Étude de Cas

Démographie et croissance

Les relations entre population et croissance se sont longtemps limitées à la question du nombre, oscillant entre Bodin et Malthus. AU XX° siècle, c'est évidemment le second qui a gagné. Pour autant, le ralentissement brutal de l'accroissement de la population se traduit mécaniquement, par un vieillissement tout aussi brutal. Les effets sur la demande sont connus ; ceux qui concernent l'offre présentent beaucoup d'incertitudes. D'autant que, d'une manière générale, les facteurs qualitatifs l'emportent désormais de très loin sur la stricte quantité de main d'œuvre.

"Le vieillissement de la population a touché plusieurs populations dans l'histoire : la Grèce, Rome et Venise en sont les exemples les plus fameux. A chaque fois, ce fut la mort de la société en question". C'est bien sûr Alfred Sauvy qui s'exprime ainsi dans sa Théorie générale de la population. Si la constatation historique ne fait pas de doute, encore qu'elle intéresse peu de monde, les mécanismes de causalité qui lieraient le vieillissement de la population et le destin des civilisations est pour le moins difficile à mettre en lumière. Il est vrai que, pour notre auteur, ils passent principalement par des transformations de nature psychologique, par nature peu mesurables.

Pour en rester à des éléments plus ou moins quantifiables et tenter des corrélations plus solides, on peut s'intéresser aux canaux par lesquels transitent les liens entre démographie et croissance : demande de biens et services, comportement d'épargne, taille du marché du travail. Dans chaque cas, il faut se souvenir que des distinctions doivent être faites selon que les évolutions démographiques concernent la population dans son ensemble ou ne concentrent leurs effets que sur certaines classes d'âge. Pour l'heure, cette problématique ne concerne que les pays développés, dont particulièrement le Japon. Pour autant, la rapidité de la transition démographique dans nombre de pays en développement pourrait élargir la liste de pays concernés dans des délais très brefs eu égard à l'histoire de leur développement économique.

Parallèlement, il faut préciser ce que l'on entend par croissance économique : s'agit-il seulement de maintenir le niveau de vie d'une population existante sur un territoire donné ou, au contraire, de l'accroître ? Ici encore, les réponses sont complexes. Elles passent par l'analyse des besoins en main d'œuvre, des coûts de structure des services publics lié à la répartition des densités démographiques, de la dynamique créatrice interne. Certaines causalités sont simples, d'autres sont complexes et ambivalentes : même si l'on considère que le progrès technique est endogène, rien ne dit que son application est indépendante du dynamisme de la population ; et ce dernier se distingue lui-même du dynamisme démographique sans en être totalement indépendant.

Si les conséquences des variations de la population totale comme celles des changements de structure démographique demeurent incertaines, le vieillissement démographique risque cependant de freiner la croissance du niveau de vie et d'entraîner des tensions sur le partage des revenus.

Population et croissance : aspects quantitatifs

T. R. Malthus s'inquiétait de la générosité de la nature. K. Marx analysait les dysfonctionnements du capitalisme. Dans le premier cas, c'est l'accroissement de la population totale qui fait peur ; dans le second, c'est la transformation de la population totale en population active qui ne se réalise pas, du fait principalement de l'insuffisance de l'accumulation du capital. L'armée de réserve des chômeurs n'est rien d'autre que la preuve manifeste de cette incapacité du système capitaliste à accumuler assez de capital pour mettre au travail l'ensemble de la population active. En retournant de manière simpliste le raisonnement, on arrive à la conclusion qu'un ralentissement démographique entraîne une moindre pression sur les ressources naturelles (argument malthusien) et résout, au moins sur le papier, l'insuffisance de l'accumulation du capital. Le XX° siècle semble n'avoir justifié aucun de ces pessimismes ; qu'en est-il exactement ?

 

Variation de la population active et croissance dans le modèle néo-classique

 

Dans le cadre du modèle néo-classique (modèle de Solow, 1956), la croissance de la production dépend de deux facteurs, capital et travail, qui sont substituables entre eux. Elle s'explique non seulement par l'accroissement quantitatif de ces facteurs (croissance extensive) mais également par l'accroissement de leur productivité globale (croissance intensive). Celle-ci renvoie essentiellement au progrès technique qui est ici considéré comme exogène.

A première vue, la croissance démographique, pour autant qu'elle se traduise par une augmentation de la population active, devrait avoir un effet positif sur la croissance extensive. Cependant, du fait de la dilution de capital qu'elle induit, elle peut se traduire par une moindre croissance intensive. La solution se trouve alors dans un accroissement de l'épargne, c'est-à-dire par un sacrifice de la consommation présente pour un accroissement de la consommation future. Le niveau de vie actuel connaît une baisse temporaire. Ainsi, par exemple, sous l'hypothèse d'un accroissement de 2% de la productivité totale des facteurs (le progrès technique exogène), "une accélération d'un point de la croissance économique, à taux d'épargne donné, se traduit par une décroissance de 6,25% du niveau de produit par tête, et donc une baisse de même ampleur du taux de salaire" (M. Aglietta, D. Blanchet et F. Héran, 2002, p. 96). Par la suite, la demande de capital supplémentaire se traduit par une augmentation de son rendement ; l'épargne se substitue à la consommation et le chemin de croissance est retrouvé (Blanchet, 2001).

L'un des paradoxes de l'analyse démographique est qu'il est toujours aventureux d'utiliser un schéma de causalité en sens inverse. La logique du modèle de Solow voudrait en effet que le ralentissement démographique se traduise par une augmentation du capital par tête et donc du niveau de vie. Or, pour que cela se produise, il faut que la préférence pour le présent ne l'emporte pas sur les exigences du futur. En d'autres termes, la faible pression démographique peut se traduire, a contrario d'une lecture littérale du modèle, par une augmentation de la consommation présente et donc une diminution de l'épargne. Il est difficile de faire parler les chiffres sur un tel sujet, particulièrement en France, où l'importance des taux d'épargne privés fait contrepoids au déficit d'exploitation des comptes sociaux. Mais si l'épargne d'aujourd'hui est utilisée pour financer des dépenses sociales d'aujourd'hui, cela signifie en même temps que cette épargne est détournée des utilisations productives, qu'elles soient publiques (infrastructures collectives) ou privées.

 

Variation de la population et travail

 

A taux d'activité constants, les inflexions des rythmes de croissance démographique se répercutent, avec le décalage approprié, sur la population active. Il s'agit, a priori, d'un simple effet de volume mais il peut avoir des effets contradictoires. Il n'est pas sans intérêt de remarquer d'abord, que la croissance démographique française de la deuxième moitié du XX° siècle ne s'est que tardivement traduite par une augmentation de la population active ayant un emploi. En d'autres termes, l'offre potentielle de main d'œuvre s'est traduite en une hausse de l'éducation, une baisse des taux d'activité et un accroissement du taux de chômage. Le premier effet peut être considéré comme globalement positif pour la croissance économique de long terme, au moins jusqu'au point où le rendement des dépenses éducatives entre dans sa phase décroissante, ce qui n'est évidemment pas facile à définir. Le second est la traduction d'un arbitrage travail-loisirs particulier à la France (alors que la baisse de la durée annuelle du travail ne lui est pas vraiment spécifique) ; ses conséquences sur la croissance sont manifestes puisque moins d'activité se traduit par moins de production. Finalement, c'est peut-être la crainte et la réalité du chômage qui ont pesé indirectement sur les taux d'activité via, en particulier, les procédures de préretraites.

En même temps, la pression démographique a joué un rôle de premier plan sur l'intensité de la demande. Bien entendu, il est à nouveau difficile d'isoler l'important attrait de la société de consommation naissante durant les Trente glorieuses. Mais justement, cet effet a été accru par la pression démographique.

Reste à savoir ce qui peut se produire en cas de diminution de la population totale. On peut ici dérouler à l'envers les évolutions de la deuxième moitié du XX° siècle. On note, dans le système éducatif, une évolution lente vers la validation des acquis d'expérience. Cela signifie qu'il y a des pistes pour traiter autrement les sorties de l'école sans diplôme. Cela ne change rien aux grandes évolutions des taux de scolarisation dont on peut dire qu'ils ont atteint leur rythme de croisière. Par contre, les taux d'activité devraient connaître un cheminement inverse, en particulier aux âges de transition vers la retraite. Pour autant, nombre d'observateurs s'inquiètent des possibilités de trouver la main d'œuvre nécessaire au fonctionnement de la société, aussi bien en entreprise que dans les fonctions publiques, les secteurs sociaux et de santé. Une augmentation des salaires liée à l'insuffisance de main d'œuvre compromettrait évidemment l'implantation d'un certain nombre d'activités sur le territoire national. Mécaniquement, par contre, la pression sur le marché du travail devrait entraîner une diminution du taux de chômage.

 

Le rôle de la demande

 

La croissance démographique a des effets sur la structure de la demande beaucoup plus que le niveau de la demande elle-même. A moins d'imaginer que l'offre de travail s'accroisse avec le nombre d'enfants, ce qui n'est pas impossible mais ne semble pas avoir fait l'objet d'une étude spécifique, le fait que la population s'accroisse n'entraîne pas d'augmentation automatique des revenus. Ou alors, il faut attendre que les naissances supplémentaires n'atteignent l'âge de l'activité. Inversement, le ralentissement démographique se traduit par une augmentation immédiate des revenus par tête mais des changements importants dans la structure de la demande. Cela signifie que la baisse de la population peut entraîner des déclassements de capital dans les secteurs dont la demande se détourne et des investissements dans ceux vers lesquels elle se déplace. L'effet sur la croissance n'est pas bien clair puisque personne ne sait a priori l'importance des phénomènes de déclassement d'un côté, d'investissement de l'autre. 

Dans les faits, le lien entre évolutions démographiques et fonctionnement du marché du travail n'apparaît pas de manière certaine. Ainsi, la croissance du chômage en France au cours des trente dernières années s'est certes inscrite dans une phase de croissance rapide de la population d'âge actif, mais le décollage de la population avait en fait démarré bien avant, dès le milieu des années 1960 si bien qu'aucune relation de cause à effet ne peut être dégagée avec certitude. Par ailleurs, l'idée que l'augmentation de la population serait synonyme de chômage a été démentie par la baisse du chômage intervenue en France à partir de 1997 et avant même que les effets du ralentissement de la croissance démographique se fassent sentir. Dans le même ordre d'idées, M. Godet (2002) a souligné l'existence d'une forte corrélation positive entre variation de la population et création d'emplois. Dans la période 1975-2000, les deux pays qui ont crée le plus d'emplois, les Etats-Unis et le Japon, sont également ceux où la population a augmenté le plus en valeur relative.

Population et croissance : aspects qualitatifs

Le modèle de Solow conduit donc à une vision nuancée de la croissance démographique. Or, cette vision change de manière radicale si l'hypothèse d'exogénéité du progrès technique sur laquelle se fonde ce modèle est levée. C'est l'objet des modèles de croissance endogène.

 

Croissance démographique et innovation

 

L'idée de considérer la croissance démographique comme un stimulant à l'innovation a été mise en avant dès les années 1960 par Esther Boserup (1965 et 1981). Par la suite, la thèse de Boserup a été développée par Darity (1980) et Pryor et Maurer (1981) : à la vision malthusienne d'une démographie qui agit comme un frein à la croissance, cette approche oppose un cadre dans lequel ce sont les chocs démographiques exogènes qui poussent à l'adoption de nouvelles technologies bénéfique à la croissance.

Les mêmes résultats positifs de la croissance démographique sur la dynamique économique apparaissent également dans les modèles d'apprentissage par l'expérience d'Arrow (1962) et Phelps (1966). Dans ces modèles, l'effet positif de la croissance démographique résulte de la relation proportionnelle observée entre effectif de la population et effort consacré à la recherche.

Enfin, Beaudry et Green (2000) ont récemment proposé un modèle dans lequel l'adoption rapide des nouvelles technologies est plus rapide dans les populations à croissance rapide. L'explication avancée est que, en raison de leur baisse de prix rapide, ces technologies sont devenues peu exigeantes en capital, d'où leur développement rapide dans les pays qui – en raison de leur forte croissance démographique – bénéficient d'une main d'œuvre plus abondante.

 

Les conséquences des changements de structure démographique

 

Jusqu'à présent, les effets de structure par âge de la population ont été ignorés, aucune distinction n'étant établie entre la population totale et le groupe d'âge des actifs. Or, cette distinction est importante dans la mesure où l'accroissement relatif d'une classe d'âge au détriment d'une autre peut avoir des conséquences sur l'accumulation du capital et sur le fonctionnement du marché du travail. Par mesure de simplification, deux classes d'âge seront ici distinguées : la population active et les retraités.

 
Changements de structure démographique et accumulation du capital

 

L'accumulation du capital est directement liée au taux d'épargne et il importe donc de s'interroger sur les liens entre les structures démographiques et l'évolution de l'épargne.

Trois grands groupes de modèles d'épargne peuvent être distingués. Ils se superposent et se recoupent bien plus qu'ils ne s'opposent. On distingue des modèles d'épargne de précaution dans lesquels l'épargne vise à prévenir les risques de la vie, les modèles d'épargne de type cycle de vie dans lesquels l'épargne sert au financement de la période de retraite, et enfin des modèles dans lesquels l'épargne vise un objectif d'accumulation intergénérationnelle, dépassant l'horizon individuel de l'épargnant. Ces trois modèles correspondent à des profils par âge de l'épargne très différenciés. Dans le cas de l'épargne de précaution, l'évolution de l'épargne avec l'âge dépendra de la variation avec l'âge du degré d'exposition aux risques (chômage notamment) et du degré auxquels ceux-ci sont couverts par la sécurité sociale. A priori, ce type d'épargne présente un profil d'âge peu contrasté et les effets des changements de structure démographique sont donc quasiment neutres. Il en va de même dans les cas où l'épargne vise un objectif intergénérationnel.

Dans le cas où l'épargne obéit au modèle du cycle de vie, les effets d'un vieillissement de la population devraient au contraire être très importants. En effet, ce modèle suppose que les individus âgés, après avoir épargné pendant leur période d'activité, adoptent une attitude de désépargne. Dans ce cadre, le vieillissement de la population aboutirait donc à une baisse de l'épargne et de l'accumulation du capital tandis que l'augmentation de la population active aurait l'effet inverse. Toutefois, la validité du modèle du cycle de vie a fait l'objet de nombreuses contestations. Ainsi, pour Flipo (1999), le modèle du cycle de vie n'est pas vérifié empiriquement tandis que selon Blanchet (1990 et 1994), l'origine perçue du vieillissement de la population influence le comportement d'épargne. Ainsi, si le modèle du cycle de vie est vérifié lorsque le vieillissement s'explique par un ralentissement de la croissance démographique, il ne l'est pas lorsque l'augmentation de l'espérance de vie est la cause principale du vieillissement. De plus, les modalités de financement des études d'une part, la nature et la fiabilité des systèmes de retraite d'autre part, interfèrent nécessairement avec le cycle de l'épargne.

 
Changements de structure démographique et marché du travail

 

Si la population anticipe une augmentation de son espérance de vie et, parallèlement, une défaillance probable des systèmes de protection sociale, on peut s'attendre à un accroissement de l'épargne, selon le modèle de Modigliani. Dans ce cas, on sera confronté à une insuffisance de la demande, de nature keynésienne. A long terme, l'investissement lui-même pourra être ralenti, du fait des faibles perspectives de demande, et la croissance contenue. A contrario, il n'est pas exclu d'imaginer que, selon une formule bien connue de préférence pour le présent, les jeunes générations d'actifs ne sous-estiment leurs propres besoins de retraite et ne préfèrent la consommation à l'épargne. On n'ose ajouter ce qu'il en serait du taux d'épargne ou du taux de consommation si les jeunes générations devaient supporter un poids accru de cotisations pour les retraités actuels.

Ces divers effets risquant de s'annuler, la causalité que l'on peut retirer du modèle de Modigliani est pour le moins incertaine. Les effets du vieillissement sur la productivité du travail paraissent plus faciles à aborder.

Les tensions liées au vieillissement de la population

 

La concomitance de la diminution de la fécondité et de l'augmentation de l'espérance de vie explique l'essentiel du phénomène du vieillissement qui touche actuellement la plupart des pays européens. L'espérance de vie moyenne (sur le plan mondial) a en effet gagné 20 ans entre 1950 et 2000, passant de 46 à 66 ans tandis que le taux de fertilité moyen est passé de 2,6 enfants par femme en 1960 à 1,4 en 1998. Si, en 2000, 10% de la population mondiale avait plus de 60 ans, ce taux devrait atteindre 21% en 2050. Sur le plan européen, le Royaume Uni, les Pays Bas et l'Irlande seront les pays les moins touchés par le phénomène du vieillissement tandis que la France se situe dans une position intermédiaire (l'indice de fécondité atteignait 1,9 en 2001).

 

Le vieillissement de la population devrait freiner la croissance du niveau de vie

 

Qu'il s'agisse du modèle de croissance néo classique (modèle de Solow) ou des modèles de croissance endogène, la productivité globale des facteurs constitue un des moteurs de la croissance. Dès lors, l'effet du vieillissement de la population sur la croissance économique dépend essentiellement du lien entre vieillissement et productivité.

Ce lien transite par de nombreux canaux. En premier lieu, le vieillissement  de la population modifie l'activité innovante du fait de l'accroissement de la demande en innovations destinées aux personnes âgées. Comme le montre Bodier (1999), les catégories âgées de la population sont caractérisées par un niveau de vie élevé et privilégient les services de santé, confort et loisir. Ce mouvement pourrait donc se traduire par l'éviction de certaines activités innovantes au profit de ces activités. Toutefois, répondre à cette nouvelle demande implique de développer fortement le secteur des services et d'assouplir les règlementations qui s'y appliquent. Ceci est particulièrement vrai en France où le secteur tertiaire est encore relativement peu développé par rapport à d'autres pays européens comme le Royaume Uni (Conseil d'analyse économique, Productivité et emploi dans le secteur tertiaire, 2004).

En second lieu, le vieillissement de la population peut avoir des effets sur la capacité à entreprendre d'une société. Or, comme l'ont montré Caballero et Hammour (1994), le simple jeu création/destruction d'entreprises peut être générateur de gains de productivité et le rôle de l'entrepreneur est donc essentiel. A cet égard, de nombreux éléments semblent indiquer que la capacité d'entreprendre dépend de l'âge de l'individu. Ainsi, selon Duhautois (2000), la propension à créer une entreprise est deux fois plus élevée pour les moins de 45 ans. Toutes choses égales par ailleurs, l'évolution démographique à venir pourrait se traduire en France par une réduction de près de 10% de la création d'entreprises. Toutefois, ces chiffres doivent être interprétés avec prudence dans la mesure où ils sont largement dépendants de la perception par la société du phénomène du vieillissement. Or, le recul de l'horizon de vie et les effets positifs d'une expérience professionnelle plus longue sont des éléments susceptibles de faire évoluer les comportements sociaux.

Enfin, se pose la question de la productivité des personnes actives âgées. Pour Wan (1994), les facultés d'assimilation baissent avec l'âge si les nouvelles compétences sont qualitativement différentes de celles qui ont déjà été acquises. Toutefois, d'autres travaux mettent en avant les gains de productivité liés au phénomène d'apprentissage par l'expérience (c'est le cas des modèles de capital humain). Pour Lindh et Malmberg (1999), le vieillissement de la population d'âge actif aboutirait par ce biais  à une hausse de la productivité.

On voit que le défi du vieillissement est aussi le défi de la formation tout au long de la vie. Si c'est une source de productivité, c'est aussi une source de coût, donc de perte de compétitivité relative face à des pays plus jeunes. Il est vrai que le retournement démographique concernera aussi les pays émergents que sont l'Inde et la Chine.

 

Le vieillissement de la population et les tensions sur le partage des revenus

 

Le vieillissement en cours de la population va modifier la répartition de la population entre actifs et retraités. En France par exemple, le ratio de dépendances des retraités (60 ans et plus rapportés aux 20-59 ans) devrait ainsi augmenter de 60 à 120% selon le scénario démographique retenu. De plus, le vieillissement de la population entraîne une augmentation des dépenses de santé. Pour Plane et Algava (2001), le poids des dépenses de santé dans le PIB français devrait ainsi passer de 10 à 13,2% en 2050.

Ces données mettent en avant l'existence d'un conflit potentiel entre actifs et inactifs. En effet, selon le modèle INGENUE (2002), une augmentation des cotisations retraite des deux tiers serait nécessaire pour couvrir le besoin de financement à long terme du régime. C'est dans ce contexte qu'a été adoptée, en juillet 2003, la loi portant réforme de la retraite. Toutefois et selon les premières analyses menées par la Direction de la Prévision (2004), seuls 40% des besoins de financement du régime de retraite pourront être couverts en 2020, le besoin de financement étant plus important encore dans le secteur public.

La situation à venir des finances publiques impose d'accorder la priorité à des politiques économiques favorables à l'offre de travail et à la croissance potentielle, seules susceptibles d'éviter un conflit entre actifs et inactifs. A cet égard, l'augmentation du taux d'emploi des personnes âgées (il se situe actuellement en France aux environs de 10% pour les 60-64 ans contre 49% en Suède) devrait constituer l'objectif principal des années à venir au même titre que la hausse des efforts financiers en matière de recherche et développement.

Les relations entre démographie et croissance sont au cœur de l'analyse économique depuis les origines. Entre la crainte du nombre d'hommes (par défaut ou par excès) et la reconnaissance du fait que ce sont les fluctuations de la population qui posent le plus de problème, il s'est écoulé un long temps, et il n'est pas certain que la conscience générale l'ait intégré. Nous préparons sûrement notre avenir à l'échéance d'un demi-siècle et nous traitons souvent de ces questions à l'échéance d'une décennie sinon d'un gouvernement. De même, la question de la structure de la population active, de son influence sur la demande ou l'épargne est l'objet d'approches intéressantes où les confusions restent nombreuses. L'accroissement de la population n'entraîne pas, de soi, une augmentation de la demande, pas plus que la diminution de la population ne pèse sur la demande globale. Par contre, ce sera sans doute l'une des grandes déceptions de l'histoire, alors que le ratio de la durée de vie active sur la durée de vie totale a diminué de manière constante au XX° siècle, il ne fait pas de doute qu'il s'accroîtra au XXI° siècle, prouvant la faiblesse des politiques publiques à gérer convenablement la distribution intergénérationnelle des revenus.

 

Références
 

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Blanchet Didier (1989), "Croissance de la population et du produit par tête au cours de la transition démographique: un modèle malthusien peut-il rendre compte de leurs relations ?",Population, 44e Année, No. 3 (mai-juin), pp. 613-629

Blanchet Didier (2001), "L'impact des changements démographiques sur la croissance et le marché du travail : faits, théories et incertitudes", Revue d'économie politique, vol. 111, p. 511-564

Bodier M. (1999), Les effets d'âge et de génération sur le niveau et la structure de la consommation, Economie et statistique, Paris, INSEE, n° 324-325, p. 163-180

Cabarello R., Hammour M., (1994), "The Cleansing Effect of Recession", American Economic Review, n° 84(5), pp. 1350-1368.

Cahuc Pierre et Debonneuil Michèle(2004), Productivité et emploi dans le secteur tertiaire, rapport du Conseil d'Analyse Economique, n° , Paris, La documentation française, disponible sur www.cae.gouv.fr

Darity, William A., Jr. (1980) “Changes in Black-White Income Inequality, 1968-1978: A Decade of Prog- ress?" Review of Black Political Economy, Summer 1980, 10, 354

Easterlin, Richard A. (1980), Birth and Fortune: The Impact of Numbers on Personal Welfare, Basic Books, New York, 205 p.

Flipo, A. (1999), "Démographie et taux d'épargne des ménages : une analyse prospective", Note Insée, n°13/G211, juin

Godet Michel (2002), “Nouvelle croissance ou vieilles lunes”, Futuribles, n° 257, octobre

Lindh Thomas et Malmberg Bo (999), “Age structure effects and growth in the OECD, 1950-1990”, Journal of Population Economics, volume 12, number 3, August 

Pryor, FL et Maurer, SB "On induced economic change in precapitalist societies", Journal of Development Economics, 1981, 10, 325-353

Sauvy Alfred (1963), Théorie générale de la population, Paris, PUF