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Cours de Terminale ES : 7. La participation politique

Question 1. Quelle est l'influence de la culture politique sur les attitudes politiques ?

Découverte

Document 1 - La dimension émotionnelle d’une culture politique

Deux semaines après le vote contesté de ses adhérents pour désigner son futur président, l’UMP semble incapable de choisir son prochain chef. Au-delà des spécificités de ce parti, cette crise profonde de leadership renvoie à une question beaucoup plus large, explorée par le philosophe Jean-Claude Monod dans son ouvrage récent : Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (…)

Pour l’auteur, autorité et hiérarchie sont des valeurs fondamentales de la droite. Pour De Gaulle, par exemple, il n’y a pas de structure humaine qui fonctionne sans chef. C’est posé comme un axiome fondamental de la vie politique. Cela rejoint la définition de Max Weber du charisme, cette capacité d’un homme (…) à susciter une adhésion émotionelle qui vaut comme une reconnaissance d’une autorité quasi naturelle et d’une sorte de don.

Source : Jean-Claude Monod , entretien avec Gérard Courtois, Le Monde, 1er décembre 2012

 

 

1) En quoi consiste la « crise de leadership » mentionnée à l’UMP ?

2) Sur quelles valeurs repose la « culture du chef » à droite ? 

3) Pourquoi la permanence de ces valeurs entraîne-t-elle une adhésion émotionnelle à la culture politique ?

 
Document 2 - Systèmes religieux, culture politique et attitudes politiques

Comment chaque modèle religieux conçoit-il le problème du salut ? Comment celui-ci affecte-t-il l’action sociale ? Selon le sociologue Shmuel Noah Eisenstadt, ce rapport s’est trouvé historiquement pensé de trois manières différentes. Il a pu être, comme dans le modèle confucéen, « posé en termes séculiers », l’action humaine étant conçue en fonction d’une éthique forgée ici-bas pour préserver l’harmonie des choses de cette terre. Il a pu être également-, comme dans les cultures bouddhistes et hindouistes, pensé en termes strictement religieux, de façon à situer le salut dans la contemplation d’un au-delà impersonnel et purement métaphysique. Il peut être enfin compris en termes d’ajustement perpétuel de l’ordre du terrestre à l’ordre de la transcendance, comme dans les grandes religions monothéistes : la tension permanente entre ces deux instances est alors conçue comme nécessaire et organisant, selon différentes modalités, la recherche du salut, donc l’organisation de l’action humaine et du changement social.

Source : Bertrand Badie, Culture et politique, Economica, collection Politique comparée, 3° édition, 1993, pp. 93-94

 

1) Montrez que selon la typologie de S.N. Eisenstadt, les systèmes de représentations confucéen ou bien associés aux grandes religions monothéistes favorisent une culture politique de la participation. 

2) Pourquoi au contraire, les systèmes de représentations bouddhiste et hindouiste favorisent-ils plutôt une culture politique de la soumission ?

 
Document 3 - Culture politique et classe sociale

En politique, les classes populaires sont, dans leur masse, portées à un réalisme à courte vue qui leur fait dire que « çà ne changera rien à la vie de tous les jours » - « La politique, çà ne sert à rien » - « Moi, je ne fais pas de politique » (…).

« Les autres » font de l’argent ou en dépensent, se cultivent ou recherchent la sagesse. La vie des classes populaires, si on voulait la résumer en une phrase, est une vie dense et concrète, où l’accent est mis sur le sens de l’intimité, la valeur du groupe domestique et le goût des plaisirs immédiats. C’est là, sans doute, un système de valeurs caractéristique des classes populaires du monde entier.

Source: Richard Hoggart, La culture du pauvre, 1957, éd. De Minuit, 1970, pp.149, 151

 

 

1) Le sociologue britannique Richard Hoggart a montré que dans les entretiens réalisés dans le livre « La culture du pauvre », les membres des classes populaires opèrent une séparation tranchée entre « eux » et « nous ». Comment expliquez-vous celle-ci ? 

2) Montrez que pour l’auteur, la culture politique des classes populaires correspond plus à une communauté de valeurs qu’à une compétence politique.

Document 4 - Le phénomène de l’héritage politique

Quatre Français sur dix (41%) s’inscrivent dans la continuité de choix de gauche ou de droite de leurs parents. Si l’on rajoute ceux qui reconnaissent une filiation apolitique, et refusent donc comme leurs parents de se classer entre la gauche et la droite, ce sont alors les deux tiers des Français (65%) qui se présentent comme des héritiers politiques. Les cas de vraies ruptures restent marginaux. Seuls 8% des Français ont changé de camp politique par rapport à leurs deux parents, passant à gauche alors qu’ils ont deux parents à droite (le cas le plus fréquent), ou passant à droite alors que leurs deux parents sont positionnés à gauche.

Source: Anne Muxel, Les temporalités et les instances de la socialisation politique, in Cahiers Français n° 350, La Documentation Française, mai-juin 2009 .

 

1) Que signifie le terme « héritiers politiques » ?

2) Quelles sont les modalités possibles d’une attitude apolitique ? 

3) Comment peut-on expliquer le phénomène majoritaire d’une continuité des préférences politiques entre générations ?

Document 5 - Les facteurs de la reproduction des préférences politiques.

Facteurs favorables à une reproduction parfaite (1) des préférences politiques au sein de la famille en France

 

1) Faites une phrase avec les données encadrées. 

2) Quel est le facteur le plus important, le fort intérêt des parents ou leur positionnement partisan ?

3) La transmission des préférences politiques est-elle plus intense à droite ou à gauche ?

 
Document 6 - Les valeurs de gauche et de droite

 

1) Classez les propositions relatives aux problèmes de société dans deux rubriques : libéralisme économique et libéralisme culturel

2) Comment, dans cette enquête du CEVIPOF auprès des Français, le clivage gauche/ droite se structure-t-il autour de la dimension économique ? 

3) Comment se positionnent le centre et les non-alignés à propos de la dimension économique ? A propos de la dimension culturelle ? 

4) Comment le clivage gauche/ droite se structure-t-il autour de la dimension culturelle ? 

5) Quels sont les deux problèmes de société les plus clivants, au regard de l’opposition gauche/ droite ?

Document 7 - Le poids de la structure sociale dans le vote : l'élection présidentielle de 2012

 

1) Comment le comportement de vote a-t-il été déterminé lors de l’élection présidentielle de 2012 par la structure sociale ?

2) L’appartenance à des PCS, par la socialisation familiale et professionnelle, contribue à donner une culture politique. Illustrez cette corrélation par quelques exemples.

Document 8 - Une remise en cause du clivage gauche-droite par les électeurs

Pour 78% de l’opinion, un gouvernement réunissant la gauche et la droite serait plus efficace pour combattre la crise économique. Mais cette hypothèse reste peu réaliste au vu de la culture politique du pays.

Face à une reprise économique qui semble bien loin, et un éxécutif de plus en plus critiqué (seuls 24% de l’opinion se dit satisfaite de la première année de mandat de François Hollande selon BVA), les français placent leurs espoirs dans l’union nationale.Selon un sondage IFOP, l’opinion plébiscite l’idée de réunir gauche, droite et société civile dans un même gouvernement (…).

Mais l’union nationale est-elle vraiment réaliste ? Pas vraiment, si l’on en croit les politologues interrogés par le JDD. Selon eux, pour qu’un tel gouvernement soit possible, deux conditions sont requises : une situation politico-sociale exceptionnellement grave, une forte culture nationale du consensus politique (…). Mais « depuis la Révolution, l’adversaire politique est un ennemi, délégitimé. Et le mode de scrutin majoritaire, éloigne de tout compromis », explique le politologue Alain Grunberg.

Source : Chloé Woitier, Les Français plébiscitent l’union nationale, Le Figaro.fr, 28 avril 2013

 

1) pour quelles raisons les français souhaitent-ils la constitution d’un gouvernement d’union nationale ? 

2) pourquoi les politologues pensent-ils que l’instauration d’un gouvernement d’union nationale n’est pas réaliste en France ?

Approfondissement

Approfondissement

Si la culture politique peut être considérée comme un ensemble de valeurs et de représentations qui orientent la manière de concevoir le pouvoir et son organisation, mais également la manière de participer à celui-ci, elle varie dans l’espace et le temps selon les sociétés humaines considérées. Cette culture politique se transmet, lors du processus de socialisation politique, de façon différenciée selon les caractéristiques socioéconomiques et sociodémographiques des individus. Au final, à la fois l’opinion, l’attitude et les comportements politiques de ceux-ci sont inflencés, ce qui se traduit notamment par un positionnement sur un axe gauche-droite.

I - Dimensions et diversité de la culture politique

1) La culture en sciences sociales

Le concept scientifique de culture est né dans le champ de l’anthropologie anglo-américaine, rompant avec les définitions idéologiques et antagonistes franco-allemandes ( Kultur comme développement romantique de la singularité VS civilisation comme processus d’accumulation d’œuvres). S’il y a lieu de dissocier un usage scientifique et un usage courant de la notion, la sociologie contemporaine traite le second comme pratique significative d’un classement social.

 

a)  L’origine anthropologique du concept de culture

Au cours de la deuxième moitié du XIX° siècle, les anthropologues britannique Edward Tylor et allemand naturalisé américain Franz Boas ont envisagé d’appréhender de manière purement descriptive «ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société» (E. Tylor, La civilisation primitive , 1871). Dès le départ, l’observation sur le terrain importée de l’ethnologie est analysée dans le cadre d’une tension entre universalité (Tylor) et particularisme (Boas), entre la Culture et les cultures, tension qui fixe les enjeux des recherches futures. Ainsi, l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss en reprenant l’idée de la nécessité d’un relativisme culturel et d’une non-hiérarchie entre les cultures, a tenté de répertorier les « invariants », les règles de fonctionnement universelles qui organisent la vie en société, comme la prohibition de l’inceste, qui a pour fondement la nécessité des échanges sociaux.

b) L’Approche sociologique

Cette conception anthropologique, descriptive, a été reprise massivement en sociologie. Depuis Émile Durkheim (1895), il est largement acquis que la culture est un fait social, c’est-à-dire «une manière d’agir, de penser et de sentir extérieure à l’individu » dont il s’agit de chercher les régularités. La sociologie traite dès lors la culture à travers le prisme des notions de groupe et de hiérarchie sociale, à travers les « sous-cultures » issues de processus différenciés de socialisation et en repérant ce qui peut opposer les pratiques associées à une culture savante ou une culture populaire (Doc.3, Richard Hoggart).

2) Spécificités de la culture politique

Le phénomène de la culture politique est multidimensionnel, et les usages scientifiques de concepts pour en rendre compte peuvent être discutés.

a) Dimensions de la culture politique

Depuis l’étude empirique comparative menée dans cinq pays The Civic Culture (1963) par deux chercheurs américains, Gabriel Almond et Sydney Verba, on peut distinguer deux types d’approche, soit en termes de communauté de valeurs et de normes partagées dans un groupe, soit en termes de compétence politique. Ainsi, dans un espace national, les politologues identifient un système de représentations largement partagées par des individus, articulant valeurs, symboles, modes de perception du pouvoir, visant à appréhender le champ politique. Mais le niveau de connaissances du système politique ainsi perçu est très inégal. Selon Daniel Gaxie ( Le cens caché , 1978), les citoyens peuvent se différencier en mobilisant une « compétence technique », c’est-à-dire une capacité – étroitement corrélée au capital culturel - à mobiliser des classements et des critères de jugement politiques, ou bien une « compétence statutaire », qui correspond à un sentiment de légitimité à émettre un jugement politique : les enquêtes du Cevipof montrent que certains groupes sociaux (femmes, classe populaire) se perçoivent comme peu compétents pour parler de politique. Une culture politique nationale mobilisée par les individus comporte trois dimensions : un niveau cognitif qui correspond à l’ensemble des savoirs sur les institutions politiques, un niveau émotionnel ou idéologique qui traduit les attitudes morales et sentiments vis-à-vis du système politique, des dirigeants et des politiques publiques menées; ainsi, le besoin d’un chef charismatique varie pour les uns ou pour les autres (Doc. 1), le principe de laïcité ou encore la pertinence d’un clivage gauche/droite peuvent être valorisés ou rejetés selon le pays. Un niveau critique enfin, qui met en œuvre la capacité à juger ces éléments perçus idéologiquement.

b)  La culture politique nationale

Mais cette culture politique nationale peut en elle-même comporter des caractéristiques, qui d’un point de vue holiste (celui du « tout »), constituent un cadre orientant les représentations et réflexions des individus. L’Anthropologue Louis Dumont a appliqué le concept de « configuration d’idées et de valeurs » à la comparaison franco-allemande, concluant à une idéologie nationale respectivement orientée vers la politique depuis la Révolution et vers la Bildung , « l’éducation de soi-même » ( Homo Aequalis II. L’Idéologie allemande, France-Allemagne et retour , NRF-Gallimard, 1991). Almond et Verba ont posé l’hypothèse qu’une matrice culturelle caractérisée par un processus de sécularisation constituait un facteur de développement des sociétés humaines. Le philosophe canadien Charles Taylor a dégagé pour les pays occidentaux une matrice culturelle historique qu’il nomme « l’idéal de l’authenticité », qui émerge au XVIII e siècle et serait implicitement présent derrière nos jugements et actes contemporains ( Le malaise de la modernité , 1991, éd. Du cerf, 1994, chapitre 6, pp. 73-74). Il l’a modélisé en une coexistence de deux exigences qui peuvent entrer en contradiction : une affirmation (création de soi; originalité; opposition aux règles sociales et morales) et une ouverture (à des horizons de signification; définition de soi dans le dialogue).

c)  Culture politique et culture civique

La comparaison des différentes formes de comportements politiques opérée dans les années 1960 par G. Almond et S. Verba (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Mexique), a permis à ces auteurs de distinguer trois types de modes d’articulation entre cultures et structures politiques. La culture « paroissiale » centrée sur les intérêts locaux, correspond à une structure politique traditionnelle; la culture « de sujétion » fondée sur la passivité des individus, correspond à une structure autoritaire ; la « culture de participation » correspondrait à une structure démocratique, particulièrement manifeste selon les auteurs en Grande-Bretagne. La « culture politique civique », comme dans la « société ouverte » décrite par Karl Popper, oriente les attitudes vers une participation accrue du citoyen à l’organisation de la cité. Cette thèse a été prolongée dans une optique plus large par les travaux du sociologue S.N. Eisenstadt, qui analysent les liens entre systèmes religieux, culture politique et attitudes politiques (doc. 2).

d)  Les usages du concept de culture politique

L’approche « développementaliste » (Almond et Verba) des cultures politiques, qui vise à hiérarchiser celles-ci comme si l’histoire était linéaire et débouchait nécessairement sur la combinaison d’une culture politique civique, plus fonctionnelle et performante, a été critiquée par le socio-politologue Bertrand Badie. Selon lui, cette démarche, en isolant artificiellement la culture politique des autres espaces de l’action sociale, opère une simplification abusive : à travers le même vocable, on passe de la rigueur scientifique d’une définition anthropologique de la culture à une simple description d’un « système cohérent de croyances, normes et valeurs politiques empiriquement constatés » considéré par les chercheurs comme pertinent dans un espace donné (B. Badie, dictionnaire de la science politique et des institutions politiques , Armand Colin, article Culture politique).

A travers l’expression « culture politique », on passe donc d’une réalité complexe, la saisie d’un système de sens articulé à une structure latente organisant les rapports sociaux (par exemple pour Pierre Clastres, disciple de Claude Lévi-Strauss, la fonction de chef concentre symboliquement les caractéristiques de l’échange – de biens, de femmes, de mots- dans les sociétés indiennes d’Amérique Latine) à la simple description de l’influence d’un système de valeurs sur les comportements. Cette simplification est soumise à trois critiques : postuler l’existence de cultures politiques nationales en affirmant le caractère plus fonctionnel d’une « culture civique », particulièrement prégnante en Grande-Bretagne, conduit à hiérarchiser les cultures politiques ; l’articulation opérée entre structure politique et culture politique est tautologique car un système institutionnel ne pourrait fonctionner que s’il est accompagné d’un système de valeurs dont il créé les caractéristiques ; l’hypothèse selon laquelle il existe dans une population donnée un consensus de valeurs et croyances est contestable.

Ce détour par la critique d’une enquête devenue un grand classique de la science politique incite à la prudence : il importe de distinguer nettement dans l’analyse trois éléments : la réalité complexe qu’est la culture politique – considérée comme la dimension culturelle dans le domaine politique, la transmission des éléments de cette culture par la socialisation politique, et le résultat observé des opinions, attitudes et comportements politiques qui en résultent.

3) Culture politique et groupes sociaux

Au-delà d’un déclin relatif d’une logique de classes sociales depuis l’avènement d’une société post-industrielle à la fin des années 1970, l’accroissement des inégalités de niveau de vie corrélées à celui des inégalités de patrimoine (selon Camille Landais dans Les hauts revenus en France , 2007, les salaires moyens des 0,01% les mieux rémunérés ont augmenté de + 52% entre 1998 et 2006 contre + 4% pour ceux des 90% les moins rémunérés ; les 10% des ménages les plus riches possèdent 50% du patrimoine national, et 71% aux Etats-Unis en 2008 selon l’OCDE) accentué par des politiques fiscales d’inspiration libérale sous contrainte de mondialisation, redonne depuis une vingtaine d’années une pertinence à la prise en compte de données objectives pouvant expliquer des cultures politiques de classe différenciées.

a) Logique de classe et représentations politiques

Mais la question de la délimitation entre classe populaire et classe moyenne et de leur évaluation quantitative est alors cruciale : selon le sociologue Henri Mendras, on aurait une « moyennisation » de la société, soit l’extension d’une classe moyenne majoritaire autour d’une « constellation centrale » dont le groupe des cadres constituerait le symbole ( La seconde révolution française , Folio, 1994), alors que pour l’économiste Louis Maurin, la classe moyenne, composée des professions intermédiaires et artisans-commerçants, ne représente que les 30% de la population dont les ressources annuelles par ménage se situent entre 14000 et 33000 euros, contre 53% pour la classe populaire – composée des ouvriers, des employés et de la fraction inférieure des exploitants agricoles ( Les nouvelles classes moyennes , Seuil, 2012). L’enjeu est de taille : dans le premier cas, on aurait une diffusion dans toute la société de styles de vie et représentations « transclassistes », dans le second cas, la réaffirmation d’une certaine antagoniste logique de classe.

b)  De la classe ouvrière à la classe populaire

Jusqu’en 1980, la culture ouvrière est très nettement orientée à gauche, autour de trois caractéristiques : un fort sentiment d’appartenance de classe, un anticapitalisme qui s’enracine dans des revendications liées aux difficultés matérielles de la vie quotidienne, une grande confiance dans les syndicats et une implication politique forte. Le recul progressif du vote à gauche, avec un déplacement vers l’extrême-droite correspond à une atténuation de ces trois caractéristiques, qui s’explique par une dévalorisation de la condition ouvrière (restructurations industrielles, chômage de masse, délocalisations) et une perte de l’estime de soi de l’ouvrier.

Si la classe ouvrière diminue quantitativement (36% de la population active en 1975, 23% en 2008 en France), une grande classe populaire, largement majoritaire, déqualifiée et hétéroclite – regroupant ouvriers, employés, petits commerçants, artisans et exploitants agricoles-, se maintient et se caractérise, selon les enquêtes de Richard Hoggart par un apolitisme méfiant à l’égard des élites et un repli communautaire qui se manifeste par une séparation tranchée entre « eux » et « nous » (doc. 3).

La poussée du vote FN depuis les années 1980 chez les ouvriers et dans la classe populaire a donné lieu à des analyses différenciées. Selon les démographes et sociologues Hervé Le Bras et Emmanuel Todd ( Le mystère français , Seuil, 2013), la carte du vote FN coïncide à la fois au vote ouvrier et au délitement du lien social dans les régions « d’habitat groupé » (Nord, Nord-Est de la région parisienne, sud-Est) : « c’est le voisin qui est devenu l’étranger », avec qui on fait la queue dans une grande surface. Selon le géographe Christophe Guilluy ( Fractures françaises , Bourin, 2010), le vote FN caractérise plus largement les classes populaires, notamment tertiarisées, qui vivent dans les zones déshéritées loin de la création de richesse, dans les espaces ruraux, les petites villes, les espaces périurbains.

c)  La classe moyenne

Alors que le sentiment d’appartenir à une classe aujourd’hui s’atténue à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale, 63% des français déclarent appartenir à la classe moyenne (celle-ci ne formant que 30% de la population) et 32% déclarent appartenir à la classe populaire (pour 53% en fait). Si l’on se réfère à la stricte composition retenue par Louis Maurin (cadres moyens d’entreprise et de la fonction publique, techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise, ainsi qu’artisans et commerçants), la culture politique de la classe moyenne aurait trois caractéristiques : elle est orientée vers certaines valeurs de gauche (méritocratie et justice sociale), d’où un vote à gauche lors du premier tour des élections présidentielles entre 1978 et 2007; elle témoigne d’une faible attirance pour les extrêmes (gauche comme droite), et au contraire d’une sympathie pour les candidats se positionnant hors du clivage gauche-droite, comme François Bayrou en 2007. Mais cette classe est hétérogène, car contrairement à la majorité des couches moyennes salariées, les professions indépendantes la composant sont marquées à droite.

d)  La classe bourgeoise

Les travaux de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ( Sociologie de la bourgeoisie , La Découverte, 2000) ont montré que si la « classe bourgeoise » est la seule à conserver les caractéristiques à la fois de ce que K. Marx et F. Engels nommaient une classe en soi et une classe pour soi, elle constitue un noyau dur plus restreint que ce qu’Éric Maurin nomme les classes supérieures (17% de la population regroupant les cadres supérieurs, les professions libérales et les chefs d’entreprises de plus de 10 salariés). La bourgeoisie, composée surtout des deux dernières catégories socio-professionnelles, développe des stratégies sociales visant essentiellement à protéger un patrimoine important, n’adhère qu’apparemment aux principes du libéralisme économique et de la concurrence (contrairement à la classe moyenne, plus convaincue) en pratiquant l’entre soi dans les écoles d’élite ou par le mariage, et vote à droite.

II- La transmission des préférences politiques par le processus de socialisation

Les différents éléments de la culture politique sont transmis de façon différenciée entre générations, pour partie en fonction d’une territorialisation de l’idéologie – comme le montrent Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans le prolongement des travaux fondateurs d’André Siegfried-, et pour partie en fonction du rôle joué par les principaux agents de la socialisation, à commencer par la famille.

1) Le processus de socialisation politique

Pour la socio-politologue Anne Muxel, il y a une « complexité intrinsèque » à la socialisation politique, qui fait qu’il est très difficile de restituer en quoi l’identité politique résulte d’un parcours de vie, de démêler les parts respectives de la socialisation primaire et de la socialisation secondaire, d’arbitrer entre la part des déterminismes et la marge de liberté pour expliquer la façon dont chacun s’oriente et adopte des comportements en politique. Essayons cependant d’appréhender avec méthode cette complexité.

a) Spécificité de la socialisation politique

La socialisation désigne le processus d’insertion des individus au sein d’une société donnée, en intériorisant des normes et valeurs propres à celle-ci. La socialisation politique concerne la dimension politique de cette intégration et décrit l’apprentissage d’un rôle politique : se forger des opinions, agir, par exemple en votant ou en manifestant. Lors de ce processus, il y a transmission d’une culture politique par des agents de socialisation, avec lesquels les individus entrent en interaction.

b)  Appartenances multiples et stratégies d’acteurs

Classiquement, les politologues ont d’abord analysé le processus d’intégration de l’individu au système politique national. Mais à partir des années 1980, la montée de l’individualisme et de la globalisation explique la possibilité d’appartenance simultanée ou successive à plusieurs collectivités, qui peut déboucher sur une compétition, voir un conflit entre plusieurs systèmes de normes et de valeurs, nécessitant des arbitrages. Se percevoir et privilégier une intégration en tant que breton ou bavarois, français ou italien dans une famille biculturelle, cadre d’un groupe transnational ou fonctionnaire européen, correspond à des choix (Jean-Claude Kaufmann, L’invention de soi. Une théorie de l’identité , Armand Colin, 2004).

Porteur d’identités multiples, l’individu vit également les apprentissages politiques en interaction active avec les agents de socialisation (famille, école, milieu professionnel, réseaux associatifs), en se mettant souvent en situation de rôle joué – en réinterprétant normes et valeurs-, plutôt qu’en subissant un rôle prescrit , conforme aux attentes d’un milieu (Annick Percheron, la socialisation politique , Armand Colin, 1993).

c)  Les quatre temporalités de la socialisation politique

Anne Muxel distingue quatre temporalités de la socialisation politique, qui articulent logiques individuelles et logiques collectives. Une temporalité historique d’abord, qui fixe un cadre aux possibilités d’expression des choix individuels, comme vivre son enfance sous l’occupation, avant ou après le développement du libéralisme culturel consécutif à mai-juin 1968. Une temporalité générationnelle , qui inscrit l’individu dans une communauté d’expériences : les baby-boomers ou ceux appartenant à la « génération Y » ou à la « net generation » se réfèrent à des évènements signifiants différents. Une temporalité généalogique associée à un héritage politique familial, fait de mouvements de continuité et de rupture dans la chaîne des générations, et qui révèle les marges d’autonomisation dans la formation des orientations politiques, à côté du poids du collectif. Il existe enfin, dans un contexte d’affaiblissement des allégeances sociales et idéologiques, une temporalité reconstruite par l’individu lui-même à travers une narration biographique et politique : les interprétations et justifications d’évènements individuels sont articulés à une trajectoire collective plus vaste (Anne Muxel, Les temporalités et les instances de la socialisation , Cahiers français n° 350, La Documentation Française, mai-juin 2009).

2) Le rôle fondamental de la famille

a) L’impact profond de la socialisation politique primaire

L’intériorisation des valeurs, normes, attitudes politiques transmises par les parents lors de la petite enfance et de l’enfance, forge un cadre de repères politiques lui-même inséré dans un cadre plus global et extrêmement prégnant de références morales (par exemple valoriser une pratique religieuse ou le principe de laïcité). L’enfant va pouvoir puiser dans un « outillage politique » (Annick Percheron) lui permettant peu à peu de se situer à l’intérieur d’un continuum d’attitudes allant du désintérêt au militantisme, en passant par l’observation distante et la participation.

Au-delà du phénomène majoritaire de l’héritage politique (les deux tiers des Français votent comme leurs parents), une enquête du CEVIPOF, menée en juin 2011, a montré la très grande proximité d’opinions à l’intérieur de la communauté familiale. Ainsi, 73% des personnes interrogées déclarent que leur conjoint vote comme eux (63% pour leur enfant le plus âgé, 59% pour leur mère).

b)  Les raisons de cet impact

L’opinion politique transmise au sein de la famille a un caractère d’évidence, paraît « naturelle », pour deux raisons. D’une part, l’intériorisation se fait de manière précoce, inconsciente et diffuse (de plus en plus par imprégnation plutôt que par inculcation). Ce mécanisme est d’autant plus efficace qu’il s’avance masqué : selon l’enquête précitée, seulement 36% des personnes interrogées déclarent être influencées dans leurs idées politiques par leur père, soit un écart de trente points environ par rapport à la réalité observée dans les comportements ; la perception concernant l’influence de la mère est de seulement 27%, avec donc un écart encore plus grand. D’autre part, la transmission se fait dans un cadre relationnel et affectif intense, ce qui donne, via les mécanismes de répétition et d’imitation, la légitimité de l’expérience vécue aux jugements politiques exprimés quotidiennement : la fréquentation des isoloirs « en tant qu’espace clos et séparé opérant une coupure entre le monde des électeurs (les adultes) et le monde des non-électeurs (les enfants) constitue une disposition à la pratique » (Fabienne Federini, Prolégomènes à une théorie des modes de formation des dispositions politiques , http://sociologies.revues.org/1113 ).

c)  Les variables explicatives

Annick Percheron a mis en évidence lors d’une enquête quatre facteurs favorables, classés par ordre décroissant, à une reproduction parfaite de l’auto-positionnement sur un axe gauche-droite : l’intérêt des parents pour la politique, la force de leurs préférences partisanes, l’homogénéité des choix (convergence ou non entre conjoints), la visibilité de ceux-là pour les enfants. Trois tendances peuvent être dégagées. D’abord, le taux de reproduction parfaite de préférences politiques varie surtout en fonction du degré d’intérêt des parents pour la politique. La reproduction parfaite est environ 2,5 plus forte lorsque les parents manifestent un fort intérêt pour la politique plutôt qu’un intérêt nul. Ensuite, le positionnement des parents joue cependant un rôle: lorque ceux-ci votent pour les extrêmes, les taux de reproduction sont plus élevés: on a 6 points d’écart selon que les parents votent à l’extrême gauche ou au PS, et 11 points d’écart selon qu’ils votent à l’extrême droite ou l’UDF/RPR (devenu UMP). Enfin, quelque soit la variable mobilisée, la transmission des préférences politiques est plus forte à gauche. (Doc. 5 : Peut-on encore parler d’héritage politique ? in Idéologies, partis politiques et groupes sociaux, Presses de la FNSP, 1989).

3) Le rôle des autres agents de la socialisation

a)  Le rôle de l’École

L’École participe beaucoup plus indirectement que la famille à l’acquisition d’une culture politique. Elle a été en France sous la troisième République un vecteur majeur d’intériorisation des normes et des valeurs liées à une république laïque ; cependant aujourd’hui, la place importante occupée par l’enseignement privé confessionnel dans certaines régions (Bretagne) peut introduire une socialisation différenciée, bien mise en évidence dans les travaux d’Hervé Le Bras et Emmanuel Todd. Outre l’incitation à développer une démarche réflexive sur le champ politique à travers des disciplines comme l’Histoire, l’ECJS, la Philosophie ou les Sciences Économiques et Sociales, l’école est un lieu d’apprentissage et d’exercice du pouvoir. La participation à des institutions comme le Conseil de la Vie Lycéenne, le Conseil d’Administration ou un conseil de classe en tant que délégué des élèves, permet d’appréhender les modes d’articulation entre autorité et pouvoirs dans une organisation « bureaucratique » au sens wébérien, dont le fonctionnement quotidien est réglé par le droit et le principe hiérarchique.

b) Le rôle des médias Les avis de spécialistes divergent sur la question de l’influence des médias sur le processus de socialisation politique. Le politologue Thierry Vedel distingue trois séries d’études. Un premier diagnostic, développé par des chercheurs américains entre 1950 et le début des années 1970, insiste sur la faible influence des médias : les électeurs s’intéressent peu aux campagnes électorales et l’influence des médias est filtrée par l’entourage selon le mécanisme de la two-step flow communication (Paul Lazarsfeld et alii, The People’s Choice , 1948, Columbia U. Press) ; l’adhésion durable à un parti politique est beaucoup plus conditionnée par les traditions familiales que par la couverture temporaire des médias (modèle de l’université du Michigan); les électeurs sélectionnent les médias consommés en fonction de leurs opinions, et ont une perception et une mémorisation sélective de l’information.

Un second diagnostic, depuis le milieu des années 1970, présente l’influence des médias comme étant forte mais négative : une série d’études américaines a mis en relief la présentation dramatisée, spectaculaire et focalisée sur les sondages du discours politique, mais aussi le fait que cette image négative de la vie politique favorisait le cynisme et le désengagement civique des citoyens (Robert Putman, Bowling Alone , Simon & Schuster, 2000). Parallèlement, en France, une série d’études empiriques se sont donné pour tâche de reconstruire le « spectacle » subi par le téléspectateur : un formatage du débat politique par la télévision, qui appelle des stratégies en réponse des hommes politiques (contrôle de l’agenda des médias, recours à des « spin doctors »).

Depuis une quinzaine d’années, un troisième diagnostic considère les citoyens plus comme sujets communicants que subissant passivement le prisme déformant des médias. Une composante sociétale a été dégagée : les citoyens américains s’exposeraient rarement à des opinions adverses lors des conversations – essentielles à la formation de la culture politique – avec leur entourage, contrairement aux citoyens européens qui admettraient plus facilement la contradiction. Mais dans tous les cas, l’appartenance à un réseau social homogène renforce l’impact des messages médiatiques compatibles avec les orientations du groupe, alors que l’appartenance à un réseau hétérogène favorise un regard critique sur les médias et tend à diminuer la polarisation gauche-droite des comportements politiques (Thierry Vedel, Les médias, la communication et la science politique , Les Cahiers Français n° 350, La Documentation Française, mai-juin 2009).

III- L’Influence de la culture politique sur les attitudes et comportements politiques

La culture politique mobilisée par les citoyens est donc différenciée selon leurs propres caractéristiques socio-économiques et socio-démographiques, ainsi qu’une logique de territorialisation (types d’habitat, valeurs morales et religieuses) ; elle est transmise par le biais d’agents de socialisation, principalement la famille. Elle puise cependant ses ressources à un niveau sociétal plus vaste que Louis Dumont nomme une « configuration d’idées et de valeurs », cadre général d’expression des courants politiques. Dans leurs comportements, notamment lors des élections, les citoyens vont se saisir de l’offre politique à travers une identification partisane.

1) La mesure de l’influence de la culture politique

a) Attitudes, opinions et comportements politiques

La culture politique transmise par la socialisation se traduit en profondeur par des attitudes , c’est à dire des matrices de comportements virtuels structurées par des valeurs et normes sociales intériorisées. Une attitude politique globalement caractérisée d’engagée ou non, de gauche ou de droite, se traduira au fil des contextes et des évènements par des opinions , qui sont des représentations rationalisées du réel fondées sur des croyances. L’influence de la culture politique peut s’observer également dans les comportements , c’est-à-dire les activités pratiques des citoyens orientées autour d’une participation politique. Les politologues distinguent les comportements électoraux – intelligibles par rapport à un système politique-, ceux liés à des pratiques conventionnelles (participer à des réunions ou manifestations, adhérer à un parti) ou recourant à la violence.

b)  Une influence différenciée selon les agents de socialisation

La famille conditionne massivement les attitudes et les orientations idéologiques (valeurs, clivage gauche-droite), ce qui se manifeste par le fait que les deux tiers des français (65%) dans leur auto-positionnement, se présentent comme des héritiers politiques, selon une filiation partisane ou apolitique. La continuité des préférences politiques au sein des familles est donc un fait largement majoritaire (Doc. 4). Au contraire, le contact avec les pairs introduit une influence plus directe sur les comportements et donc sur la participation politique (voter, s’abstenir, manifester…), validant ou non les préférences construites lors de la socialisation primaire. Enfin, l’influence des médias, surtout de la télévision, peut être évaluée à un niveau intermédiaire, celui d’un formatage indirect – via l’entourage- des représentations et des opinions politiques, à court terme et au gré des évènements.

2) Les dimensions de l’axe gauche-droite

L’offre politique, et plus largement l’espace des choix politiques sont structurés en France et dans la plupart des pays d’Europe par la dimension gauche-droite, que l’on peut illustrer par un axe sur lequel toutes les nuances- en passant par un centre- sont représentées. La vie politique se traduira souvent par l’expression d’un clivage gauche-droite, dont l’intensité varie selon le système politique, et qui a tendance à simplifier la complexité des enjeux.

a) La triple dimension du clivage gauche-droite

La fragmentation des systèmes politiques analysée par Giovanni Sartori peut être faible et binaire (démocrates et républicains aux Etats-Unis), très intense quand elle combine multipartisme et multipolarité (comme aux Pays-Bas ou en Italie) ou intense comme en France avec un multipartisme développé et une forte bipolarisation gauche-droite. Dans le cas français, le politologue Maurice Duverger a évoqué dans Les partis politiques (Armand colin, 1951) le mécanisme de « superposition des dualismes », c’est-à-dire de mise en cohérence d’enjeux différents par les partis politiques, qui permet au citoyen d’appréhender sous une forme simplifiée (on est « pour » ou « contre » en étant de gauche ou de droite) des problèmes multiples et compliqués. Ainsi, le soutien à la production agricole et la question des dépenses militaires peuvent être mis en cohérence par un impératif « d’indépendance nationale ».

Cette simplification autour d’un clivage gauche-droite peut s’observer à trois niveaux, mais connaît des limites pour chacun d’entre eux (Nicolas Sauger, Le clivage gauche-droite : quelles réalités ? , Les cahiers français n° 350, mai-juin 2009). À un niveau idéologique , la gauche promeut le progrès social et le changement politique, et considère que les inégalités résultant de dysfonctionnements de la société nécessitent une régulation par l’État. La droite conçoit les inégalités comme naturelles car liées à des différences de talents individuels, alors que les mécanismes du marché sont supposés assurer à tous la possibilité d’un enrichissement personnel. À un niveau sociologique , jusqu’à l’après-guerre, la classe ouvrière était associée à la gauche, la bourgeoisie et la paysannerie à la droite. La dimension politique du clivage gauche-droite rend compte des relations structurelles de coopération et de conflits entre partis politiques : la centralité du scrutin majoritaire de l’élection présidentielle sous la V° République impose une logique répétitive d’alliances et la stabilité des deux camps.

Cette logique de clivage a cependant des limites : l’électorat et les partis politiques de droite s’approprient peu à peu les valeurs du libéralisme culturel associées à la gauche (acceptation de l’abolition de la peine de mort…), alors même que sous les deux septennats de François Mitterrand, la gauche s’est appropriée le libéralisme économique (politique de rigueur, puis privatisations). Avec le tournant d’une société post-industrielle, l’homogénéisation de la société limite le clivage social porteur d’un clivage idéologique. Le modèle d’une « démocratie sociale de marché », associant économie de marché et forte couverture sociale, connaît un consensus croissant dans la classe politique.

b)  La dimension idéologique. Les identités collectives de gauche.

L’idée de gauche est née en France sous la Révolution Française lorsque lors d’un vote des constituants sur le veto royal (28 août 1789) les tenants de la tradition et partisans du pouvoir royal se sont installés à droite et les partisans du changement et opposants au droit de veto à gauche de l’hémicycle. Selon l’anthropologue Louis Dumont, cette distinction, qui se répandra ensuite dans la plupart des pays démocratiques de la planète, est spécifique en France pour son caractère absolu. Tout le monde sait de quoi il s’agit mais a bien du mal à définir la distinction : on a un partage stable au fil des siècles, au-delà de la multiplicité des partis politiques (il y a plusieurs gauches, plusieurs droites et chaque parti est traversé par ce partage) qui est fondé abstraitement sur des principes (liberté, égalité, justice, ordre rationnel), là où les constituants américains ont introduits des éléments pratiques de la vie quotidienne comme les intérêts, l’utilité. On aurait alors un paradoxe central : « autant la gauche est idéologiquement irrésistible, autant la droite a une puissance de fait, ce qui est le principe secret de notre histoire troublée » (L. Dumont, Homo Aequalis II, Gallimard, 1991, p. 259). Depuis 1789, la gauche incarnerait à elle toute seule les idéaux révolutionnaires, sans pour autant se maintenir au pouvoir politique ; l’opposition droite / gauche variant alors dans le temps autour de contenus très différents. Ainsi le mot « nation » est passé de gauche à droite entre 1792 (Valmy) et 1890.

De son côté, le socialisme, principal courant, a connu depuis 1848 une histoire trouble avec la gauche politique, faite de répression, de mariage ou d’éloignement. C’est par d’authentiques républicains que la révolte autour de la « question sociale » est brutalement réprimée en juin 1848 sous la II° République et en 1871 contre les communards inspirés par les idéaux de la Première Internationale. Par la suite, à partir des années 1880, la gauche républicaine, notamment à travers la figure centrale de Jean Jaurès, réalise une synthèse fragile et fondatrice entre associannisme, marxisme et république. Longtemps après, dans le prolongement de l’institutionnalisation de la social-démocratie dans les années 1950, le socialisme au pouvoir de François Mitterrand passe dès 1983 de la mystique de la nationalisation à l’apologie de l’entrepreneur innovant ; la troisième Voie mise en œuvre par le gouvernement de Tony Blair (1997-2007), en critiquant « l’égalitarisme et l’étatisme de la vieille social-démocratie », influence fortement les leaders socialistes français, lesquels prennent souvent des distances à l’égard d’une référence à la gauche .

c)  Les identités collectives de droite.

On retrouve un même pluralisme dans la pensée et les courants de la droite politique. Dans un ouvrage devenu classique et actualisé au fil des éditions ( Les droites en France, Aubier, 1954 ; 4 ème édition : 1982, après le passage de la droite dans l’opposition), le spécialiste d’histoire politique René Rémond distingue trois droites, dont l’origine idéologique plonge dans les conflits de la Révolution Française et tente de restituer d’une part les configurations successives de la droite sous forme de coalitions, d’autre part les filiations entre les différents avatars successifs de ces trois composantes. La droite légitimiste contre-révolutionnaire et anti-démocratique, n’accède au pouvoir qu’entre 1815 et 1830 ; la droite orléaniste , bien que monarchiste, assume l’héritage libéral et parlementaire de la Révolution ; la droite bonapartiste prône l’exercice solitaire et autoritaire du pouvoir, la pratique du plébiscite et la méfiance à l’égard des partis politiques.

Sous la Troisième République, période de consolidation de la démocratie, une succession de cinq régimes de coalitions traduit la manière dont ces trois composantes peuvent se combiner : « l’ordre moral » (1871-1879) réunit formellement les trois droites, mais sur fond de mésentente entre les deux traditions monarchistes ; à la fin du XIXème siècle, « le Ralliement » fédère autour du nationalisme anti-dreyffusard ; avec le « Bloc national » (1919), le libéralisme économique devient progressivement fédérateur ; L’Action française opère une synthèse entre légitimisme et bonapartisme ; dans les années trente jusqu’au régime de Vichy, le phénomènes des Ligues, maurassien mais non monarchiste, opère un éclatement des droites et dénote, selon René Rémond, un certain bonapartisme. La qualification du régime de Vichy a donné lieu à une importante controverse entre les thèses de René Rémond et Pierre Milza qui y voient une incarnation de la droite réactionnaire et légitimiste et celles de Michel Winock et Zeev Sternhell qui considèrent que l’on doit établir une filiation entre l’émergence – entre 1885 et 1914- d’une « quatrième droite » révolutionnaire, irrationaliste et nationaliste, le régime (fasciste) de Vichy qui invente une nouvelle forme de communauté nationale autour du Chef, et l’extrême droite actuelle incarnée par le Front National (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France , 1983, 4 ème édition augmentée, Gallimard, 2012).

Après 1945, on assiste à une marginalisation du légitimisme, à un retour de l’orléanisme sous la IVème République avec l’accession d’Antoine Pinay à la Présidence du Conseil, puis à une tension permanente entre orléanisme (texte de la constitution qui prévoit un équilibre des institutions ; septennat de Valéry Giscard d’Estaing) et bonapartisme (pratique gaulliste du pouvoir, quinquennat de Nicolas Sarkozy).

3) L’Identification partisane : mécanismes et processus

Face à ce continuum de représentations et d’idées politiques, portées historiquement par des courants qui s’adaptent aux contextes (Révolution, consolidation de la démocratie, guerre froide, globalisation…), les citoyens mobilisent les éléments de leur propre culture politique, en s’identifiant à des degrés divers au principal vecteur de l’offre politique : aux partis politiques.

a)  Mécanismes de l’identification partisane

L’identification à un parti politique comporte trois éléments : l’individu se reconnaît dans celui-ci et attend de lui qu’il défende ses intérêts ou ses opinions ; il manifeste à son égard un attachement affectif ; il s’approprie quotidiennement les cadres de pensée et les jugements de ce groupe de référence, selon une logique graduée qui va de la simple influence à l’allégeance partisane, en passant par l’adoption d’une lecture idéologique de tous les problèmes sociaux.

Des travaux en psychologie cognitive ont montré que face à la multitude et à la complexité croissante des enjeux collectifs, le citoyen recourait fréquemment à des « heuristiques », c’est-à-dire des raccourcis qui permettent d’émettre des jugements politiques, en minimisant la quantité d’informations et d’énergie mobilisée. Ainsi, l’heuristique de l’étiquette partisane fait adopter les jugements du parti auquel appartient un candidat apprécié, l’heuristique de la viabilité fait opter pour un candidat dont les sondages indiquent qu’il a des chances de gagner (Richard Lau, David Redlawsk, A dvantages and Disadvantages of Cognitive Heuristics in Political Decision Making , American Journal of Political Science n°4, oct. 2001). Cette simplification favorise l’identification partisane.

b)  L’auto-positionnement sur un axe gauche-droite

Cette identification joue un rôle central dans la construction d’une identité politique, qui se manifeste à chaque fois qu’un individu s’autopositionne sur un axe gauche-droite. À gauche, la culture politique est orientée en faveur du libéralisme culturel qui prône l’ouverture et le progrès sur les questions de société (immigration, délinquance, autorité, parité, mœurs) mais s’avère méfiante à l’égard du libéralisme économique perçu comme une source d’inégalités et inéquités. Réciproquement, à droite, sont prônés une moindre tolérance en matière de mœurs – comme l’a montré récemment la mobilisation contre le « mariage pour tous »-, et une confiance dans le rôle régulateur du marché (Étienne Schweisguth, Les valeurs des électeurs glissent-elles vers la droite ? , problèmes politiques et sociaux, mars 2009).

Un peu avant l’élection présidentielle de 2007, une enquête du CEVIPOF intitulée Le baromètre politique français (2006-2007) montrait que les enjeux de sécurité et d’immigration allaient jouer un rôle fondamental (Doc.6 : les deux tiers des sympathisants de gauche contestaient qu’il y ait trop d’immigrés, les trois quarts des sympathisants de droite adhéraient à ce constat). Plus étonnant : l’enquête montrait à l’époque une forte convergence sur l’acceptation de l’homosexualité, et il a fallu, dans un autre contexte politique, le réveil de forces de droite traditionnalistes pour réactiver le clivage gauche-droite autour du vote de la loi instaurant le mariage pour tous, entrée en vigueur le 18 mai 2013.

c) Les remises en cause du clivage gauche-droite

Ce clivage est d’abord limité dans sa portée par les électeurs eux-mêmes, qui d’une part manifesteraient en nombre croissant une « proximité par défaut » (Vincent Tiberj), un moindre éloignement à l’égard d’un parti politique, sans attachement stable, témoigneraient d’une plus grande volatilité électorale, et souhaiteraient profondément l’avènement d’une improbable union nationale, fantasmée à travers l’idée d’une « grande coalition » (doc. 8).

Mais la remise en cause vient aussi des partis politiques, à la fois parce que certains enjeux, comme l’Europe ou l’environnement, introduisent des clivages au sein des partis de droite et de gauche, et par ce que le fait majoritaire (la tendance des petits partis à s’aligner sur le parti dominant de chaque camp) a été quelque peu battu en brèche au cours des années 1990 – avec une autonomisation du Front National et des Écologistes-, et après 2002 par l’UDF et le MoDem.

d) Un clivage qui reste structurant

À l’exception de 2002, les campagnes pour l’élection présidentielle en France sont l’occasion de réactiver un imaginaire politique (la gauche associée aux 35 heures est accusée de « fénéantise », la droite d’ « égoïsme ») clivant. Dès lors, des forces contraires pèsent sur les comportements futurs. D’un côté, comme le pense Gérard Grunberg, l’affaiblissement du fait majoritaire peut déboucher progressivement sur l’avènement d’un bipartisme, comme dans la démocratie américaine. D’un autre côté, comme le souligne Zeev Sternhell ( La droite de combat est toujours là , Le Monde, 18-19 août 2013), le maintien du clivage gauche-droite pourrait paradoxalement se faire en fragilisant la démocratie, si le grand parti de la droite traditionnelle (UMP) arrivait à s’accomoder d’une alliance avec l’extrême-droite.