Christian Walter : Chroniques épistémologiques (du confinement au déconfinement) : faut-il réenchanter la science ?

Christian Walter, est actuaire agrégé, cotitulaire de la Chaire Éthique et Finance au Collège d'études mondiales (maison des sciences de l'homme) et chercheur associé au centre philosophie contemporaine de l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 

Découvrir ci-dessous le dernier article de Christian WalterHérode et les rois mages, et l'ensemble des ses Chroniques du déconfinement : 

Il est intéressant de remarquer que toutes les critiques adressées à la science, aussi bien les mouvements anti-science que les réflexions écologiques sur les limites du monde face à l’emprise dévorante de la technique, viennent principalement des sociétés industrialisées régies par le système politique de la démocratie libérale des États de droit. Dans les sociétés industrialisées à régime autoritaire ou totalitaire, les gouvernements voient dans la science un outil majeur pour parvenir au développement économique ou à la puissance nationale qu’ils recherchent.

C’était le cas de l’URSS pendant la guerre froide, c’est le cas de la Chine aujourd’hui. Dans le précédent billet, on a dit comment le président chinois Xi Jinping, dans son discours du 3 novembre 2017 au 19e congrès du Parti communiste chinois, avait fixé pour la Chine l’ambition de devenir la première puissance scientifique mondiale pour le centenaire de la révolution de 1949. La vision techno-nationaliste chinoise est de bâtir une science chinoise au service de la puissance chinoise et réciproquement. Mais ceci au prix d’un autre cadre éthique que celui de la science occidentale.

Lire la suite : #13 « Hérode et les rois mages » 

Christian walter Melchior

Thème : science et technique

Thème : science et religion

Thème : qu’est-ce qu’on entend par « la science » ?

 

Entretien avec Christian Walter

Melchior coronavirus covid 19

Christian Walter, comment est née votre idée de « Chroniques du confinement » dont la publication rencontre un vif succès ?

Depuis le début de la crise du coronavirus, on a vu apparaître un grand nombre de rumeurs, de fausses informations ou d’articles anxiogènes sur les évolutions possibles de l’épidémie, le tout illustré par des raisonnements situés hors de leur contexte ou utilisés à contre-emploi. Les « Chroniques du confinement » commencées en mars ont eu pour objet de rappeler le rôle de la science dans la formation du savoir collectif et l’importance de cette entreprise collective qu’on appelle « la science » dans nos sociétés modernes.

En effet, dans son discours du jeudi 12 mars, le président Macron déclarait à propos de cette crise sanitaire, que le principe qui guidait le gouvernement pour définir ses actions, pour anticiper la crise et la gérer, était la « confiance dans la science », le fait d’écouter « celles et ceux qui savent ». C’est la raison pour laquelle avait été mis en place un Conseil scientifique, le « Conseil scientifique Covid-19 », composé de 11 experts.

Mais, sans entrer ici dans un débat de fond sur la place de la science dans la société, l’impact dévastateur du scientisme ou les courants anti-science qui irriguent beaucoup de prises de positions aujourd’hui, remarquons que, alors que nous vivons dans un environnement marqué par la présence des traces techniques innombrables de la science dans notre vie quotidienne (codes-barres sur les produits, GPS dans les voitures etc.), tout semble indiquer que la plupart des gens ne semblent pas vraiment comprendre ce qu’est « la science », soit qu’ils confondent la science avec la technologie, soit qu’ils développent des représentations imaginaires différentes de ce que le savoir établi affirme. Un bon exemple peut être trouvé avec la communauté des « platistes » (Flat Earth Society), un groupe d’adeptes d’une représentation plate de la Terre, qui croient que l’Antarctique est un mur de glace entourant le disque terrestre. Une croyance très ancienne mais qui, curieusement, perdure encore aujourd’hui à l’ère spatiale. La science est un acquis fragile de nos sociétés contemporaines et il est inquiétant de voir à quel point cet acquis peut être remis en question, ou comment « les sirènes de l’irrationnel » ou les idéologies multiples continuent de fasciner les navigateurs du monde que nous sommes.

Faute d’une culture scientifique minimale, la science est réduite aux merveilleuses machines de notre vie de tous les jours. On oublie les conditions institutionnelles de sa production. On oublie les modèles à l’origine des machines. La science disparaît sous la technique. Cet oubli peut poser un problème pour une société. Et, en tout cas, montre qu’il existe une relation mystérieuse entre science et démocratie. Une relation à protéger.

D’où l’idée de ces « Chroniques du confinement », qui aborderaient de manière très brève et légère, par petites touches, des thèmes en lien avec cette crise sanitaire mais qui pourraient aussi concerner plus généralement les enjeux qu’elle soulève pour le futur. Pas tant des réflexions construites et savamment étayées, mais plutôt des impressions fugitives, des esquisses de pistes, des pensées fugaces, des textes non démonstratifs ; bref, quelques mots qui tentent de saisir ce que Freud a appelé l’Einfall, l’idée qui vient à l’esprit. Pour aussi susciter des débats par cette approche picturalement pointilliste.

Ces « Chroniques du confinement » ont proposé une réflexion en suivant le plan indiqué ci-dessous (avec les liens vers les articles correspondants) et ces épisodes épistémologiques se poursuivent aujourd'hui avec les "Chroniques du déconfinement".