Le patriotisme économique

Le patriotisme économique en France

Juillet 2005 : L'affaire Danone relance le patriotisme économique

En juillet 2005, une rumeur d'OPA hostile de Pepsi sur Danone défraie la chronique en France. Danone est l'un des fleurons de l'industrie française, de surcroît dans le secteur agroalimentaire, l'un des fers de lance de l'économie nationale. Le Premier ministre Dominique de Villepin, nommé un mois plus tôt, réagit immédiatement. Le 27 juillet, invoque le patriotisme économique pour justifier une réaction officielle du gouvernement français à cette possible acquisition.

Il annonce alors la publication prochaine d'un décret censé protéger quelques secteurs sensibles de l'économie d'une prise de contrôle par des acteurs étrangers. Il reprend ainsi une proposition faite à l'automne 2004 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Economie et des Finances, mais restée lettre morte. Par ailleurs, il s'engage à renforcer la compétitivité de l'économie française en réformant la fiscalité (notamment l'ISF) et en développant les pôles de compétitivité. Enfin, il confie à la ministre déléguée au commerce extérieur la mise en place d'un plan de relance des exportations françaises.

Pepsi n'émettra finalement pas d'OPA sur Danone, mais l'affaire marque le début d'un nouveau cycle politique.
 

Août 2005 : Une "loi du mois d'août" pour protéger Renault

En plein été, le ministre de l'Economie et des Finances Thierry Breton dépose un projet de loi, dont l'article 34 instaure un régime inédit en matière d'offre publique d'achat (OPA). Il contraint en effet l'auteur d'une OPA sur une société cotée à Paris à inclure dans son offre toute filiale détenue à plus de 33% par la société visée. Une mesure qui, pour les commentateurs, est destinée avant tout à protéger Renault. La valorisation de la firme française n'est que de 20 milliards d'euros, tandis que celle de sa filiale japonaise Nissan est de 60 milliards d'euros. De quoi rendre toute opération sur Renault beaucoup plus coûteuse.
 

Automne 2005 : Passe d'armes avec la Commission européenne

Le gouvernement travaille dès la rentrée de 2005 à la préparation du décret anti-OPA. Il envisage tout d'abord de préserver une petite dizaine de secteurs économiques. Rapidement, la Commission européenne, gardienne des Traités communautaires, réagit. Elle transmet plusieurs mises en garde à Paris : le décret devra se limiter à des secteurs très précis pour ne pas faire l'objet de poursuites devant la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE).

31 décembre 2005 : Publication du décret anti-OPA

La version finalement publiée au Journal officiel du décret anti-OPA est nettement moins ambitieuse que ce que le Premier ministre avait tout d'abord annoncé. Seuls les secteurs de la sécurité, de la défense et les casinos sont finalement protégés : tout investissement étranger doit alors faire l'objet d'une notification préalable. Cette obligation ne s'applique pas pour les investisseurs de l'Espace économique européen.

Premier trimestre 2006 : Un vent d'annonces d'OPA relance la polémique

Progressivement relegué au second plan de l'actualité, le patriotisme économique revient en force au premier trimestre 2006, à la faveur de deux faits quasi concomittants.

Le 27 janvier, l'entreprise Mittal Steel, dirigée par riche homme d'affaires indien, annonce qu'elle compte lancer une OPA hostile sur Arcelor, le géant européen de l'acier né de la fusion en 2001 de Aceralia, Arbed et Usinor. La France réagit vivement à cette annonce, par la voix du ministre de l'Economie et des Finances Thierry Breton.  La France et le Luxembourg sont alors à l'unisson : il faut tout faire pour empêcher cet "Aribus de l'acier", selon l'expression employée par le PDG d'Arcelor dans une interview au quotidien Le Monde, de tomber dans le giron indien. Lakshmi Mittal, le patron du groupe, tient bon. Il annonce son intention de lancer l'OPA fin avril,  puis, face au retard pris dans la procédure, réaffirme sa détermination. Afin de mieux séduire les milieux d'affaires européens, il s'adjoint les services de François Pinault, qui se déclare choqué par les propos racistes tenus selon lui à l'encontre de M. Mittal.

Le 23 février, une nouvelle annonce fait la une des jounaux : la compagnie énergétique italienne Enel souhaite lancer une OPA sur Suez, société franco-belge. Deux jours plus tard, le ministre de l'Economie et des Finances Thierry Breton réplique en annonçant la fusion de Suez et de Gaz de France. Enel maintient son intention d'acquérir Suez. Les deux camps affûtent, au cours des mois de mars, avril et mai, leurs armes et leurs arguments. Cette grande manœuvre intervient en plein débat sur l'indépendance énergétique de la France et de l'Union européenne. Elle est d'autant plus sensible que Suez, via l'ex-Compagnie générale des eaux, détient la moitié du marché des concessions de service public de l'eau, hautement stratégique pour l'ensemble des collectivités territoriales françaises.

1er mars 2006 : L'épargne salariale au secours du patriotisme économique

Le 1er mars, le Premier ministre présente un projet de loi relatif à l'épargne salariale. L'objectif est de permettre la distribution d'actions gratuites aux salariés, mécanisme jusqu'alors réservé aux dirigeants de l'entreprise. Les salariés étant présumés plus attachés à leur entreprise que les investisseurs institutionnels, ce nouveau dispositif devrait permettre aux entreprises cotées de résister aux OPA hostiles.

1er mars 2006 : Rencontre entre Dominique de Villepin et José Manuel Barroso

Le Premier ministre rencontre le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso. Celui-ci s'inquiète d'un "retour à la rhétorique nationaliste". En réponse, le Premier ministre souligne que "le patriotisme économique, ce n'est nullement voir la France se recroqueviller sur elle-même. Notre seul objectif est de lutter à armes égales, de valoriser nos atouts dans le respect des règles".

13 mars 2006 : Conseil Ecofin

Lors du Conseil des ministres de l'Economie et des Finances (Ecofin) de l'UE 25, plusieurs responsables européens manifestent leur mécontentement. Didier Reynders (Belgique), Karl-Heinz Grasser (Autriche, pays exerçant alors la Présidence de l'Union européenne) et Joaquin Almunia (commissaire européen en charge de la politique économique et monétaire) s'inquiètent d'un retour des barrières nationales dans le marché intérieur européen. Le Premier ministre luxembourgeois et Président de l'Eurogroupe Jean-Claude Juncker, en pleine affaire Mittal-Arcelor, défend des concepts industriels qui sous-tendent les projets. Pour Thierry Breton, ministre français de l'Economie et des Finances, le patriotisme économique a une certaine modernité. Les deux hommes reprochent à Mittal l'absence de projet industriel et expriment leurs inquiétudes pour l'emploi en Europe.

28 mars 2006 : Le patriotisme économique s'invite à la table des dirigeants européens

En mars, l'énergie est au menu des discussions des chefs d'Etat et de gouvernements lors du Sommet européen de Printemps. Le Président du Conseil italien Silvio Berlusconi, en campagne électorale, tente de fédérer un groupe de pays autour du Royaume-Uni et des Pays-Bas, réputés les plus libéraux. Il souhaite que l'Union européenne rappelle à la France les règles du marché intérieur et l'enjoigne à ne pas interférer dans l'OPA annoncée par Enel sur Suez. La tentative échoue.

1er avril 2006 : Rencontre entre Dominique de Villepin et José Manuel Barroso

Le projet de loi transposant la directive anti-OPA est adopté. Dans la loi, le gouvernement a introduit un mécanisme de "pilule empoisonnée". L'entreprise visée par une OPA peut émettre des bons de souscription d'actions pour faire face à l'offensive. L'opposition parlementaire vote en faveur du texte.

Une rhétorique partagée

Si la rhétorique sur le patriotisme économique est typiquement française, de nombreux Etats européens (et même hors de l'Union européenne) ont eux aussi, dans la même période, connu des épisodes internes marqués par une défense des "champions nationaux".

Italie

En juillet 2005, la Banque d'Italie s'active pour protéger la banque Antonveneta contre l'offensive du Néerlandais ABN Amro. Quelques mois auparavant, les pouvoirs publics avaient réussi à faire échouer le rachat par BBVA (Espagne) de la BNL, toujours dans le secteur bancaire.

Luxembourg

Premier actionnaire d'Arcelor avec un peu plus de 5% du capital, le gouvernement luxembourgeois se démène depuis janvier 2006 pour empêcher l'OPA de Mittal Steel sur Arcelor, la sidérurgie symbolisant à elle seule l'industrie luxembourgeoise.

Pologne

Fin mars 2006, le gouvernement annonce préférer la constitution d'un champion national de l'électricité à la cession de l'entreprise publique en cours de dénationalisation à Endesa (Espagne).

Espagne

Alors que les entreprises espagnoles (dont Telefonica, acquéreur de O2, et Sacy, intéressé par Eiffage) se montrent offensives à l'international, le gouvernement espagnol protège ses grandes entreprises. Il se mobilise en effet durant plusieurs mois pour empêcher la reprise du champion énergétique Endesa par le groupe allemand E.ON, leader européen du secteur.

Allemagne

Gerhard Schröder, très proche de Volkswagen, organise la riposte après l'ouverture du capital du constructeur automobile imposée par l'Union européenne (le capital a longtemps été détenu en partie par le Land de Basse-saxe, dont Schröder fut ministre-président pendant une dizaine d'années). Porsche prend des parts du capital, afin de conserver l'indépendance et l'identité allemande du groupe.
La nouvelle chancelière Angela Merkel, élue en septembre 2005, semble toutefois moins encline au patriotisme économique. Elle s'implique peu dans l'avenir de Bayer, groupe pharmaceutique parmi les plus importants d'Europe, en pleine réflexion sur son avenir.

Etats-Unis

Le gouvernement fédéral s'oppose à la reprise du pétrolier Unocal par un groupe chinois.

Chine

Le gouvernement bloque le rachat de Laiwu par Arcelor. Peu de temps après, il annonce choisir une technologie chinoise plutôt qu'étrangère pour la ligne grande vitesse Shanghai-Pékin. Par ailleurs, au sein du Parti, les discours favorables à un ralentissement de l'internationalisation de l'économie se multiplient.