Étude de Cas
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Du bonheur national brut à l'indice du bonheur mondial

La facilité toute relative avec laquelle l'indicateur du PIB est construit ne trompe personne – même si la pratique quotidienne de cet indicateur en fait ignorer les limites. Il a donc été rapidement élargi pour essayer de mieux cerner la qualité de la vie, avec les indicateurs sociaux de l'OCDE par exemple. Malgré leur très grand intérêt, ces indicateurs sociaux sont relativement peu connus du grand public et encore moins utilisés. C'est que la facilité d'un agrégat l'emporte sur la diversité, beaucoup plus réaliste, d'une batterie d'indicateurs. Quant à juger du Bonheur National Brut, c'est une vieille ambition des réformateurs qui oublient peut-être que, une fois certaines conditions matérielles atteintes, le bonheur est d'abord une manière de regarder la vie !

Les limites du PIB sont largement connues mais, pour le moins, on sait ce que l'on mesure : selon l'optique retenue, un flux de productions, un flux de revenus, un flux de dépenses. Les difficultés commencent cependant dès que l'on s'interroge sur la liaison entre ces agrégats et un indicateur de satisfaction, de bien-être, voire de bonheur. On sait combien ces concepts relèvent de l'appréciation individuelle, comme on peut le voir en s'interrogeant sur la capacité d'un revenu plus élevé à produire davantage de contentement voire un surcroît d'insatisfaction. Néanmoins, certaines causalités peuvent être facilement mises en doute : ce fut le premier élément du débat, particulièrement nourri au tournant des années soixante-dix autour des questions de coût de la pollution enregistré comme une production par exemple.

Malgré cette discussion et les tentatives qui l'on suivie, la remise en cause du PIB en tant qu'indicateur central du niveau de vie ne s'est pas, à ce jour, réalisée. La difficulté provient en effet de la prise en considération des multiples éléments disparates qui participent à l'épanouissement de la personne aux différents âges de la vie. Le seul indicateur synthétique qui ait été tenté sur ce sujet est l'indice de développement humain mais il limite son champ d'investigation à quatre critères dans trois domaines de la vie : le revenu, l'espérance de vie et la scolarisation. A défaut, les observateurs sont amenés à se satisfaire d'une batterie d'indicateurs qui ne peuvent fournir d'indication synthétique de la situation.

C'est sans doute pour stimuler le débat et nourrir les interrogations que Pierre Le Roy, chercheur indépendant, a commencé à élaborer un "indice de bonheur mondial"1 . L'ambition est d'autant plus considérable que cet indice est couplé avec un "indice de la fracture mondiale" pour faciliter les jugements sur les effets de la mondialisation. Cependant, cet indice composite cache autant de choses qu'il n'apporte d'informations nouvelles et son apport essentiel réside vraisemblablement dans le remarquable travail de collecte des données qui servent de base à ses estimations.

Peut-on amender le PIB ?

La volonté d'améliorer le PIB comme indicateur de référence de la situation des pays est ancienne mais elle n'a abouti qu'à une dispersion de ces indicateurs. Cela tient sans doute au caractère impraticable du projet, malgré le bien-fondé des critiques qui en sont à l'origine.

 

Du PIB au Welfare : histoire d'une tentative avortée

 

La question de l'insuffisance du Produit national brut (ou du Produit intérieur brut) pour mesurer le bien-être de la société se pose depuis plus de 25 ans dans les milieux universitaires. Au début des années 70, les premiers à tenter d'y répondre sont deux économistes américains, William Nordhaus et James Tobin. Ils proposent alors une mesure du bien-être économique (Measure of economic welfare, MEW), élaborée à partir du PNB. Pour ces deux auteurs, le produit national brut est un indicateur de la production et non de la consommation. Pour mesurer le bien-être, il faut se focaliser sur la consommation, classer en positif tout ce qui est censé améliorer le bien-être et en négatif tout ce qui le minore. On sera peut-être surpris de trouver dans cette catégorie les dépenses liées à la santé, l'éducation, la police ou l'armée. C'est qu'il s'agit de "nécessités regrettables" de la vie. On s'accordera plus facilement sur le caractère négatif des déplacements liés au travail et surtout, de la valeur des nuisances et des pollutions liées à la vie urbaine. De l'autre côté, le PIB est accru de la "valeur" du temps de loisir, de celle des services fournis par les biens de consommation durable des ménages et des services domestiques auto-rendus (non pris en compte par les calculs habituels) ainsi que de la valeur des biens de production des administrations.

Signalons également des travaux japonais sur le bien-être national (Net National Welfare, NNW). La mesure de ce NNW "se conçoit comme une somme algébrique de valeurs dont certaines sont positives parce qu'elles accroissent ledit bien-être (consommation publique, consommation des ménages, services rendus par les équipements collectifs, services rendus par les biens des ménages, loisirs, services marchands), et d'autres négatives parce qu'elles le limitent (entretien de l'environnement, dégradations de la pollution, nuisances dues à l'urbanisation)" 2

 

Des indicateurs synthétiques aux études analytiques

 

Devant la difficulté d'obtenir un indicateurs synthétique de satisfaction, les recherches parallèles se sont orientées vers la définition d'une liste d'indicateurs qui conditionnent le bien-être individuel et social. C'est à cette époque qu'est créé le Centre d'Etudes et de Recherche sur l'Economie du Bien-Etre (CEREBE) dirigé par Philippe d'Iribarne, que Jacques Delors publie un ouvrage justement intitulé les indicateurs sociaux (1971), que l'INSEE propose ses premières Données sociales (1973). L'OCDE n'est pas de reste avec une liste d'indicateurs sociaux destinée à mesurer la qualité de la vie (1981) régulièrement actualisée et amendée.

L'originalité de l'OCDE a été de coupler progressivement les indicateurs sociaux avec une batterie d'indicateurs destinés à mesurer les politiques économiques mises en place pour améliorer la situation des citoyens en matière sociale. Cela permet de mesurer au moins deux choses : les gouvernements ne restent pas inactifs devant les problèmes sociaux ; leur action peut être plus ou moins efficace. Ces couples "indicateurs d'état de la société" d'une part, "indicateurs d'action de la société" d'autre part, sont construits autour de quatre objectifs fondamentaux de la politique économique : le renforcement de l'autonomie, l'équité, la santé et la cohésion sociale. Pour ne prendre qu'un exemple, l'objectif d'équité est analysé à travers le niveau et la distribution des revenus tandis que les actions de la société portent sur le salaire minimum et les différentes formes de dépenses sociales. Les documents complémentaires fournissent un exemple d'indicateur de contexte avec la présentation des statistiques de familles monoparentales, un indicateur d'état de la société à travers la réalité du suicide et un indicateur d'action avec la maîtrise de l'information nécessaire à la communication ou littératie.

La qualité des travaux qui sont régulièrement publiés par ces institutions est payée au prix d'une incapacité à donner une vue synthétique de la situation d'un pays et à élaborer des comparaisons internationales où la hiérarchie des résultats soit incontestable. D'où les jugements désormais bien connus où la performance d'un pays dans un domaine particulier est souvent contrebalancée par une contre-performance dans un autre domaine. Les exemples sont nombreux. Le faible taux de chômage américain est souvent mis en balance avec les horaires atypiques ou l'existence de working poors. La performance japonaise jusqu'au début des années quatre-vingt-dix était pondérée par la longueur des temps de transport, l'exiguïté des logements ou encore l'importance des suicides.

 

Du PIB à la qualité de vie : un objectif insaisissable ?

 

Mais ce débat sur les pondérations des critères s'élargit rapidement à la contestation du projet lui-même. N'est-il pas absurde de vouloir quantifier une notion par nature subjective ? C'est en tous cas l'opinion de Pierre Kende lorsqu'il souligne que, contrairement aux conditions de vie matérielles qui peuvent être évaluées au prix du marché, "la qualité de la vie ne se prête pas à la quantification par rapport à une échelle unique des valeurs"4.  La définition du bien-être d'un individu englobe en effet à la fois les conditions matérielles et les "facteurs relationnels situant l'individu par rapport à ses environnements". Le second ensemble échappe à une comptabilité sociale tant en raison de ses dimensions personnalisées que parce qu'il comporte des éléments que l'on peut difficilement additionner : santé, savoir-vivre, état nerveux... Sans compter bien sûr le "caractère personnel, non sériel" d'un jugement qualitatif (chacun ses goûts). En somme, comme l'affirmait Oleg Arkhipoff, dans une étude parue un an auparavant5, le bien-être national est avant tout un problème d'agrégation d'échelles de préférences individuelles. Cette agrégation se révélant impossible à faire, la notion de bien-être n'est donc fondée sur aucune base rationnelle.

Un exemple intéressant de cette problématique se trouve dans le temps de travail. On comprend que, depuis les longues journées de travail du XIX° siècle, il puisse être considéré comme "le négatif de la vie économique". Dans ce cas, les agrégats qui mesurent la production devraient être pondérés non par le nombre d'hommes (PIB par habitant) mais par le nombre d'heures (productivité horaire apparente du travail). Vraisemblablement, le passage du premier indicateur au second accroîtrait l'écart entre les pays riches et les pays pauvres. Néanmoins, une telle approche ne respecterait pas le choix, s'il est libre, de ceux qui ont placé la réalisation d'un projet professionnel au centre de leur vie personnelle et qui, de ce fait, travaillent beaucoup plus que la moyenne. Le plaisir de l'œuvre accomplie vient accroître leur satisfaction et la quantité de travail ne pondère plus en négatif le bilan de leur consommation.

Peut-on mesurer le bonheur mondial ?

En 1990, la Banque mondiale calculait le premier Indice de développement humain (IDH) sur la base de trois critères. On était loin de la définition beaucoup plus extensive du développement que la même institution donnait, l'année suivante, dans son rapport. On peut y lire : "le développement économique tel qu'on l'entend dans le présent Rapport consiste en un relèvement durable du niveau de vie, celui-ci étant mesuré non seulement par le niveau de la consommation, mais aussi par le niveau d'instruction et l'état sanitaire de la population, ainsi que par le degré de protection de l'environnement. Le développement au sens large comprend d'autres éléments encore, notamment des progrès dans le sens de l'égalité des chances, de la liberté politique et des libertés civiques. Le développement a donc pour but ultime de permettre aux habitants de toutes les régions et de tous les pays, sans distinction de sexe, d'origine ethnique, de religion ni de race, de jouir de droits économiques, politiques et civiques plus étendus"6 . D'une certaine manière, le projet de Pierre Le Roy consiste à essayer de ramasser tous ces critères dans un seul et unique indicateur puisqu'il écrit : "A quoi sert-il d'avoir un PIB par tête très important si vous vivez dans un pays où la démocratie n'existe pas ? A quoi sert-il de vivre dans un pays riche si l'air que vous respirez est complètement pollué et si la majorité des habitants du pays voisins vivent dans le dénuement le plus complet ?"

 

L'élaboration de l'indice de bonheur mondial

 

Pour construire son indice du bonheur mondial, Pierre Le Roy a choisi quatre domaines qu'il considère comme essentiels : la paix et la sécurité, la liberté et la démocratie, la qualité de vie et la culture au sens large. Sur chacun de ces domaines, dix indices caractéristiques de l'évolution de la situation mondiale ont été sélectionnés. L'auteur s'appuie sur les données publiées par les grandes organisations internationales (Onu, Banque mondiale, Organisation mondiale de la santé, Interpol…) et les organisations non gouvernementales de référence (Reporters sans frontières…).

Pour obtenir un indice global, l'auteur procède à une moyenne arithmétique de l'ensemble des résultats obtenus pour chacun des critères. L'indice de bonheur mondial est un indice d'évolution entre deux années et non un indicateur de niveau.

Les résultats obtenus pour l'année 2001 signalent une augmentation de 4,16% du bonheur mondial7.  Que recouvre ce chiffre ?

Dans le domaine de la paix et de la sécurité, la moyenne obtenue pour la situation 2001 est de 110,75, soit une progression de 10,75 . Cette amélioration s'explique par une diminution importante du commerce des armes et la forte diminution du nombre de victimes de conflits armés. Par contre, deux éléments évoluent négativement :le niveau des dépenses militaires et la violence quotidienne.

Dans le domaine de la liberté, de la démocratie et des droits de l'homme, la moyenne retenue est seulement de 101,75. Les évolutions les plus marquantes sont la forte baisse des exécutions capitales (- 20%) et le recul de la liberté de la presse (- 15%). Concernant les femmes, on note une évolution contrastée , avec un recul de l'indice sexospéficique de développement humain (ISDH avec - 3,68%) et une progression de l'indice de promotion des femmes (IPF avec + 6,94%).

L'évolution de la qualité de vie est également faible (+ 1,74%). Cette amélioration est surtout due à l'accroissement du PIB par tête (+ 6,96%), à l'amélioration de l'indicateur de pauvreté humaine (+ 7,34%) et surtout à la forte diminution des suicides (- 10,03%). Par contre, il faut noter la nette augmentation de la disparité des PIB (10% environ).

Les quatre chiffres significatifs de l'évolution du bonheur mondial au cours de la dernière année statistiquement connues sont les suivants :

La moyenne arithmétique de ces quatre évolution est de 104,16 ce que l'auteur interprète comme une amélioration de 4,16% du bonheur humain.

 

Discussion sur les indicateurs retenus

 

La liste des indicateurs retenus pour calculer l'indice du bonheur mondial est impressionnante. Pour autant, on observe qu'elle est, à de nombreux égards, moins complète que celle que publie l'OCDE. Cela serait sans importance si le choix des indicateurs ne jouait sur le résultat final.

L'emploi est le grand absent de cette enquête. La probabilité d'obtenir un emploi, éventuellement mesurée par le taux de chômage, la qualité de cette emploi, les relations sociales engagées dans le travail sont des facteurs essentiels de bien-être. A contrario, la durée du travail et des temps de transport qui lui sont liés, les nuisances et les difficultés du travail lui-même viennent pondérer négativement ce qui occupe, dans tous les pays, une part importante des budgets-temps. Or, le développement, c'est manifestement que de plus en plus d'hommes puissent accéder à un travail et que cesse le chômage déguisé qui ne permet pas de mener une vie digne.

Les systèmes de protection sociale sont souvent liés au développement du travail marchand. C'est peut-être pour cette raison que Pierre Le Roy n'en tient pas compte. Or, si le bonheur est dans la qualité de la vie, celle-ci dépend pour une part de la protection contre ses aléas. L'omission des indicateurs de protection sociale est d'autant plus surprenante que la fracture sociale mondiale à cet égard est considérable même si nombre de pays pauvres ont gardé des formes non marchandes de solidarité.

On pourrait imaginer que cet indicateur s'améliore d'année en année, ce que l'auteur a commencé à faire. Cependant, si l'on change un certain nombre d'indicateurs tous les ans, il devient impossible d'effectuer des comparaisons sur plusieurs années à moins de reconstituer la série passée sur la base des nouveaux critères.

 

Discussion sur la méthode utilisée

 

Cependant, la difficulté essentielle provient de l'ambition de mesurer le " bonheur mondial", le monde étant conçu comme une entité unique. Certes, la conscience de la solidarité humaine s'accroît de jour en jour et chacun se réjouit de l'accroissement moyen de l'espérance de vie à la naissance ou de la diminution moyenne de l'émission de dioxyde de carbone par habitant. Néanmoins, cette évolution moyenne peut très bien être contredite par une dégradation localisée. Or, en suivant le critère de Pareto, il est difficile de prétendre à une augmentation du bien-être global dès que l'un des membres de la société voit sa situation se dégrader.

Pour tenir compte de cette difficulté, Pierre Le Roy utilise dans un certain nombre de cas des indicateurs de " fracture mondiale". Il s'agit de tempérer un indicateur, l'accroissement du PIB par tête par exemple, par un autre indicateur, l'évolution de la dispersion de ce PIB. Pour mesurer cette dispersion, l'auteur calcule le ratio de deux moyennes. La première moyenne porte sur le milliard de personnes le plus avantagé selon le critère retenu ; la seconde sur le milliard de personnes le moins avantagé. Mais, en sens inverse cette fois, cet indicateur n'est pas non plus pareto-optimal. En effet, même si l'écart extrême ne bouge pas, il se peut que la situation des quatre milliards de personnes intermédiaires se rapproche des mieux lotis. Cela devrait aboutir à une diminution des inégalités que l'indicateur ne mesure pas.

Ces raisonnements sont particulièrement vrais de l'indice de menace nucléaire. Celle-ci est calculée à partir du nombre de charges nucléaires dispersées dans le monde. Or, parmi les puissances nucléaires, on trouve aussi bien des pays démocratiques peu susceptibles d'avoir recours à cette arme que des pays qui pourraient être tentés d'en faire usage. Le risque de conflit dépend donc beaucoup moins du nombre de têtes nucléaires que de la capacité à en limiter la diffusion et d'en contrôler la production. Cette remarque est particulièrement importante pour qui veut suivre P. Le Roy dans l'ultime étape de sa démarche qui consiste à relier l'indice du bonheur mondial à la mondialisation.

La mondialisation, source de bonheur ?

Le projet est remarquable. A l'heure où les esprits et les corps s'échauffent pour contester la mondialisation dans ses effets sinon dans son principe, il est intéressant d'essayer de s'appuyer sur des indicateurs objectifs. Comme le dit l'auteur lui-même : " Au lieu d'a priori et d'idées reçues, plus ou moins idéologiques, pour juger des bienfaits ou des méfaits de la mondialisation, il sera possible de disposer d'éléments chiffrés permettant de savoir à quel rythme la mondialisation progresse et si elle génératrice de bonheur ou de malheur". Si l'on connaît déjà l'indice du bonheur mondial, l'auteur propose un indice de la fracture sociale mondiale pour en mesure le malheur. Ces deux indices seront reliés à un indicateur de la mondialisation.

 

L'indicateur de fracture mondiale

 

L'idée de solidarité humaine fait son chemin. La sensibilité au malheur d'autrui vient tempérer la relative tranquillité dont disposent les habitants des pays riches, confirmant ainsi l'idée que l'on ne peut vraiment être heureux seul. Cette constatation suffit à justifier la tentative de P. Le Roy de construire un indice de fracture mondiale. Pour y parvenir, il choisit dix critères. Pour chacun d'entre eux, il s'intéresse à la valeur atteinte par le milliard d'habitants le plus riche d'une part, à la valeur atteinte par le milliard d'habitant le plus pauvre de l'autre. Il calcule le ratio de disparité entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres pour une année donnée. Il reste ensuite à refaire le même calcul l'année suivante pour savoir si la fracture mondiale s'accroît ou non.

L'indicateur est intéressant puisqu'il se rapproche du critère parétien : la situation mondiale se dégrade lorsque la situation des plus pauvres se détériore de manière absolue. C'est le cas, par exemple, du taux de mortalité des moins de cinq ans qui passe de 139,19 pour mille en 2000 à 157,02 pour mille en 2001. Par contre, il compte négativement l'accroissement des écarts lorsqu'ils se produisent avec une amélioration de la situation absolue des plus pauvres.

Cependant, sa construction pose un certain nombre de problèmes. En premier lieu, l'espérance de vie est étroitement corrélée avec le taux de mortalité infantile des moins de cinq ans. Pour avoir une idée de l'espérance d'une vie adulte, il faudrait prendre l'espérance de vie à partir de quinze ans par exemple. Si l'on supprime l'un des deux indicateurs (l'espérance de vie à la naissance) pour éviter ce doublon, la fracture mondiale cesse de s'aggraver en 2001 (indice de 100,55). En second lieu, mais dans l'autre sens, l'accroissement de la fracture mondiale est nettement tempérée par l'amélioration relative des consommations dans les domaines des nouvelles technologies. Or, là encore, il y a doublon : si l'on supprime l'un des deux indicateurs (le nombre de postes de radio et de télévision), la fracture mondiale s'est accrue de 5,62% (contre 2,96 selon l'auteur). D'autres indicateurs auraient été plus intéressants, comme l'accès aux médicaments, mais on se doute bien de la difficulté à trouver des statistiques significatives.

Finalement, la manière de calculer le niveau des plus riches et des plus pauvres sur la planète est lui aussi relatif. Le critère utilisé est de cumuler les pays en tête de classement jusqu'à l'obtention d'un milliard de personnes. Mais on sait bien qu'il existe d'importantes inégalités dans ces pays mêmes. Parallèlement, personne ne doute que l'amélioration dans la possession d'instruments tels que les ordinateurs fixes et mobiles dans l'élite urbaine des pays en développement vient accroître la moyenne du pays. Un véritable indicateur de fracture mondiale devrait descendre à ce degré de réalité… insaisissable statistiquement.

Au-delà de cette critique, on retiendra que l'indicateur de fracture sociale est extrêmement dépendant de la nature de ses composantes. Il n'est pas facile de se faire une idée de ce qui s'est passé dans le monde à sa simple lecture. Pour le commenter, il faut nécessairement revenir à l'analyse de chacun des critères.

 

L'indicateur de mondialisation

 

Mesurer la mondialisation est un programme d'autant plus difficile que la définition n'en est pas exactement fixée. L'auteur s'y emploie à partir de six critères. Deux problèmes se posent néanmoins quant au choix de ces critères : leur pertinence d'une part, la sensibilité de l'indicateur à la présence d'un indicateur d'autre part.

Quant à la pertinence, la liaison présumée entre la mondialisation et la part des exportations de biens et de services par rapport au PIB mondial est problématique. En effet, cet indicateur ne dit rien de la mondialisation mais il parle bien du degré d'ouverture des économies. Après tout, les Etats-Unis sont une économie de très grande taille dont le degré d'ouverture est relativement faible. Pourtant, ils sont au centre des discussions sur les effets pervers de la mondialisation. Par ailleurs, on sait que les pays européens sont beaucoup plus ouverts que les Etats-Unis mais que leur commerce est principalement un commerce de proximité. D'ailleurs, la prise en compte de l'Union européenne comme unité économique entraînera mécaniquement une diminution de la mondialisation puisque des échanges internationaux deviendront immédiatement des échanges intranationaux. On pourrait faire une remarque du même type pour le nombre de passagers aériens qui n'est pas pondéré par la distance. Ce n'est quand même pas la même chose pour la mondialisation de faire un déplacement aérien de Paris à Lausanne plutôt que de Paris à Bamako.

Quant à la sensibilité de l'indicateur à ses composantes, on peut aussi prendre deux exemples. En premier lieu, la mondialisation dépend du nombre de pays ayant adhéré à l'OMC par rapport au nombre de pays pouvant y adhérer. Pour l'année 2001, en particulier, la Lituanie, la Moldavie et la Chine sont placés sur le même plan. Or, ce n'est pas la même chose pour l'importance des flux commerciaux de faire entrer la Chine plutôt qu'un petit pays. Une pondération par le volume du PIB ou du commerce donnerait des résultats très différents de ceux qui sont obtenus. Par ailleurs, la prise en compte des connexions à l'Internet dans l'indice global a des conséquences proportionnellement très importantes. Leur élimination de la moyenne entraîne une évolution de la mondialisation de seulement 14,37% en 2001 contre 21,17% lorsqu'on les intègre.

En conséquence de ces difficultés, il n'est pas sûr que l'on sache ce que veut dire une augmentation de la mondialisation mesurée par cet indicateur. L'interprétation des corrélations qui est proposée ensuite en est rendue plus aléatoire encore.

 

Discussion critique

 

Le but de Pierre Le Roy est bien de savoir si la " mondialisation favorise ou non le bonheur mondial et scruter les conséquences de la mondialisation sur la fracture mondiale"9 . Pour l'année 2001, par exemple, il écrit : " Il ne faut pas trop écouter les prophètes de malheur ni les tenants des pensées uniques pour qui la mondialisation est uniquement bonne ou uniquement mauvaise ; dans la réalité dont témoignent les chiffres, la mondialisation exubérante (121,17) n'empêche pas le bonheur mondial de progresser (104,16), mais l'évolution du bonheur mondial n'empêche pas la fracture mondiale de progresser également (102,96)"10 

Bien entendu, un tel jugement ne peut que laisser perplexe. Pour que la mondialisation joue sur le bonheur ou le malheur mondial, il faudrait dégager des chemins de causalité. Pour prendre un exemple simple, en quoi l'évolution des échanges internationaux peut-elle conduire à une amélioration du sentiment de bien-être ? Pour tenter une corrélation conforme aux indicateurs présentés, on se souvient de la thèse ancienne que " le commerce mondial conduit à la paix". A l'époque de la guerre froide, cette proposition avait l'objet d'un débat entre les partisans de l'axiome de Yalta, évidemment favorables à l'échange international avec l'URSS et les partisans de l'axiome de Riga, partisans du blocus économique. Parmi les premiers, Samuel Pisar avait précisément exposé les corrélations auxquelles on pouvait s'attendre : "L'Union soviétique ne peut être conquise que par l'interpénétration industrielle, technologique et commerciale basée sur les intérêts réciproques. Une véritable et profonde interpénétration d'industrie à industrie, d'entreprise à entreprise, d'homme à homme qui permettra à chaque camp d'orienter les esprits vers les vrais problèmes intérieurs et les vrais défis globaux"11  Dire que c'est le commerce qui a finalement eu raison des structures soviétiques est sans doute exagéré mais, justement, la fin de la guerre froide a réduit l'utilité d'une bonne partie de l'arsenal nucléaire que chacun est heureux de déclasser. Le bonheur mondial pourrait s'en trouver accru si la dispersion de l'arsenal nucléaire n'était pas aussi dangereuse son importance absolue.

Cet exemple montre la recherche qu'il faudrait effectuer, critère par critère. Il y a nombre de réflexions intéressantes sur les effets de la mondialisation sur la distribution des revenus à l'intérieur de chaque pays. Cela supposerait de comprendre pourquoi elle aboutit à une moindre inégalité en Corée du Sud alors que l'Amérique latine paraît globalement insensible à cette influence. On s'apercevrait par ailleurs que l'on aurait bien du mal à trouver une corrélation entre les indicateurs retenus pour mesurer la mondialisation et les victimes de catastrophes naturelles ou les dépenses de recherche-développement.

 

 

Conclusion

Le projet de mesurer le bonheur hante les esprits au moins depuis l'époque moderne. Des conceptions philosophiques, humanitaires ou morales aux évaluations statistiques, le fossé paraît infranchissable. Si les statistiques sont utiles pour nourrir un débat de faits, encore faut-il que celles-ci soient solidement établies. Le travail de P. Le Roy témoigne de cette nécessité et de cette difficulté. Pour le justifier, il suffit qu'il rende sensible à la complexité du phénomène et qu'il incite à rechercher les causalités qui conduisent à la diffusion du bien-être et les politiques qui permettront de l'obtenir. Pour paraphraser un père fondateur de l'économie, il suffit qu'il aide à réfléchir aux "causes du bonheur des nations".