La mondialisation des pauvres

Armelle Choplin, Olivier Pliez (2018)

L'ouvrage

Dans cet ouvrage, Armelle Choplin et Olivier Pliez ont l’ambition d’étudier une « géographie discrète de la mondialisation », et d’explorer une dimension peu connue du phénomène, celui du rôle joué par les populations les plus modestes au sein des différentes nations parties prenantes du commerce international. Ils y montrent en particulier que, plutôt qu’exclus de la mondialisation, les pauvres sont en réalité profondément intégrés au monde globalisé, et il convient dès lors d’analyser comment l’ouverture internationale transforme leur mode de vie, leurs manières de produire et de consommer, et comment ils constituent, par leurs actions et leurs stratégies, une « nouvelle source d’expansion des marchés et d’accumulation du capital ».

Les auteurs notent ainsi que dans les discours traditionnels contre la mondialisation, contempteurs de la concurrence et de l’aggravation des inégalités, les pauvres sont le plus souvent perçus comme des victimes passives, alors que l’observation empirique montre que les plus modestes sont bien « dans » la mondialisation. Rien qu’en raison de l’énorme potentiel de consommation qu’ils représentent, ces masses démographiques dans les différents pays du monde, qui aspirent à un meilleur niveau de vie, et où se croisent des individus de classes sociales et de cultures différentes, sont même l’avenir du phénomène.

C’est la raison pour laquelle Armelle Choplin et Olivier Pliez ont effectué, pour mieux cerner la diversité culturelle des échanges réalisés par les plus pauvres, une plongée au cœur même des différents territoires pour mieux décrypter les mécanismes à l’œuvre : il s’agit selon eux de « désoccidentaliser » le regard (et « provincialiser le regard »), pour sortir d’une vision binaire du monde (le Nord face au Sud).

Pour eux, « il n’est qu’à en juger par les tentes de SDF qui font désormais partie du paysage urbain parisien, ou par les Porsche qui vrombissent quotidiennement dans les rues de Lagos au Nigéria ».

Si la mondialisation est un phénomène global, elle se joue en réalité autant au niveau local, avec des forces qui tendent autant à la convergence entre les pays et les catégories sociales, qu’à la divergence entre eux : c’est pour cela, plaident les auteurs, qu’il faut mobiliser une démarche pluridisciplinaire, avec la géographie, la sociologie, l’anthropologie et l’économie politique : il s’agit de comprendre comme la mondialisation se déploie spatialement, au point de gagner des espaces marginaux peuplés d’habitants à faibles revenus et, en retour, comment ces derniers subissent, mais également portent, et influencent, la mondialisation.

Le visage discret (et décisif) de la mondialisation

Il faut donc entrer dans le détail des routes de la mondialisation, des interconnexions entre les marchés locaux, des chaînes de valeurs globales des firmes de plus en plus complexes : ce « marché des pauvres » offre « de nouveaux territoires à convertir au capitalisme, permettant sa régénérescence ».

Aux côtés des circuits commerciaux de la globalisation commerciale en amont, qui relient les marchés à haut niveau de pouvoir d’achat, Armelle Choplin et Olivier Pliez décrivent les marchés en aval, où les plus démunis sont des acteurs centraux. Le visage de la mondialisation n’est donc pas seulement celui des « villes globales » au sens de Saskia Sassen (New-York, Londres, Paris), mais d’autres mondes urbains, ces petits bourgs et villes secondaires, en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. En Méditerranée, la ville de Marseille, avec d’autres villes d’Europe du Sud (Gênes, Barcelone), est un carrefour du commerce avec l’Algérie notamment, pour satisfaire les marchés de consommation émergents à des prix faibles.

Les lieux d’approvisionnement sont diversifiés autour du Souk Lybia d’El Oued, tandis que les vêtements et l’électroménager viennent des ports de Tunis et de Tripoli, mais aussi de Djeddah (Arabie Saoudite) d’Alexandrie (Egypte) et d’Istanbul (Turquie), directement ou via les marchés algériens de Tébessa ou Tadjenanet.

Les auteurs citent l’exemple des blue-jeans dont les adolescents égyptiens sont friands : fabriqués en Chine, ils suivent ensuite des canaux (légaux et illégaux) multiples, des points d’ancrage (frontières, zones industrielles, centres commerciaux, marchés, ports) qui varient en fonction des différents contextes sociaux, économiques et géopolitiques qui traversent le Moyen-Orient comme l’Afrique du Nord, pour arriver jusqu’aux rues du Caire. Et passent notamment par la ville de Salloum, un entrepôt entre la Lybie et l’Algérie. Avant le délitement de son Etat, la Libye est donc devenue au fil du temps une plate-forme de réexportation de marchandises importées, à la croisée des chaînes de valeurs transnationales connectées au marché de vente en gros d’Istanbul, d’Arabie Saoudite, de Dubaï et d’Asie orientale. Ils citent notamment l’axe El Eulma-Dubaï- Yiwu comme ossature de la route d’approvisionnement en produits made in China pour l’Algérie.

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Armelle Choplin et Olivier Pliez insistent tout particulièrement sur la ville de Yiwu, un carrefour commercial pour les musulmans du monde arabe, du continent africain et du Moyen-Orient, où les vastes marchés de consommation de produits à prix bas se sont déployés et où le commerce avec la Chine a crû considérablement. Ce type de ville, dans un contexte très concurrentiel avec d’autres lieux, est devenu un hub commercial global : la ville de Yiwu est ainsi le plus grand marché de gros du monde dans le secteur des « menus articles » à prix faibles. Il est intéressant de constater que la Chine a réorienté son commerce non seulement vers les pays frontaliers, mais aussi vers les marchés émergents de l’Europe orientale et du Golfe Arabo-Persique grâce à des villes réseaux comme Yiwu.

Ces villes sont aussi, comme l’expliquent Armelle Choplin et Olivier Pliez, des lieux de mixité culturelle, où les gérants des boutiques sont étrangers ou chinois, et le personnel est chinois ou musulman, même si la langue la plus utilisée est l’arabe. La réussite de ces villes est le signe des grandes ambitions de la Chine au XXIème siècle pour s’ouvrir des routes commerciales (« de nouvelles routes de la Soie ? »), avec notamment le mégaprojet OBOR (One Belt, One Road), dont le but est de relancer les relations transcontinentales à une ampleur inédite. Ce projet comprend d’abord un volet maritime qui rejoint l’Europe via l’océan indien et le Canal de Suez, et il a aussi un volet terrestre et relie, via l’Asie centrale et la Russie, la Chine et l’Europe (« dans l’étape qui se dessine, ce n’est plus le monde qui va vers des comptoirs situés en Chine, mais la Chine qui va vers le monde »).

L’Afrique, nouvelle frontière de la mondialisation

Armelle Choplin et Olivier Pliez notent que certains dirigeants de groupes industriels, technologiques et commerciaux occidentaux de premier plan misent résolument pour le futur de leurs entreprises sur les marchés africains, et malgré le niveau élevé de la pauvreté qui demeure dans nombre de pays du continent, certains affichent des taux de croissance extrêmement prometteurs (à deux chiffres), comme au Nigéria ou en Côte d’Ivoire. Les auteurs affirment ainsi, « que l’on soit afro-pessimiste ou afro-optimiste, (que) force est de constater que l’image d’une Afrique recluse et dominée par des flux globaux qui ne feraient que la contourner est largement mise à mal (pour peu qu’elle ait été valable un jour) ».

Les auteurs tirent de leur observation sur le terrain en Afrique de l’Ouest, la même conclusion : les populations modestes sont les acteurs discrets de la mondialisation, toutes ces personnes qui font du business, cherchent à profiter des différentiels de prix entre les frontières, approvisionnent les marchés locaux et, surtout, souhaitent consommer.

Du jeune malien qui achète des pièces de voiture à Nouakchott puis à Dakar, à la mauritanienne qui écoule des marchandises chinoises à Bamako, rachète des tissus et les revend à Nouakchott, en passant par ce négociant qui achète des petits articles à Dakar et les transfère au Congo par conteneur, les Africaines et Africains sont mobiles et savent imbriquer les réseaux migratoires et commerçants pour ravitailler les places marchandes.

Ainsi, « les villes africaines en particulier, avec leurs classes moyenne et supérieure avides de consommer, se présentent comme les dernières frontières du capitalisme », et elles représentent un eldorado notamment pour les compagnies du bâtiment et les cimentiers du monde entier (un « or gris »), dans un contexte où la construction de maison en dur s’affirme comme le signe de la réussite sociale (« la parpaing, lingot du pauvre »).

Armelle Choplin et Olivier Pliez suivent alors « les tribulations d’un sac de ciment » sur les routes africaines, sur lesquelles circulent de nombreux autres biens de consommation (fer à béton, carrelage, tôle, pot de peinture, boissons gazeuses, biscuits, concentré de tomates, voitures d’occasion) et où les diasporas libanaise, indienne et chinoise jouent un rôle croissant.

Les auteurs évoquent également « la seconde vie des objets en Afrique » : loin des articles des grandes marques de luxe, nombre d’objets, de véhicules et de vêtements, considérés comme usagés en Europe, se voient offrir une seconde vie en Afrique, où attend une clientèle potentielle de plusieurs millions de personnes désireuses de consommer, et où l’intensité des échanges est très grande.

En définitive, les auteurs montrent ainsi dans cet ouvrage que l’aspiration des classes moyennes à l’accession à un standard de consommation plus élevé, et à un certain bien-être matériel, constitue un puissant moteur de la mondialisation qui n’est pas prêt de s’arrêter : « on se rend bien compte qu’être pauvre aujourd’hui, c’est aussi participer à la mondialisation et avoir envie de profiter de celle-ci, en faisant du business, en créant sa petite entreprise, en nouant des liens à l’étranger, mais aussi en rêvant, en voyageant, en « facebookant » ou en « whatsappant » et finalement, en consommant ».

Quatrième de couverture

La mondialisation ne se résume pas au succès de quelques multinationales et à la richesse d'une minorité de nantis. Les acteurs les plus engagés dans la mondialisation demeurent discrets, souvent invisibles. Depuis une trentaine d'années, les routes de l'échange transnational ont connu de profondes mutations. Elles relient aujourd'hui la Chine, l'atelier du monde, à un " marché des pauvres " fort de quatre milliards de consommateurs, en Algérie, au Nigeria ou en Côte d'Ivoire. Pour apercevoir ces nouvelles " Routes de la Soie ", il faut se détacher d'une vision occidentalo-centrée et déplacer le regard vers des espaces jugés marginaux, où s'inventent des pratiques globales qui bouleversent l'économie du monde. On découvre alors une " autre mondialisation ", vue d'en bas, du point de vue des acteurs qui la font.

Les auteurs

  • Armelle Choplin est maîtresse de conférences en géographie à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée, en accueil à l'Institut de Recherche pour le Développement. Elle a publié Nouakchott, au carrefour de la Mauritanie et du monde (Karthala, 2009) et Inconspicuous Globalization (Articulo, 2015 avec Olivier Pliez).
  • Olivier Pliez est géographe, directeur de recherche au CNRS (UMR LISST, Toulouse). Il a publié Les Cités du désert. Des villes sahariennes aux saharatowns (PUM-IRD, 2011) et Migrations entre les deux rives du Sahara (Autrepart, 2005, avec Sylvie Bredelo

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