Le « KEYNESIANISME MILITAIRE » : une explication de la croissance actuelle de l'économie Russe ?

D’après de nombreux experts, les sanctions économiques et financières imposées à la Russie après son invasion de l’Ukraine il y a maintenant un peu plus de deux ans, sanctions qui il faut le rappeler étaient les plus lourdes imposées à une grande puissance depuis la deuxième guerre mondiale, devaient rapidement plonger le pays dans une série de difficultés. En 2022, le Fonds monétaire international s’attendait à ce que l’économie russe connaisse une baisse d’au moins 10% en 2022 et en 2023. Or, à la place, on a pu observer que si la croissance russe a connu un modeste recul de 1,1% en 2022, elle est repartie dès 2023. Et pour les années suivantes, les prévisions de croissance se situent chaque année aux alentours de 1,0% (Selon Statista, voir graphique ci-dessous). Comment expliquer ces relatifs bons résultats économiques ?

 

 

L’explication la plus fréquemment avancée, outre il est vrai la vigueur du prix des matières premières (la Russie est une économie qualifiée de « rentière », dont les avantages comparatifs proviennent des ressources naturelles qu’elle exporte, à savoir le pétrole, le gaz, les minerais, les produits agricoles de base) et les stratégies de contournement des sanctions dont le pays fait l’objet, repose sur le passage de la Russie à une économie de guerre. L’Etat russe a progressivement basculé dans une sorte de « keynésianisme militaire » avec maintenant le tiers de ses dépenses publiques consacrées à l’effort de guerre. En 2024, le budget de la défense du gouvernement russe devrait être équivalent à 6% du PIB (environ 106 milliards d’euros), soit plus que les dépenses de santé, d’éducation et d’environnement réunies. Tout cet argent dépensé stimule l’économie russe à tel point que son principal souci n’a pas été la récession, mais bientôt plutôt l’inflation, avec une hausse des prix dépassant 7%. Conjuguée à l’envolée des prix et des salaires, la faiblesse du rouble a forcé la Banque centrale russe à porter ses taux d’intérêt à 16%. La question se pose alors de savoir si l’économie de guerre est plus ou moins soutenable à long terme.

Le keynésianisme militaire fait référence à une doctrine qui prête aux dépenses militaires des effets économiques positifs, notamment liés à leurs effets multiplicateurs sur l’économie, et au rôle fondamental qu’elles pourraient jouer dans l’absorption du « surplus ».

L’origine de cette doctrine se trouve en particulier chez Malthus qui, à la différence d’autres économistes classiques qui postulent un équilibre entre production et consommation dans l’économie de marché (loi de Say), met en relief la contradiction inhérente au capitalisme entre l’accumulation du capital et l’allocation des revenus. On retrouve cette idée de surplus plus tard chez Marx bien sûr, et également chez Veblen au tout début du XXème siècle quand il souligne le rôle important des « dépenses de gaspillage » pour renforcer la demande et accroître les profits. Au passage, même dans la période contemporaine, l’idée d’un capitalisme contraint de dépenser sa « part maudite » en préparant ou en faisant la guerre est encore bien présente. C’est ainsi que Krugman lui-même en 2011 (« Bombs, Bridges and Jobs », New-York Times) affirme que « les dépenses militaires créent des emplois quand l’économie est déprimée » et que « l’économie n’est pas un jeu moral : dépenser pour des choses que vous n’aimez pas est toujours dépenser, et plus de dépenses vont créer plus d’emplois ».

Quant à Keynes, il a développé comme on le sait dans les années 1930 le concept de « multiplicateur de dépenses publiques » en indiquant que son effet se fait sentir « quelle que soit la finalité à laquelle est destiné cet argent ». Dans cette perspective, « la construction de pyramides, les tremblements de terre et même les guerres peuvent servir à accroître la richesse ». Et à la veille de la guerre, en 1939, Keynes défend le réarmement britannique, dont il attend un effet multiplicateur sur l’économie et sur l’industrie.

 

Cependant, après KEYNES, les écrits sur les dépenses militaires prennent une tonalité plus critique, émanant bien souvent d’économistes qualifiés de « keynésiens ».

 

Un premier argument critique est énoncé par Kalecki sur la dimension temporelle des effets des dépenses militaires. Dans une conférence donnée en 1942, il explique que si ces dépenses exercent un effet de relance à court terme, elles sont incapables de remédier aux difficultés du capitalisme à plus long terme que sont la surproduction et la baisse du taux de profit, notamment parce qu’elles sont contraires aux intérêts des milieux d’affaires et de l’industrie (en opérant une socialisation excessive de l’économie).

Un deuxième argument est énoncé par Robinson sur la finalité des dépenses publiques. En 1981 (« The Arms Race », Tanner lectures on Human Values, University of Utah Press), elle dénonce avant tout le coût d’opportunité des dépenses militaires, à savoir l’effet d’éviction résultant de l’accaparement par la production d’armements de ressources qui auraient pu être consacrées à satisfaire des besoins essentiels tels que l’éducation, la santé, la protection sociale, les transports ou encore les infrastructures. Cet argument revient à dire, conformément aux théories modernes de la croissance endogène, qu’il y a de bonnes et de mauvaises dépenses publiques. Les bonnes dépenses publiques sont celles qui permettent de satisfaire les besoins humains en alimentant la croissance de long terme.

Enfin, un dernier argument, celui-ci conforme aux enseignements de la théorie classique, évoque les maux potentiels des dépenses militaires qui engendrent une hausse de la dette publique, en « enrichissant les débiteurs oisifs et dépensiers au détriment des créditeurs industrieux et frugaux » (Smith, 1776), et en faisant reposer le poids de cette dette sur les générations futures.

Et si on actualise la question des dépenses militaires à la lumière des problèmes du moment, deux limites obligent à réexaminer la notion de « croissance par le gaspillage ». La première est celle de l’escalade des dettes publiques, certes soutenables pour le moment, mais dont on craint quand même qu’elle ne finissent un jour par mettre en péril l’économie mondiale. La deuxième limite est liée à prise de conscience des limites écologiques de la croissance. Dans un monde où les ressources naturelles sont désormais rares (le monde « fini »), on peut s’interroger sur la rationalité d’investissements qui ont pour conséquence de détruire l’environnement et le capital matériel accumulé.

Voir la notion de dette publique dans le lexique de Melchior

Voir le point d’actualité « Faut-il s’inquiéter de la dette américaine ? »

Si on en revient maintenant à l’économie russe, on peut considérer avec Alexandra Prokopenko (ancienne banquière centrale russe) que le modèle économique actuel sera bientôt confronté à un trilemme impossible, à savoir le financement de la guerre, le maintien du niveau de vie de la population, et la maîtrise de l’inflation. D’après Mme Prokopenko, la poursuite actuelle des dépenses militaires et de la préservation du niveau de vie se fait au détriment de la stabilité macroéconomique, et ce modèle n’est pas viable à long terme. Tôt ou tard, le choix devra se reporter vers une baisse importante du niveau de vie de la population russe. C’est en hypothéquant son avenir que la Russie a pu obtenir un taux de croissance positif sur la période récente.

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