Lecture

L'Etat de connivence. En finir avec les rentes

Jean-Marc Daniel
janvier 2014
Odile Jacob
Dans son dernier essai, Jean-Marc Daniel plaide vigoureusement pour que nos élites décisionnaires deviennent enfin « quesnaysienne », au lieu de rester tristement « keynésiennes »…c’est-à-dire persister dans des politiques de soutien de la demande condamnées à l’échec alors que, comme le préconisait François Quesnay et les économistes physiocrates en leur temps, il est plus que temps aujourd’hui d’en finir avec la tentation du protectionnisme, de lutter contre les « prohibitions » et les « privilèges exclusifs », et de miser sur la croissance de l’offre productive à long terme, seule capable d’élever durablement notre niveau de vie.

L'ouvrage

Car de nos jours, l’échec est patent : « les Etats surendettés et obèses hérités de ces illusions étatistes ne fournissent plus aux sociétés qu’une baisse généralisée de la croissance sans être en mesure de les bercer de l’illusion du plein emploi ». De plus, notre organisation économique est devenue un « capitalisme de connivence », synonyme de népotisme, d’oligarchies, et d’accumulation de rentes prédatrices, alors qu’il est plus que jamais nécessaire de favoriser, bien au contraire, un « capitalisme de concurrence », fondé sur l’égalité des chances et l’Etat solidaire, où le marché récompense véritablement l’initiative, le talent et la prise de risque entrepreneuriale. Or seule l’économie de marché, c’est-à-dire la concurrence, est susceptible de le garantir et de favoriser l’enrichissement du plus grand nombre grâce à la liberté économique et à l’égalité dans l’action. La concurrence favorise par ailleurs les prix les plus bas possibles pour le consommateur, et permet d’améliorer son pouvoir d’achat. Seul ce type de capitalisme peut réellement lutter contre la pauvreté. Jean-Marc Daniel met d’ailleurs en exergue au début de son ouvrage cette phrase de l’économiste classique Frédéric Bastiat : « les pauvres demandent plus que ce qui est juste, et les riches refusent même ce qui est juste ». C’est à l’Etat de ne pas se tromper de priorité : il doit contribuer à créer un environnement favorable à l’élévation du revenu des pauvres, plutôt que de chercher à taxer les riches au nom de la lutte contre les inégalités. Or l’Etat a commis depuis les années 1970 trois erreurs : avoir maintenu des politiques économiques keynésiennes aujourd’hui obsolètes (tout juste capables de réduire la composante « keynésienne » du chômage due à l’insuffisance de la demande sans mordre sur la composante « classique » liée aux coûts excessifs et à l’inadaptation de l’offre) ; ne pas avoir mis en œuvre des stratégies de croissance durables fondées sur la compétitivité ; et enfin d’avoir laissé se développer des connivences et des rentes qui ont asphyxié l’activité.

D’impossibles réformes ?

Selon Jean-Marc Daniel, trois mots symbolisent nos blocages actuels : la crise, la compétitivité et la dévaluation. La crise s’explique fondamentalement par un affaiblissement continu de notre croissance potentielle, celle que l’on peut obtenir par la mobilisation des facteurs de production traditionnels et compte tenu du niveau de la productivité globale des facteurs. C’est le redressement de notre croissance potentielle qui permettra de réduire le chômage structurel et de mieux contrôler notre dette publique, devenue dangereusement élevée ; sur la question de la compétitivité, la France accumule un déficit extérieur « car elle a désappris l’épargne. Et singulièrement l’épargne publique. » En stimulant artificiellement la demande au détriment de l’épargne et en comprimant les marges des entreprises par une hausse des coûts. Or, citant la fameuse formule du chancelier Helmut Schmidt, et selon laquelle « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain », Jean-Marc Daniel rappelle que la restauration de la profitabilité des entreprises est un préalable à la reprise de l’investissement productif, la variable clé pour stimuler la croissance du PIB ; sur la dévaluation, il fustige les défenseurs de la dépréciation de l’euro comme moyen de restaurer notre compétitivité alors que dans le même temps, nous reprochons aux Chinois de sous-évaluer volontairement leur monnaie pour conquérir des parts de marché de manière soi disant déloyale. Mais il s’agit là d’une tentation mercantiliste de nos élites patronales, qui craignent l’aiguillon de la concurrence, du libre-échange et de la compétition internationale : pourtant, « la concurrence oblige les entreprises à investir pour marquer des points face aux autres, et investir est un impératif catégorique de l’économie, qui précède et conditionne l’emploi ».

Le retour de la croissance ne peut donc passer que par l’entrepreneur et par la diffusion du progrès technique (« c’est l’entrepreneur, stimulé par la concurrence de ses pairs, qui fait la croissance potentielle ») : de Jean-Baptiste Say à Joseph Schumpeter, en passant par Richard Cantillon et Simon Kuznets, ce sont ces auteurs illustres dans l’histoire de la pensée économique qui ont le mieux et le plus finement théorisé le processus de croissance, et ont insisté sur la fonction cruciale de ce personnage qui rassemble des capitaux et prend des risques (« un pari sur l’avenir ») pour révolutionner les routines et lancer de nouveaux produits sur les marchés. Si les firmes craignent souvent la concurrence, celle-ci permet de sans cesse briser les rentes de monopole qui pourraient s’établir, et relance systématiquement la croissance en créant de nouvelles opportunités de profits.

En matière de lutte contre le chômage, plutôt que d’agir obstinément sur la baisse des charges sociales, mieux vaudrait lutter contre le dualisme de notre marché du travail, caractérisé par des règlementations et un code du travail qui bloque les ajustements et le retour au plein emploi. La suppression de nombreuses réglementations permettrait de transformer le marché du travail…en vrai marché, ce qu’il n’est pas aujourd’hui. Encore faudrait-il pour cela réformer le processus de formation des salaires et instaurer un véritable contrat unique de travail avec des contraintes allégées pour les entrepreneurs. Au lieu de ça, les pouvoirs publics se focalisent sur l’emploi à court terme (en grossissant le mille feuilles des contrats aidés tels les « emplois d’avenir » qui ne sont en fait que des emplois du passé financés sur fonds publics), ou en misant sur la réduction du temps de travail au nom d’une vision malthusienne de l’emploi qui ne correspond en rien à la réalité de la dynamique du marché du travail (mais il est vrai qu’Alfred Sauvy avait déjà prévenu en son temps Léon Blum des conséquences néfastes des 40 heures sur la croissance et l’emploi).

Les rentes de l’imposture

Si David Ricardo dénonçait au XIXème siècle les rentes foncières que les propriétaires terriens (les landlords) tiraient de leurs sols, et préconisait l’ouverture au commerce extérieur pour importer du blé moins cher, les rentes d’aujourd’hui sont toujours liées à l’intervention intempestive de l’Etat dans les affaires économiques : dans la société postindustrielle, Jean-Marc Daniel parle de « rente de l’imposture » captée par des groupes sociaux qui ont la capacité d’obtenir un revenu non justifié en fournissant aux autres des informations ou des services surévalués, et de fixer eux-mêmes les prix ou d’influencer leur processus de formation. C’est le cas par exemple dans le cadre des politiques culturelles, de la finance ou de l’industrie bancaire. Ces rentes créent un aléa moral, au sens où ces acteurs se rendent puissants et indispensables et obtiennent de l’Etat la garantie d’être rendu solvables en cas de difficulté. Ces rentes ont hélas un point commun : « celui qui les paie in fine. A savoir le travailleur pauvre, mal protégé par les syndicats fonctionnarisés, qui paie trop cher les produits, qui subit une pression fiscale devenue confiscatoire pour payer une fonction publique pléthorique ». Comment dès lors se débarrasser de ces rentes qui créent inefficacités et injustice sociale ? En misant sur la concurrence et le marché : car l’échange fait profondément partie de la nature humaine («refuser le marché, c’est refuser l’homme »), et la liberté économique suppose travail, exigence et effort, contrairement aux rentes tirées de la protection étatique (qui ne défend finalement que « le confort médiocre des sociétés de routines »).

Si la concurrence peut être cruelle parfois, elle a le mérite irremplaçable de récompenser le talent : dans son cours d’économie politique à Oxford, Willian Nassau Sénior, disciple et descendant de Ricardo, retenait d’ailleurs quatre axiomes pour asseoir sa théorie de la concurrence : la validité du principe d’hédonisme (chacun agissant selon son intérêt), la capacité du système productif à accueillir tout accroissement nouveau de la population, le progrès technique et la productivité croissante, et la théorie des rendements décroissants (qui donne sa forme à la courbe d’offre). La vertu principale de la concurrence est de faire baisser les prix de vente et de doper le pouvoir d’achat de la population, et ainsi de relancer la production totale. La concurrence est en mesure de détruire systématiquement les rentes car elle pousse chaque producteur à diminuer ses tarifs pour rester dans la course, sous peine de voir la demande des consommateurs l’abandonner et filer chez les autres compétiteurs. La concurrence rebat incessamment les cartes sur le marché : ce fut la grande supériorité historique de ce type de capitalisme sur les autres systèmes d’économies planifiées qui ont existé au XXème siècle et qui ont débouché sur les désastres économiques que l’on sait. D’ailleurs dans les économies socialistes, artificiellement au plein emploi, le marché se recréait par ailleurs dans les interstices de la société : dans le cadre du marché noir notamment…

L’urgence de réformes structurelles fondées sur la concurrence

De la fonction publique à l’éducation nationale, en passant par l’assurance maladie et les corporatismes syndicaux, il est temps selon Jean-Marc Daniel de mener des réformes courageuses en faisant confiance aux mécanismes du marché contre les rentes et la société de statut (celle « des guildes et des jurandes »). Pour cela, on peut s’inspirer de réussites étrangères comme celles de David Cameron en Angleterre et de sa « Big society », dans le cadre de laquelle de nombreuses instances publiques ont été déléguées au secteur privé, à l’avantage de l’usager et du consommateur (toujours grâce aux vertus de la concurrence qui récompense le talent plutôt que les statuts). Dans le domaine du marché du travail, outre la lutte contre le dualisme actuel qui pénalise en particulier les jeunes, et au delà de la « flexicurité » danoise, il serait bon d’emprunter aujourd’hui au Danemark le thème de la « mobication ». Il s’agit là de la conjugaison entre un niveau élevé de mobilité du travail, assorti d’un solide droit à l’éducation et à la formation tout au long de la vie, très adapté à l’économie du XXIème siècle qui nécessitera des adaptations permanentes. Dès l’origine, l’Europe a d’ailleurs fait ce choix de la concurrence dans ses principaux Traités : elle a historiquement misé sur les forces du marché pour stimuler la productivité des entreprises et préserver le pouvoir d’achat des consommateurs européens, notamment en garantissant le libre-échange et la non discrimination des produits en provenance des Etats membres. Ces mécanismes se sont d’ailleurs appuyés sur des règles strictes de la concurrence, dont les institutions censées les faire respecter luttent contre les monopoles et condamnent régulièrement les ententes entre les grandes entreprises, et ce au nom de l’intérêt du consommateur.

Ainsi, Jean-Marc Daniel rappelle que si l’Etat a trois grandes fonctions traditionnelles (l’allocation des ressources et la lutte contre les défaillances des marchés, la stabilisation de l’activité économique et la régulation conjoncturelle sur le cycle économique, ainsi que la redistribution des richesses au nom de la justice sociale), il a surtout pour mission de prendre les mesures adéquates pour élever le niveau de vie de toute la population. Car « la véritable solidarité n’est pas d’abaisser les riches mais d’élever les pauvres ». Pour cela, la fiscalité doit se garder d’être punitive (il est temps de fusionner par exemple l’impôt sur le revenu et la CSG) : elle doit plutôt jouer sur les incitations, et notamment dans le domaine de la fiscalité écologique qu’il faut développer selon l’auteur, avec la mise en œuvre d’une vraie taxe carbone (« utilisons la fiscalité pour pousser-les consommateurs-à épargner la planète et mettons par ailleurs en place une fiscalité aussi simple que possible »). Enfin, la dépense publique doit être beaucoup mieux maîtrisée, rendue nettement plus parcimonieuse : elle doit participer à la lutte contre les rentes publiques et les phénomènes de « Robin Hood reverse », soit la redistribution à l’envers (quand les pauvres contribuent au train de vie des riches à l’instar de l’éducation actuelle avec des classes populaires qui financent par l’impôt la réussite universitaire et le système des Grandes Ecoles aujourd’hui massivement réservé aux classes favorisées). L’Etat devra également plus âprement combattre la rente financière et poursuivre la régulation du secteur financier, mais en misant sur la restauration d’une concurrence plus intense entre les banques. Jean-Marc Daniel cite ainsi dans la conclusion de son ouvrage l’économiste de l’université de Chicago Luigi Zingalès, selon lequel l’avenir devra appartenir à un capitalisme au service du peuple, celui « qui tourne le dos à la connivence pour permettre à chacun d’exprimer ses talents en se confrontant aux autres sur des marchés concurrentiels ».

Quatrième de couverture

Quels sont aujourd’hui les vrais obstacles aux réformes structurelles dont la France a besoin ? Pour Jean-Marc Daniel, la réponse tient en un mot : la connivence. Connivence entre un patronat qui craint la concurrence par dessus tout, une gauche protectionniste et un gouvernement qui affiche des tendances colbertistes. Connivence organisée autour du maintien des rentes de toutes natures, et notamment celles des nombreuses professions qui vivent des largesses de l’Etat-providence…Connivence, donc, garantie par l’Etat, sorti de son rôle. Dans cet essai à la fois brillant et provocateur, Jean-Marc Daniel analyse les mécanismes modernes de la rente et dénonce le retour des rentiers. Oui il y a montée des inégalités, mais pas comme on le croit ! Et seule la concurrence permettra de mettre fin aux privilèges. Dès lors, on pourra repenser l’Etat en le recentrant sur ses missions, notamment la lutte contre la pauvreté. Toujours stimulant, Jean-Marc Daniel défend ici une société fondée sur le talent plutôt que sur la rente.

L’auteur

Professeur d’économie à ESCP-Europe-Paris et chargé de cours à l’Ecole des mines de Paris, Jean-Marc Daniel est un spécialiste de l’histoire de la pensée économique et des politiques économiques. Chroniqueur au Monde et sur la matinale de BFM, il a publié notamment 8 leçons d’histoire économique (Odile Jacob, 2012). Il est reconnu en France comme l’un des meilleurs analystes de la rente.