Concurrence et esprit d'entreprise

Israël Kirzner, traduit de l'anglais par Raoul Audouin

L'auteur

Israël M. Kirzner est professeur émérite d'économie à l'Université de New York.

L'esprit d'entreprise

Le créateur persistant n'est pas un surhomme, bien au contraire. Et le charme du livre réside dans les témoignages que l'auteur a rassemblés. Ce sont des extraits de récits de vie qui aident le lecteur à toucher du doigt ce qui fait la vie d'un entrepreneur : la décision de tenter la chance et ses déclinaisons qui, au quotidien, la font tourner en sa faveur. C'est que tout projet repose sur un coup d'œil, si bien que ce qui est convenu d'appeler « opportunité » est quelque chose d'éminemment subjectif. Isabelle Danjou ne s'y trompe pas : "les opportunités, affirme-t-elle, ne peuvent être qualifiées de telles qu'au regard de ce qu'elles peuvent représenter pour quelqu'un" (p. 219).

Reste à savoir ce qui permet à l'entrepreneur de qualifier comme telle les opportunités, ce qui fait de lui, en fait, un entrepreneur, ce qui, à tout le moins, lui permet d'initier le projet sans lequel il n'y a pas d'entreprise. C'est une faculté de l'intelligence, affirme Israël Kirzner, l' alertness , terme anglais qu'on peut traduire par vigilance ou mieux encore par perspicacité. Car l'important n'est pas tant la rapidité avec laquelle l'entrepreneur saisit les occasions de profit jusqu'alors négligées par les autres mais la sagacité avec laquelle il perçoit, dans le flot des événements, les circonstances favorables à un échange mutuellement profitable.

Cette perspicacité porte effectivement sur une matière des plus subjectives. C'est un peu plus qu'une affaire de point de vue, un même panorama se dévoilant rarement en entier d'un même endroit. C'est plutôt une affaire de regard, les différents passants ne reconnaissant pas dans un même panorama tous les chemins qui s'offrent à eux. Tout homme d'action, qui bâtit des plans et mène ses projets, fait preuve d'une telle forme d'intelligence. L'arbitragiste la porte à son comble : il achète à Paul pour revendre à Pierre et tire profit de l'ignorance où ils se trouvent l'un de l'autre. Israël Kirzner ne pousse pas l'analyse beaucoup plus loin car il est plus économiste que psychologue.

L'important, à ses yeux, pour l'économie réelle, n'est pas l'équilibre qui, dit-on, s'instaure entre acheteur et vendeur quand le prix est tel que tous les échanges possibles mutuellement profitables ont été effectués. Cet équilibre repose sur des conditions utopiques, notamment la transparence. L'important est le bouleversement que les entrepreneurs apportent au marché : leur entregent modifie les échanges dans la mesure où ils satisfont mieux un plus grand nombre de consommateurs et remettent ainsi en cause les profits de leurs prédécesseurs. La concurrence n'est donc pas la structure par l'artifice de laquelle tout le monde serait mis sur un pied d'égalité mais le processus par lequel les entrepreneurs découvrent des occasions d'échange ignorées jusqu'alors. On retrouve ici l'un des grands thèmes de Ludwig von Mises dans l 'Action humaine (PUF, 1985).

 

 

Tables des matières

  1. "Processus de marché" versus "Equilibre de marché"
  2. L'entrepreneur
  3. Concurrence et monopole
  4. Coûts de vente, qualité et concurrence
  5. Long terme et court terme
  6. Concurrence, bien-être social et coordination

 

 

Quatrième de couverture

"L'ouvrage de Kirzner constitue une remarquable contribution à l'analyse micro-économique développée au XXe siècle par Mises et Hayek. Il vient à une époque où sont de plus en plus vivement contestées la méthodologie positiviste et béhavioriste et la prétendue "neutralité à l'égard des valeurs "retenues par la micro-économie néoclassique, ainsi que l'importance donnée au modèle irréaliste de l'équilibre statique." Murray N. Rothbard, Journal of Economic Literature.

Sur la base d'une argumentation littéraire plutôt que mathématique, Israël M. Kirzner propose simultanément une critique rigoureuse de la théorie contemporaine des prix, une tentative de théorisation de l'esprit d'entreprise, ainsi qu'un essai sur la concurrence. Concurrence et esprit d'entreprise suggère une autre manière de comprendre ce qu'est la concurrence qualitative et en quoi consistent les efforts pour vendre, tout en soulignant les graves faiblesses de l'économie contemporaine du bien-être.

Ce livre dresse une théorie du marché et du système des prix qui diffère de la théorie orthodoxe. Kirzner décrit cette dernière comme étant une méthode permettant de découvrir une configuration optimale de l'équilibre économique en termes de prix et de quantités. Et il indique par contraste "qu'il serait plus utile de voir la théorie des prix comme un outil permettant de comprendre comment les décisions des individus participant au marché interagissent pour générer les forces de marché qui conduisent à des changements de prix, de produits, de méthodes de production, ainsi qu'à une modification de l'allocation des ressources."

Bien que Concurrence et esprit d'entreprise soit prioritairement concerné par la compréhension positive du fonctionnement d'une économie de marché, la perspicacité de Kirzner permet également de mieux saisir les lacunes des systèmes d'économies planifiées et centralisées. À travers l'analyse du processus de marché, Kirzner montre enfin clairement que la redécouverte de l'entrepreneur constitue une étape de première importance.