Siemens ou comment articuler R&D publique et privée

Introduction

La R&D  est une catégorie statistique économique et comptable englobant l'ensemble des activités entreprises « en vue d'accroître la somme des connaissances, y compris la connaissance de l'homme, de la culture et de la société, ainsi que l'utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications » (Manuel de Frascati, OCDE, 2002). Concrètement, la R&D recouvre la recherche fondamentale (travaux expérimentaux ou théoriques entrepris en vue d'acquérir de nouvelles connaissances sur les fondements des faits observables), la recherche appliquée (travaux expérimentaux ou théoriques dirigés vers un objectif pratique déterminé) et le développement expérimental (travaux fondés sur des connaissances existantes en vue de lancer la fabrication de nouveaux matériaux, produits ou dispositifs, ou encore d'établir de nouveaux procédés de production). L'entreprise Siemens, qui est très présente dans les industries de pointe, a maintenu ses positions grâce à l'innovation dont elle a toujours su faire preuve. On lui doit d'ailleurs de nombreuses innovations importantes, comme l'aspirateur en 1906, la première machine à café en 1914, le lave-linge turbo en 1928 ou encore, plus proches de nous, Dressman (le robot qui repasse les chemises) ou Coolmedia (réfrigérateur-congélateur équipé d'un écran LCD). La firme allemande cotée en bourse possède plus de  400 sites de production dans 45 pays, des réseaux de distribution dans plus de 190 Etats et emploie plus de  475 000 salariés. La filiale Siemens France est présente dans l'hexagone depuis plus de 150 ans et couvre  6 secteurs de l'industrie. Elle intervient dans les domaines de l'automatisme et du contrôle, de l'énergie, du médical, des transports, des télécommunications et enfin de l'énergie. Employant plus de 120 000 salariés, Siemens France possède 17 centres de production et 10 lieux de R&D.

Un rôle fondamental de la puissance publique

Renforcer la capacité d'innovation

D'une manière générale, les nouvelles théories de la croissance (ou théories de la croissance endogène) ont mis en relief le rôle de l'éducation et de la recherche dans le phénomène de la croissance économique. Evidemment, l'innovation et l'adaptation technologiques proviennent, pour une large part, des entreprises elles-mêmes, ne serait-ce qu'en raison de la  « destruction créatrice »  qui fait que les produits et services nouveaux accélèrent l'obsolescence des technologies existantes ainsi que des biens d'équipement et des qualifications associées à ces nouvelles technologies. Mais le rôle de la puissance publique dans la production de la connaissance est fondamental parce-que cette activité souffre des trois sources classiques de déficience du marché que sont les externalités, les indivisibilités et les incertitudes. La connaissance est en effet un bien public qui a les propriétés d'être non rival  (sa consommation par un individu n'empêche pas la consommation par un autre individu) et parfois aussi non excluable  (aucun individu ne peut exclure un autre individu de la consommation du bien en question). Pour de tels biens publics, l'intervention de l'Etat est parfois nécessaire parce-que, s'ils génèrent de nombreuses externalités positives, leur nature même fait que le marché  n'est pas incité à les produire. D'autre part, la production de la connaissance requiert d'importants coûts fixes  (les indivisibilités) qui font que, si celle-ci s'accompagne d'économies d'échelle importantes, elle est toutefois difficilement mise en œuvre initialement par une entreprise privée. Enfin les investissements en R&D sont dominés par l'incertitude technologique (la recherche débouche-t-elle sur quelque chose ?) et l'incertitude commerciale (les produits nouveaux vont-ils rencontrer la demande du consommateur ?)

Au delà de ces considérations théoriques, l'« écart de savoir » entre l'Europe et les Etats-Unis est important et continue à se creuser : en 1995, l'Europe des 15 avait un niveau de R&D qui représentait  88 % de celui des  Etats-Unis alors qu'en 2001, il n'en représentait plus que  55,6 %. L'investissement dans l'économie du savoir (dépenses consacrées à la  R&D, ainsi qu'à l'enseignement supérieur et aux logiciels) est de l'ordre de 7 % du PIB aux Etats-Unis, contre 4 % pour l'Union européenne. A l'exception de la Finlande, tous les pays européens consacrent moins de  2,5 % de leur PIB à la  R&D, avec une moyenne communautaire de 2 %. Pour de nombreux économistes, cet écart de savoir est la cause de l'écart de productivité entre l'Europe et les Etats-Unis, qui est apparu au cours de la seconde moitié des années 1990. Le retard de productivité est très net dans les industries productrices de nouvelles technologies mais aussi dans les industries utilisatrices de ces technologies. C'est pourquoi l'Union européenne a pris l'engagement, lors du sommet de Lisbonne (23–24 mars 2000)  de s'engager dans une stratgéie de modernisation de la recherche en posant l'objectif d'y consacrer 3 % du  PIB des pays membres d'ici 2010. En dépit de ces bonnes intentions, l'écart a continué de se creuser entre l'Europe et les Etats-Unis dans les années 2000 puisque les dépenses de R&D ont augmenté en moyenne de 4 % par an entre 2002 et 2004 aux Etats-Unis et de seulement  2,3 % dans l'Union européenne à 25. Bien que les investissements de recherche aient repris en Europe en 2005, du fait d'une bonne conjoncture économique, le résultat demeure inférieur à celui des Etats-Unis et, globalement, les objectifs de Lisbonne sont loin d'être atteints. Le taux de recherche, qualifié parfois d'« intensité technologique », se situe encore seulement à un peu plus de 2 % du PIB dans de nombreux pays européens, dont la France (Allemagne, Danemark ou encore Suède ont eux respecté leurs engagements).

Protéger la production de connaissance

D'une façon générale, l'innovation pose un problème d'appropriabilité. Les innovateurs font en effet face au risque de ne pouvoir s'approprier qu'une partie des revenus associés à leurs activités, dès lors que la connaissance est considérée comme un bien public. Il faut donc générer des incitations suffisantes pour l'innovateur, de telle sorte que la compensation couvre les coûts privés attendus. Il faut dans le même temps réduire l'écart entre le rendement privé de l'innovation et son rendement social (les externalités positives qui l'accompagnent). Les deux grandes réponses de la puissance publique pour gérer cette question d'appropriabilité reposent sur la réduction des coûts de production de l'innovation en subventionnant la recherche (ce qui augmente le rendement attendu de la nouvelle connaissance) et sur la restriction de l'exploitation de la connaissance nouvelle en instituant la propriété intellectuelle ou en permettant à des concurrents potentiels de coopérer dans les efforts de  R&D.

Le brevet, qui est un titre de propriété sur une invention qui confère à son titulaire un droit de monopole pour une période limitée et sur un territoire donné, résout partiellement ce problème d'appropriabilité puisqu'il rend la connaissance excluable par des moyens légaux ; il accorde au créateur l'usage exclusif de la connaissance protégée. Toutefois, il engendre par là-même un problème de sous-utilisation de l'innovation (le monopole débouche sur un rationnement dommageable pour le bien-être global). Le droit de la propriété industrielle  doit donc chercher un compromis entre les considérations d'efficacité dynamique qui visent à donner les incitations correctes à la création et à l'innovation, et les considérations d'efficacité statique qui visent à promouvoir la diffusion et l'usage des résultats de l'innovation. Pour parvenir à cet équilibre, ce droit accorde des droits exclusifs uniquement pour une période donnée : dans un premier temps, la protection légale rend le bien excluable  (pour en bénéficier, les usages doivent payer des royalties au producteur) ; dans un second temps, une fois que la période de protection est terminée, le bien tombe dans le domaine public et tous les usagers y ont accès gratuitement.

Les dépôts de brevets sont adressés à un office de brevet national  (en France : l'Institut National de la Propriété Industrielle, ou  INPI) et à des organisations internationales qui sont, soit l'Office Européen des Brevets (OEB), soit l'Organisation Mondiale de la Propriété Industrielle (OMPI, qui comprend 132 membres) permettant la délivrance de brevets nationaux simultanément dans les Etats participants. L'Office Européen des Brevets est né de la Convention sur le brevet européen  (1973) et peut protéger un inventeur dans autant d'Etats qu'il le souhaite parmi les 31 membres que compte cet office. Toutefois, puisque ces brevets européens doivent obligatoirement être traduits dans les langues nationales pour qu'ils soient reconnus, ils présentent un surcoût par rapport aux brevets américains ou japonais. Le brevet européen coûte actuellement 2 à 3 fois plus cher que ces derniers (en moyenne, entre 30 000 euros et 45 000 euros, dont 40 % pour les traductions. Pour réduire ces surcoûts, deux solutions sont envisagées au sein de l'Union européenne : la première, résultant de l'accord de Londres (2000) consiste à limiter les traductions aux trois langues reconnues par l'OEB  (soit l'anglais, l'allemand et le français) ; la seconde s'appuie sur l'idée d'un brevet communautaire qui s'appliquerait sur l'ensemble du territoire de l'Union et qui représenterait un stade important vers le  fédéralisme en matière de propriété industrielle en Europe. Il reposerait en effet sur une interprétation uniforme du droit qui relèverait du droit communautaire.

En l'état actuel des choses, les dépôts de brevets font partie de la stratégie des entreprises. Par exemple, chez Siemens, avant de déposer un brevet, Siemens Corporate Technology  (organisme responsable de la gestion des brevets dans l'entreprise) vérifie la pertinence de celui-ci et assure la coordination entre l'inventeur et les différentes divisions du groupe. Ensuite, Siemens dépose dans un premier temps le brevet dans le pays d'origine de l'inventeur et dispose d'un court délai  (un an) pour décider si le brevet sera déposé à d'autres niveaux  (européen, international, Etats-Unis, Chine). En fait, la décision de déposer ou non un brevet dépend de la vision des divisions concernées de SIEMENS sur l'extension possible de ce brevet, de la politique d'affaires et des pays dans lesquels le brevet  peut être utilisé, ainsi que de la prise en compte du développement temporel de l'innovation.

Un partenariat étroit avec les entreprises

Développer les activités

La  R&D occupe une place très importante dans les investissements des grandes entreprises mondiales. Pour l'année  2007, la première place revient au groupe pharmaceutique Pfizer qui a dépensé 5,8 milliards d'euros ; en Europe, c'est Daimler-Chrysler qui est le mieux placé, avec 5,2 milliards d'euros, se classant 5ème au niveau mondial. Siemens figure également en bonne position avec un investissement annuel en R&D de l'ordre de 5 milliards d'euros. Si, globalement, les entreprises européennes sont bien placées par la taille de leur budget en R&D, l'évolution récente des investissements de cette nature est assez préoccupante : la croissance des dépenses en R&D pour les 1 000 premières entreprises non européennes est de  10 % sur la période  2006/2007, alors que, dans le même temps, les 1 000 premières entreprises européennes n'ont augmenté leurs investissements que de 5,3 %.

Chez Siemens, l'innovation est considérée comme étant capitale pour le développement de l'entreprise. La R&D emploie ainsi plus de 50 000 personnes (dont la moitié est basée en Allemagne) et le groupe détient, à ce jour, plus de 620 000 brevets. C'est Siemens Corporate Technology qui est chargé d'accroître la compétitivité du groupe par le développement de technologies à caractère stratégique (ou technologies de cœur), l'établissement de scénarios du futur dans les domaines d'activité de la compagnie et, bien sûr, comme on l'a vu plus haut, la protection de la propriété intellectuelle. Par exemple, pour gérer son portefeuille  R&D stratégique, Siemens a développé les  « Pictures of the Future », une méthode systématique pour la promotion de scénarios technologiques. L'une d'entre elles, axée sur les soins de santé, tient par exemple compte du vieillissement de la population et de l'augmentation persistante du coût de la santé dans les pays industrialisés. Consciente du problème, l'entreprise a focalisé sa stratégie d'innovation sur les nouvelles technologies diagnostiques et thérapeutiques. Autre exemple dans le secteur automobile avec la volonté de développer la voiture du futur sous 4 angles (Zero accident, Zero emissions, Always easy, Always on), ce qui implique de promouvoir les systèmes d'aide à la conduite, les moteurs hybrides et les systèmes d'information grâce auxquels la voiture peut communiquer. Par ailleurs, Siemens réfléchit également à l' « usine intelligente ». Présentée il y a encore vingt ans comme une utopie, la Computer Integrated Manufacturing  (CIM)  est désormais une réalité grâce aux puissantes technologies dont nous disposons. Grâce à celles-ci, la mise à disposition rapide des informations permettra d'ajuster, avec un délai minimum, la production à l'état du marché.

Rester compétitif

Les pôles de compétitivité sont un des axes de la nouvelle politique industrielle de la France et se définissent comme « la combinaison, sur un espace géographique donné, d'entreprises, de centres de formation et d'unité de recherche publiques ou privées, engagées dans une démarche partenariale destinée à dégager des synergies autour de projets innovants ». La politique nationale des pôles de compétitivité a été lancée en 2004 pour renforcer la compétitivité des entreprises, développer l'emploi sur des marchés porteurs et conforter les territoires. Dès 2004, 105 projets ont été déposés, 67 pôles ont été labellisés, avec 6 pôles mondiaux et 9 pôles à vocation mondiale, sélectionnés sur la base de trois critères : existence d'un partenariat science/industrie, référence à un marché et/ou une technologie et exigence d'un mode partenarial de gouvernance. S'il est encore un peu tôt pour évaluer l'efficacité de ces pôles de compétitivité, il semble que la plupart des implantations font preuve d'un dynamisme remarquable et il apparaît par ailleurs que 39 pôles sur 67 ont atteint les objectifs qui leur avaient été fixés.

Siemens est impliqué dans ces pôles de compétitivité mais aussi dans les autres dispositifs de financement public de la recherche  (Crédit Impôt Recherche, projets mobilisateurs d'innovation industrielle, Pacte PME). Le groupe poursuit le développement de centres de R&D dans d'autres pays, notamment, en Inde et en Chine. C'est ainsi que, sous l'intitulé Siemens Corporate Technology China, deux centres de  R&D devraient accueillir plus de  300 chercheurs en Chine d'ici 2010. Ces deux centres s'inscrivent dans la continuité d'implantations déjà anciennes, à Bangalore et à Shangaï. De cette manière, en optimisant et en renforçant l'émulation et les synergies entre centres de  R&D, Siemens parvient à attirer et à conserver les meilleurs talents.

Conclusion

La France, qui duplique assez fidèlement la situation observée en Europe, à savoir celle d'une insuffisance globale de la R&D (entre la dixième et la quinzième place dans le monde selon les années), présente également la caractéristique d'un poids plus faible du financement privé dans l'effort national de recherche. Au cours des années 2000, alors que les entreprises ont contribué à hauteur de  75 % dans la  R&D aux Etats-Unis et au Japon, elles ne l'ont fait qu'à 65 % en Europe et 52 % en France (avec des faiblesses très importantes dans les technologies liées à l'informatique, l'ingénierie, la santé). La mise en place d'incitations pour dynamiser la R&D, qu'elle soit publique ou privée, ne suffira pas si les efforts entrepris actuellement en recherche ne se transforment pas en innovations et si les innovations ne se transforment pas à leur tour en produits destinés au marché. De ce point de vue, les clusters de recherche qui existent autour de certaines universités américaines (Stanford, MIT) et de grandes entreprises mondiales nous montrent la voie. C'est en impliquant étroitement des multinationales comme Siemens et des organismes publics sur la base d'un partenariat public/privé s'appuyant sur la dynamique des territoires que notre pays pourra faire les choix de spécialisation productive pertinents qui continueront à lui assurer une place de choix dans le concert des grandes nations.

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