L’art de fuir, Enquête sur une jeunesse dans le ghetto

Alice GOFFMAN

Cet ouvrage d’ethnographie urbaine est tiré de la thèse menée par Alice Goffman pour laquelle elle a reçu le prix de la meilleure thèse de l’American Sociological Association. Alice Goffman, (fille de Erving Goffamn) est une jeune femme blanche qui a mené une immersion dans un quartier noir de Philadelphie, la 6ème rue. Cette immersion résulte initialement d’un travail d’observation recommandé pour un cours d’ethnographie urbaine à l’Université, mais cette enquête conduira l’auteure à nouer des amitiés et à fréquenter ce quartier pendant 6 ans. Cette observation permet de montrer comment les systèmes pénal et judiciaire modulent la vie des jeunes hommes noirs et celle de leurs familles.

L'ouvrage

Depuis le milieu des années 70, le gouvernement fédéral et celui des Etats-Unis ont adopté une série de lois et de mesures visant à réprimer plus sévèrement le trafic de stupéfiants et les crimes violents. Cela a conduit à une multiplication par cinq de la population carcérale entre les années 70 et les années 2000.  L’auteure rappelle que le sociologue David Garland a qualifié ce phénomène « d’incarcération de masse » : en effet le  niveau d’incarcération est  supérieur à la moyenne, tant du point de vue historique, que par rapport aux autres pays. De nombreux détenus sont noirs, non diplômés, issus des quartiers pauvres. La détention de ces jeunes à un moment où ils devraient être à l’école ou à l’Université les conduit à des inégalités en matière d’emploi, de salaire, de droit de vote, d’accès aux postes de la fonction publique, à un logement social…C’est donc toute leur trajectoire qui en est affectée.

Dans ce quartier de Philadelphie, la police est omniprésente, les contrôles d’identité, les arrestations font partie du quotidien. Beaucoup de jeunes hommes ont des liens étroits avec le système judiciaire : ils entrent ou sortent de prison, sont en liberté conditionnelle ou en résidence surveillée ou encore visés par des mandats d’arrêt.

Dans les quartiers noirs, les jeunes nouent donc avec la police une relation de méfiance et craignent d’être arrêtés, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Tous cherchent donc à fuir la police, ils vivent comme des suspects ou des fugitifs.

Les jeunes recherchés par la police, n’osent plus se tourner vers cette même police en cas de besoin, ils sont donc exposés, plus que d’autres, à la violence et à la répression, car tout le monde sait qu’ils ne pourront s’en plaindre à quiconque. De nombreux lieux deviennent inaccessibles : l’hôpital, les lieux de résidence des amis ou des membres de la famille, la prison, les enterrements, les lieux de travail, ... autant de lieux qui deviennent des souricières pour ces jeunes traqués par la police. Ces jeunes changent donc de lieux fréquemment et développent une « culture de l’imprévisibilité », qui leur permet d’échapper à la police et au risque d’être dénoncé par des amis ou des membres de la famille.

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L’auteure analyse ensuite le rôle des femmes et plus généralement de l’entourage de ces jeunes hommes. La police, à la traque de ces hommes, cherche par tous les moyens à obtenir des informations pour parvenir à les arrêter, elle exerce donc sur les femmes, qu’elles soient épouses, compagnes, mères, sœurs du prévenu, des menaces et des violences afin de les faire parler. Alice Goffman distingue deux types de violence. Tout d’abord des violences externes exercées contre ces femmes : des violences physiques qui recouvrent des destructions de biens personnels lors des perquisitions ou des dommages corporels. Il s’agit également, lors des interrogatoires, de menaces d’arrestation, de détention, d’expulsion, de retrait de la garde des enfants. Mais la police mobilise également des  violences internes : il s’agit alors de « ternir l’image positive » que la femme peut avoir de l’homme recherché, soit en lui laissant entendre qu’il a été infidèle ou qu’il l’instrumentalise.

Peu de femmes parviennent à résister à la pression policière et pourtant la trahison se paie cher au sein de la communauté qui va mépriser et rejeter celle qui a trahi. Le temps suffit parfois à faire oublier ces trahisons, mais la femme est souvent condamnée à changer de quartier. L’estime de soi des « traitres » est souvent entachée par ces actes de trahison et certaines femmes tirent une grande fierté et un grand respect de la communauté de leur loyauté à toute épreuve.

Néanmoins les habitants de la 6ème rue parviennent parfois à tirer parti de leurs problèmes judicaires. Ainsi, certaines femmes n’hésitent pas à utiliser le mandat ou la liberté conditionnelle des hommes comme « outil de contrôle social ». De la même façon, si le comportement des hommes leur déplait, elles peuvent les faire arrêter pour les punir ou se venger. Les femmes mobilisent aussi l’arrestation lorsqu’il leur semble que les hommes seront plus en sécurité en prison.

Les hommes eux mêmes utilisent parfois la prison comme un refuge permettant de se mettre en sécurité, loin de la rue devenue trop dangereuse. A défaut de pouvoir accéder à un compte en banque traditionnel, le bureau des cautions peut également servir de « banque » permettant au moins de maintenir l’argent en sécurité, au moment de la libération. Le statut de fugitif permet aussi à certains hommes de servir d’alibi pour ne pas honorer certaines obligations.

Le système pénal est, pour les jeunes de la 6ème rue, une institution centrale qui organise leur vie sociale. Leur quotidien est rythmé par les convocations, les courriers et les coups de téléphone imposés. C’est à partir du système pénal que les jeunes se forgent une identité et même qu’ils nouent entre eux des relations : le positionnement de chacun face à ses problèmes judicaires et à ceux des autres permettent de témoigner d’une certaine forme de loyauté et de sens de l’honneur. Pour nombre d’entre eux, les rouages du système pénal sont autant de rites de passage vers l’âge adulte: la première arrestation, la première audience, la première condamnation…

Néanmoins, il ne faut pas se méprendre sur la nature du système pénal qui n’est pas une institution bienveillante, elle ne permet pas aux individus de se construire une identité valorisante mais plutôt l’humiliante et dégradante. Le caractère arbitraire des décisions qui les conduit à une remise en liberté ou à une incarcération montre que ces jeunes ne maitrisent pas leur destin.

L’auteure s’attache ensuite  à présenter le commerce parallèle qui s’est développé autour du système pénal. Les personnes qui gravitent autour des jeunes hommes, sous contrôle judicaire ou même des détenus, ont compris qu’elles pouvaient tirer bénéfice de la situation en proposant des biens et des services. De nombreux exemples sont cités dans l’ouvrage :

  • répondre au téléphone, à la place des individus concernés, à des appels de couvre feu
  • faire passer en contrebande de l’argent et de la drogue aux détenus ; ce type de marchés est assez risqué et rapporte peu d’argent.
  • fournir de l’urine « clean »
  • fournir des papiers d’identité.
  • fournir à un prix plus élevé de biens et des services qui exigent normalement la présentation d’une carte d’identité
  • proposer des soins médicaux à des hommes qui ne peuvent se rendre à l’hôpital sans risquer d’être rattrapés par la police

« Les personnes qui participent à cette marchandisation parallèle et peu morale du système judicaire, cherchent avant tout à se faire de l’argent mais elles y voient également une façon d’aider des compatriotes et de résister à l’injustice raciale qui caractérise le système ». L’approche répressive mise en place par la police conduit donc, comme le montrent ces situations à « criminaliser la vie quotidienne » de l’ensemble de la communauté.

Par ailleurs, les personnes qui travaillent au sein du système judicaire (les greffiers, les gardiens de prison, les travailleurs sociaux et superviseurs de maison de transition)  peuvent, elles-mêmes accorder des avantages le plus souvent monnayés aux détenus solvables.  Leur statut leur permet en effet de nombreuses marges de manœuvre. Les greffiers peuvent ainsi assez facilement  différer une audience alors que les gardiens de prison peuvent améliorer le quotidien des détenus en leur accordant la possibilité de se procurer de la drogue, des couteaux, des téléphones portables, des moments d’intimité avec des femmes  lors des visites…cette forme de corruption du corps du système judicaire est, toutefois, le fait d’une minorité d’agents.

Le dernier chapitre s’intéresse aux personnes du quartier de la 6ème rue qui parviennent à rester « clean » dans un monde « dirty ». Différentes stratégies sont ainsi mises en évidence :

  • Tout d’abord « ceux qui restent chez eux », c’est le cas de Lamar et de ses amis qui évitent d’avoir des contacts avec les dealers du quartier en instaurant une démarcation très nette entre leurs activités (emploi, loisirs, vie à la maison) et la vie du quartier.
  • Ensuite « ceux qui s’isolent » : ce sont des familles dont un des membres est « dirty » mais qui tentent de préserver leur intégrité soit en évitant tout contact avec le délinquant (c’est le cas de la famille de Miss Deena qui évite d’évoquer le cas du fils en prison), soit en instaurant une séparation et des règles, c’est le cas de M. George qui partage son appartement avec sa fille et ses petits fils,  dont les démêlés avec la justice sont très nombreux. M. George les aide si besoin, mais sinon, organise sa vie de manière de manière indépendante.
  • Enfin « ceux qui se  fraient un chemin sinueux entre les monde dirty et clean ». Josh parvient ainsi à aller à l’Université et à obtenir un poste à responsabilité tout en conservant des liens d’amitié avec ses amis d’enfance confrontés déjà au système carcéral et aux relations tendues avec la police. Ces liens d’amitié le desservent parfois, mais contribuent aussi à lui apporter une « forme de soutien moral ».

Ces exemples permettent également de montrer que la vie des gens « cleans » n’est pas non plus facile, la misère, la pauvreté des écoles, les institutions injustes et racistes sont le lot commun de tous les habitants des « villes ghettos du nord ».

La postface de Didier Fassin revient sur la réception de cet ouvrage aux Etats Unis qui a d’abord connu un immense succès (grâce en particulier à l’implication d’Alice Goffman sur le terrain d’observation, mais aussi aux drames décrits. Ce travail permet aux lecteurs de prendre connaissance d’un terrain méconnu) avant de susciter, comme de nombreux travaux ethnographiques, une immense polémique. Certains ont en effet remise en cause la véracité du propos, les contradictions du texte et la participation de l’auteure à une activité criminelle (elle accompagne Mike, qui souhaite venger un ami assassiné, dans une chasse à l’homme qui n’aboutira pas).

Quatrième de couverture

Cette très belle ethnographie, qui se distingue par la qualité de son écriture, est le fruit de six années d’enquête en immersion dans un quartier noir de Philadelphie frappé par les effets conjoints de la misère, de la délinquance et de la politique d’incarcération de masse.

Elle reconstitue l’existence précaire des jeunes hommes qui tentent de se soustraire à un harcèlement policier et judiciaire constant et dont l’ensemble des actions et relations, y compris les plus quotidiennes et les plus intimes, sont marquées par l’activité des agents du système pénal et par les pressions qu’ils exercent sur leurs familles et leurs proches. L’ampleur du déploiement policier et des incarcérations dans le secteur de la « 6e Rue » transforme les vies en profondeur, non seulement celle des jeunes hommes qui sont leurs cibles, mais aussi celle de leurs familles, de leurs compagnes et de leurs voisins.

Composant avec sensibilité et talent entre récit, notes de terrain et dialogues, Alice Goffman donne à comprendre ce que vit une communauté en fuite à l’heure où, aux États-Unis, un jeune Noir sur neuf est en prison contre moins de 2 % des jeunes Blancs.
La postface de Didier Fassin, titulaire de la chaire de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study, éclaire la réception très singulière de l’ouvrage aux États-Unis, où il a connu un immense succès avant de susciter une intense polémique.

Traduit de l’anglais par Sophie Renaut

L’auteure

  • Née en 1982, Alice Goffman a reçu pour la thèse dont est tiré ce livre le Prix de la meilleure thèse de l’American Sociological Association. Elle enseigne à l’Université du Wisconsin. Elle est la fille d’Erving Goffman. On the Run a été publié en 2014.

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