiques.

  • La montée en puissance de stratégies individuelles ?

Certains auteurs, plutôt que de concentrer sur les pesanteurs sociales qui marquent le comportement électoral, préfèrent mettre l’accent sur la dimension stratégique individuelle.

La paternité de tels modèles est communément attribuée à Anthony Downs, dans An Economic Theory of Democracy (Harper & Row, 1957). Les acteurs du champ politique, qu’il s’agisse des citoyens, des candidats individuels, des partis politiques cherchent, à la manière d’agents économiques, à maximiser leurs intérêts. Pour un parti politique ou un candidat, il s’agit de réunir un maximum de voix. Pour l’électeur, perçu comme une forme d’ homo oeconomicus, il s’agit de maximiser le profit économique et symbolique de son vote, en comparant l’offre politique proposée aux bénéfices qu’il peut en tirer personnellement. Ainsi, le vote des détenteurs de patrimoine en faveur de la droite, mis en évidence plus haut, s’expliquerait par une stratégie : les candidats et partis de droite mettant souvent en œuvre des mesures destinées à protéger les possédants, il est rationnel en finalité pour ces derniers de voter pour la droite.

Pour les théoriciens actuels du comportement électoral, la thèse de l’électeur rationnel semble étayée par la montée supposée de la volatilité électorale, c’est-à-dire, la tendance des électeurs à ne pas systématiquement voter pour le même parti à chaque élection (document 14). Cela apparaît confirmer l’hypothèse d’un affranchissement des groupes sociaux, d’une montée de l’individualisme, d’une indépendance grandissante de l’électeur, motivé de plus en plus par son bien-être personnel. Cela est confirmé par les caractéristiques sociologiques des « mobiles », diplômés, intéressés par la politique et appartenant généralement aux classes moyennes salariées. Il s’agit donc d’un électorat politiquement compétent, qui choisirait en toute conscience de faire varier son vote.

Pour autant, il s’agit de nuancer le constat. Quantifier la volatilité électorale pose des problèmes. En effet, voter pour le même parti au cours de plusieurs élections à la suite ne signifie pas automatiquement voter pour les mêmes valeurs et à l’inverse, voter pour des valeurs similaires sur le long terme peut amener à changer son vote. Mesurer la mobilité électorale à l’aune du nom du parti ne permet pas de réellement saisir la continuité ou non des opinions politiques.

Il n’en reste pas moins que les électeurs sont capables d’effectuer des choix stratégiques. Cela se manifeste notamment par la capacité des citoyens à s’adapter aux modes de scrutin. Ainsi, les élections à deux tours sont régulièrement le théâtre de comportements différenciés lors des premier et second tours. Le premier permet souvent une expression contestataire (parfois à l’endroit du parti ou du candidat pour lequel l’électeur aurait voté tout de suite si l’élection avait eu lieu en un tour, comme il en a été le cas pour Lionel Jospin au premier tour des élections présidentielles de 2002), parfois d’un vote « utile ». Le second tour fait l’objet de transferts de voix, qui ne revêtent d’ailleurs pas forcément toujours l’aspect d’une véritable mobilité électorale. Ainsi, les votants au premier tour pour le parti « Europe Ecologie-Les Verts » se rangent le plus souvent, en cas d’élimination, derrière le Parti Socialiste.

Il apparaît donc que l’orientation électorale peut être la résultante de stratégies individuelles, mais que celles-ci visent à faire triompher des valeurs et des intérêts modelés par les groupes d’appartenance du citoyen. Il reste à analyser les effets des conjonctures et enjeux politiques sur le vote.

  • Conjonctures et enjeux : le rôle des facteurs environnementaux sur le vote

Chaque campagne électorale est l’occasion d’une dramatisation spécifique. Des clivages se cristallisent autour de problématiques socio-économiques et politiques particulières (la sécurité, la construction européenne par exemple).

La théorie du vote sur enjeux (ou issue vote) a été proposée pour la première fois par Norman H. Nie, Sidney Verba et John R. Petrocik dans The Changing American Voter (Harvard University Press, 1976). Les auteurs notent une érosion de l’identification partisane et, plus important encore, une coupure de plus en plus nette entre les affiliations affirmées et le vote effectif. Ils concluent à une plus grande sensibilité des électeurs aux enjeux propres à une élection, qui peuvent brouiller les clivages partisans.

Daniel Gaxie (Explications du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1985) a mis en évidence les conditions auxquelles les enjeux propres à une conjoncture électorale peuvent provoquer des effets importants sur l’orientation du vote :

- il faut que les enjeux soient saillants pour des segments étendus de l’électorat

- que ces enjeux créent des clivages entre les partis et/ou candidats en compétition

- que des électeurs placent l’enjeu au-dessus de la fidélité partisane

- que le clivage en question ne recoupe pas ceux qui organisent traditionnellement le système de partis

A l’appui de cette théorie, nous pouvons citer le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, qui a été l’occasion de voir des électeurs se désolidariser de la position pourtant assumée par les partis politiques pour lesquels ils votent habituellement. Ainsi, les électeurs traditionnels du Parti Socialiste se sont clivés entre le « oui » et le « non », alors que le parti défendait officiellement le « oui ».

Derrière la question de l’importance des enjeux se dessine celle du rôle des médias. Cependant, les études montrent qu’il faut nuancer l’impact des effets médiatiques : ceux-ci s’avèrent relativement limités. Ainsi, les médias ne contribuent que peu à un premier aspect du comportement électoral : la mobilisation. En effet, les citoyens qui vont le plus suivre les campagnes électorales, s’informer régulièrement des débats politiques, sont ceux qui se trouvent déjà être les plus politisés. Les médias exerceraient même plutôt une fonction de renforcement des opinions, les électeurs, peu sensibles à la dissonance cognitive, allant chercher dans les médias des éléments pour étayer un choix déjà fait.

En réalité, les médias apparaissent avant tout jouer un rôle indirect sur la formulation des choix électoraux. En premier lieu, les médias participent de la mise sur agenda des problèmes, en en rendant certains plus saillants que d’autres. En second lieu, ils opèrent un effet de cadrage (ou framing ). Ainsi, leur manière de présenter un événement peut en affecter le sens. Enfin, les médias peuvent engendrer un effet d’amorçage (priming) : en couvrant plus ou moins certains faits, ils contribuent à façonner les critères sur lesquels les citoyens vont se baser pour produire des jugements politiques et évaluer des propositions électorales.

À lire

Livres et articles :

Boy D., Mayer N. (dir.), L’électeur a ses raisons, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1997 Bréchon P., Comportements et attitudes politiques, Grenoble, PUG, 2006 Gaxie D., Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978 Mossuz-Lavau J., « Le vote des femmes (1945-1993) », Revue française de science politique, n°4, 1993 Muxel A., « La poussé des abstentions : protestation, malaise, sanction », Le vote de tous les refus, Paris, Presses de Sciences Po, 2003 Schweisguth E., « Vote et âge. Effet de vieillissement ou de génération », e-prints-centre d’études européennes, mars 2011 Ysmal C.,Le comportement électorale, Paris, La Découverte, 1990

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