Comment nous avons ruiné nos enfants

Artus, Patrick ; Virard, Marie-Paule

L'ouvrage

Cet ouvrage par d'un constat : l'inadaptation de nos politiques publiques depuis 30 ans à la réalité économique. En analysant les choix effectués par tous les gouvernements depuis 35 ans, au regard des enjeux planétaires qui bouleversent les pays occidentaux, ils apportent un éclairage instructif et érudit sur ce que l'on appelle parfois "le retard français", qui n'a bien évidemment rien de génétique mais qui découle de choix dont on peut discuter la pertinence.
Ainsi les gouvernements depuis 1975, année où se font ressentir les effets du premier choc pétrolier, ont-ils toujours privilégié la relance budgétaire. A chaque fois, avec des ajustements en fonction des époques et des orientations politiques, le précepte est similaire : pour relancer l'économie, il faut relancer la demande et soutenir la consommation. De nouveaux transferts publics sont alors organisés, qu'il faut financer par de nouveaux impôts qui à leur tour freinent l'activité et aggravent la crise. Les effets escomptés n'étant pas au rendez-vous, les déficits publics se creusent et la dette s'alourdit. C'est alors qu'intervient un nouveau plan de relance.
Patrick Artus et Marie-Paule Virard contestent le bien-fondé de cette approche et se font les apôtres d'une politique de l'offre plutôt que de la demande. En effet, à quoi sert de relancer la consommation si elle va enrichir des économies exportatrices au détriment de la nôtre ? Et c'est bien ce qui semble se produire depuis quelques années. Seule la consommation des ménages soutient l'économie, le commerce extérieur étant en chute libre. Par conséquent, la forte demande intérieure soutient la croissance de l'Allemagne et des pays émergents au lieu d'alimenter la nôtre ! C'est donc à une modernisation de l'appareil productif qu'il faut procéder, selon Patrick Artus et Marie-Paule Virard, pour créer les richesses et les emplois de demain.
Or, le monde de demain est conditionné par un certains nombre de contraintes qui grèveront  la croissance potentielle de l'Europe occidentale. Tout d'abord, c'est un fait connu, le vieillissement de la population mobilisera une part croissante des dépenses nationales. En 2040, la France comptera un retraité pour quatre actifs, au lieu d'un pour sept en 1999 (selon le rapport Charpin sur l'avenir des retraites, remis au Premier ministre en 1999). Un tel bouleversement statistique aura des conséquences budgétaires considérables, tant en termes de financement des retraites que de prise en charge de la dépendance . De plus, l'essor de la Chine laisse entrevoir un nouvel ordre économique dont nous commençons tout juste à ressentir les effets. Pour soutenir un objectif ambitieux de développement national, la Chine devra conquérir des parts de marché considérables à l'échelle planétaire. Or, au vu du cycle de l'innovation toujours plus rapide, ce pays ne saurait se contenter de produits bas de gamme. "Avec ses excédents courants et ses entrées de capitaux – en 2006, le solde de la balance courante représentera environ 160 milliards d'euros – la Chine n'a pas besoin des investissements étrangers pour le financement qu'ils représentent (un montant du même ordre de grandeur, soit moins de 8 % de l'investissement total). En revanche, elle en a besoin pour réaliser les transferts compatibles avec ses exigences de gain de productivité, en se donnant ainsi l'opportunité de copier les technologies étrangères" (p. 72). Les économies occidentales courent donc le risque d'une perte de compétitivité croissante sur le marché mondial et s'exposent à une stratégie prédatrice des pays émergents sur leurs entreprises.
Patrick Artus et Marie-Paule Virard mettent également en avant les déséquilibres qui risquent de perturber l'activité économique mondiale. Le cours des matières premières subit de fortes tensions inflationnistes, les mouvements observés ces derniers mois venant confirmer la thèse des auteurs, élaborée en 2006. La demande chinoise contribuera en effet à alimenter le cycle de hausse des prix du pétrole, déjà largement amorcé. Deux facteurs se conjuguent, la spéculation et la rareté, pour conduire à des envolées des cours de la plupart des matières premières. En outre, ils soulignent, avec une grande clairvoyance, l'instabilité potentielle des marchés financiers, sur lesquels les liquidités ont été très abondantes ces dernières années et qui semblent promis à un avenir moins radieux.
Quelles sont les politiques qui pourraient, dès lors, répondre à cette nouvelle donne ? Les auteurs ne défendent pas, on l'aura compris, une énième relance de la demande, qui ne résoudra pas les défis majeurs posés à l'économie française. "Il s'agit d'expliquer aux Français, comme aux Européens, qu'avec une croissance potentielle à long terme de 1 %, voire moins dans l'état actuel des choses, il ne sert à rien de croire que les politiques de la demande pourront se substituer aux politiques de réforme structurelles. Il ne sert à rien d'espérer pouvoir poursuivre la fuite en avant initiée voilà trente ans. Depuis lors, les politiques qui ont été conduites ont débouché sur une baisse irrésistible de la productivité globale des facteurs, quand il aurait fallu faire exactement l'inverse afin de préparer le pays à affronter le processus général de vieillissement" (p. 136).
Pour être plus attractifs et tirer leur épingle du jeu à l'export, les producteurs français doivent miser sur l'innovation produit et la créativité. Proposer le meilleur produit permet en effet de conserver ses marges, à l'exemple de ce que pratiquent les Allemands depuis plusieurs années, alors que les entreprises françaises sont surtout présentes sur le milieu de gamme et doivent par conséquent abaisser leur prix pour faire face à la concurrence. Il faut toutefois se garder de voir dans cette réorientation un enjeu pour les seules entreprises. L'Etat a en effet un grand rôle à jouer. Il doit encourager la mutation de l'économie vers les secteurs les plus porteurs, alors qu'en Europe ce sont toujours les anciennes activités industrielles qui bénéficient le plus des politiques publiques. Les leviers sont connus : il faut, rappellent Patrick Artus et Marie-Paule Virard, investir davantage dans la recherche et l'éducation. De plus, un environnement beaucoup plus favorable aux petites et moyennes entreprises doit impérativement être mis en place afin de permettre leur croissance. Un renforcement des règles de concurrence, une redéfinition des conditions d'accès à la commande publique ou encore la mise au point de financements adaptés sont autant de pistes pour encourager l'essor des PME, créatrices de valeur et d'innovation. Mais assumer ces fonctions suppose que l'Etat se réforme à marche forcée, en intégrant la culture de l'efficacité de la dépense publique. Les auteurs estiment également indispensable d'opérer des choix clairs afin d'orienter l'action publique vers quelques objectifs précis au lieu du saupoudrage permanent et inefficace que l'on connaît depuis trente ans.
Les auteurs ajoutent à leur analyse économique une dimension sociopolitique essentielle. Alors que, selon un diagnostic aujourd'hui très largement partagé, nous entrons dans l'économie de la connaissance, les politiques publiques françaises ne semblent toujours pas avoir intégré cette dimension nouvelle. Patrick Artus et Marie-Paule Virard soulignent combien ce décalage compromet la solidarité intergénérationnelle et par conséquent la cohésion nationale. Le sous-investissement chronique dans l'enseignement supérieur (un étudiant français "valant" quatre fois moins qu'un étudiant américain), l'inadaptation du système d'enseignement à la structure nouvelle du marché du travail, le trop grand nombre de jeunes quittant l'univers scolaire ou étudiant sans aucun diplôme, ainsi que la perte progressive de valeur des diplômes conduisant à un réel sentiment de déclassement sont autant de facteurs explicatifs des mouvements sociaux répétés de ces dernières années, dans lesquels la jeunesse est en pointe. Les auteurs voient un lien immédiat entre la perduration des modes de pensée et d'action du passé et les inquiétudes d'une jeunesse qui n'est plus au cœur des politiques publiques.
Abordée sous l'angle social ou sous l'angle économique, la démarche de Patrick Artus et Marie-Paule Virard revient à considérer que les politiques économiques initiées ces trente dernières années se sont toutes concentrées sur les deux ou trois prochaines années au lieu de regarder vers les décennies ultérieures. Or, face au choc du vieillissement démographique, il y a urgence. Lorsque l'essentiel des ressources sera mobilisé pour financer les retraites et les dépenses de santé, il sera trop tard pour engager le tournant dont l'économie française a besoin si elle veut rester prospère et offrir aux nouvelles générations des opportunités similaires à celles dont ont bénéficié les enfants du baby boom.

L'auteur

Patrick Artus est directeur de la recherche de Ixis-CIB, professeur à l'Ecole polytechnique et professeur associé à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne.
Marie-Paule Virard est rédactrice en chef du magazine Enjeux-Les Echos .

Table des matières

Prologue. Le cauchemar de 2030.

Chapitre 1.Le temps des autruches
1975 : la relance budgétaire, le classique des classiques
Eté 1981 : les grandes vacances de la dépense publique
1987-1992 : l'investissement première victime de l'Europe
1998 : ils n'ont rien appris !
Pauvres ménages !
Le piège de la richesse comme source de croissance

Chapitre 2. Bienvenue dans un monde de vieux

En 2050, la planète comptera 600 millions de "vieux" de plus qu'aujourd'hui
Capitalisation versus répartition : le vrai faux débat
La guerre des âges aura-t-elle lieu ?
Des contraintes complexes
Travailler plus, travailler mieux

Chapitre 3. Le sacrifice des baby looser 

Un étudiant sur deux quitte la fac sans diplôme
Le déclassement est au programme
Quand l'étudiant français "vaut" deux fois moins que l'étudiant américain
Le "supérieur" du supérieur, clé de la croissance
Les jeunes ne veulent plus jouer les variables d'ajustement

Chapitre 4. Quand la Chine nous réveillera

1,4 milliard de Chinois et nous, et nous et nous…
En Chine, la rareté n'existe pas
L'inertie de l'outil industriel est mortelle
Les Français ne savent pas où aller chercher la croissance là où elle est
Le salut passe par la créativité et l'innovation produit

Chapitre 5. Quand l'Europe devient un handicap

Une Europe aux acquêts des intérêts monétaires et financiers
Le retour du "patriotisme économique" national
Une concurrence fiscale autodestructrice
Quand l'Allemagne joue contre l'Europe

Chapitre 6. De la fragilité du monde

La machine à liquidités tourne à plein régime
L'accord de change fixe Etats-Unis / Chine au cœur du système
La bombe à retardement de l'endettement
Et si les pays émergents faisaient une OPA sur le capitalisme occidental ?
Un prix du pétrole multiplié par quatre en dix ans
Un sous-investissement inquiétant

Chapitre 7. Vous avez dit rupture(s) ?
Une faiblesse de la croissance potentielle inquiétante
Mettre l'argent public au service de la croissance
Le "programme national de réformes"… à l'espagnole
"Libérer" le capital humain
Investir massivement sur les PME
Prendre soin des perdants de la mondialisation

Conclusion

 

 

Quatrième de couverture

Depuis les années 2000, les nouvelles générations sont plongées dans un grand désarroi et leur soutien au système se délite progressivement : les jeunes des banlieues constatent qu'ils n'ont rien à en attendre, les étudiants que leurs diplômes ne garantissent pas l'emploi, les trentenaires que l'ascenseur social est en panne. Tout se passe comme si la France avait sacrifié son "modèle social", lequel profite essentiellement aux baby boomers.
Dans ce livre incisif, Patrick Artus et Marie-Paule Virard montrent que, depuis les années 70, les politiques économiques n'ont pas préparé l'avenir. D'où le noir aujourd'hui : productivité déclinante et vieillissement démographique, permanence du chômage de masse, déséquilibres structurels des systèmes de protection sociale, repli de l'industrie dans la compétition internationale, argent public consacré aux priorités du passé dans un contexte de déficits et d'endettement élevés… La génération au pouvoir n'a-t-elle pas "ruiné" l'avenir de ses enfants ?
Les auteurs expliquent pourquoi le statu quo n'est plus possible face aux défis actuels – en particulier le "boom" économique chinois – et proposent des pistes de réflexion susceptibles de redonner espoir aux jeunes générations. Mais qui constituent aussi une interpellation difficile à ignorer pour les responsables politiques, de quelque bord qu'ils soient.