La mondialisation, un facteur d’inflation ou de désinflation ?

A la fin du mois de septembre dernier, l’inflation en France s’élève à 1,6% par rapport à septembre 2009 selon l’INSEE. D’après certains analystes, celle-ci ne devrait pas dépasser les 2% cette année, compte tenu de la situation économique du pays (tensions sur le marché du travail, reprise atone de l’activité). Cette inflation relativement faible peut apparaître bienvenue après l’envolée des prix des années ayant précédé la crise : 2,8% en 2008, 1,5% en 2007 mais avec une accélération en fin d’année pour atteindre 2,6% en décembre. Mais elle peut également être perçue comme annonciatrice d’un retour aux tendances inflationnistes, l’inflation n’ayant pas dépassé 0,1% en 2009. Avec la reprise de l’activité de certains pays émergents (la croissance de la Chine est estimée à 9,5% pour 2010 par le State Council Development Research Center), de nouvelles tensions sur les prix de certaines matières premières sont à prévoir. En effet, notre économie étant désormais mondialisée, chaque pays se trouve de plus en plus étroitement lié aux autres – cette interdépendance, résultant d’un libre-échange accru, étant du reste dénoncée par certains.
 

Libre-échange, avantages comparatifs et maîtrise de l’inflation

Pourtant, de nombreux économistes ont démontré les bienfaits de la participation d’un pays au libre-échange. La mondialisation permet ainsi notamment une diffusion large et rapide des technologies et accélère le rattrapage économique des pays en voie de développement (PVD. Elle favorise aussi la diffusion d’une plus grande diversité de produits, améliorant ainsi la satisfaction des besoins des consommateurs en produits finaux et des entreprises en biens de production.

Parmi les plus illustres défenseurs du libre-échange, on peut citer David Ricardo, économiste classique du XIXème siècle qui, dans son œuvre Les principes d’économie politique et de l’impôt (1817), développe sa célèbre théorie des avantages comparatifs, qui tend à démontrer que tous les pays ont intérêt à participer au libre-échange car ce dernier est un jeu à somme positive. Autrement dit, tout le monde gagne à participer au commerce international. Il démontre ainsi que les pays doivent se spécialiser dans les productions pour lesquels ils ont le plus grand avantage comparatif ou le plus petit désavantage comparatif et abandonner les productions des autres marchandises, qu’il est plus rationnel d’importer. Il prend notamment l’exemple de l’Angleterre et du Portugal dans les productions de drap et de vin. En l’occurrence, dans son exemple, les coûts absolus de production des deux biens sont plus faibles au Portugal. Néanmoins, le pays a intérêt à se spécialiser uniquement dans le vin, car c’est dans cette production qu’il est le plus efficace. Inversement, l’Angleterre est désavantagée dans l’absolu dans les deux productions, mais est moins désavantagée dans la production de drap. Par conséquent, elle a intérêt à se spécialiser dans cette production. En suivant ce raisonnement, l’Angleterre ne produit que du drap (tous ses facteurs de production sont alloués dans cette production) et importe le vin du Portugal ; et vice versa. Ainsi, par une meilleure allocation des ressources, on améliore la productivité mondiale de sorte que les coûts unitaires de production diminuent. Il en résulte une baisse des prix. Au final, l’ouverture internationale devrait donc avoir un effet déflationniste, ce que, du reste, on a pu observer dans les années 1980 et 1990 (voir graphique 1).
 

Graphique 1 : Evolution de l’inflation mondiale depuis 1980

Aujourd’hui, on estime donc que l’ouverture internationale, en instaurant une plus grande concurrence entre des entreprises de nationalités différentes, a accentué la pression à la baisse des prix, pour le plus grand bonheur des consommateurs.

Par ailleurs, sur la base des arguments développés ci-dessus, certains ont mis en évidence l’intérêt qu’avaient les pays en voie de développement à s’insérer dans le commerce mondial pour accélérer le processus de convergence économique. En ce sens, l’exemple des 4 dragons asiatiques (Taiwan, Singapour, Hongkong et Corée du Sud) constitue toujours l’illustration emblématique d’un développement accéléré rendu possible par l’insertion dans le commerce international. Ainsi, aujourd’hui, la plupart des économies nationales son très dépendantes les unes des autres, la consommation des unes constituant le débouché des autres (graphique 2).

Graphique 2 : La Corée du Sud : une croissance rapide et une bonne insertion dans le commerce international

Source : OCDE, Banque mondiale

Vers un retour de l’inflation ?

On observe cependant aujourd’hui une reprise de l’inflation au niveau mondial, qui résulte notamment, on l’a dit, à la hausse des prix des matières premières, comme en témoigne l’évolution des cours du pétrole (voir graphique 3).
 

Graphique 3 : Évolution du prix mondial du pétrole et du blé depuis 1990

Par un effet « domino », cette hausse des prix des matières premières se répercute sur les coûts de production des marchandises industrialisées, donc sur leurs prix et, par conséquent, sur le niveau général des prix. Ce phénomène de « contagion » a déjà pu être observé lors des crises pétrolières de 1973-1974 et 1979.

Cependant, l’inflation actuelle s’explique davantage par un effet « pervers » du développement de certains PVD.  En effet, ces derniers, bénéficiant d’une croissance forte grâce à une insertion accrue dans les échanges internationaux, voient leur demande intérieure progresser – la consommation des ménages étant naturellement stimulée par la hausse des revenus versés aux salariés. Ces derniers satisfont en priorité leurs besoins primaires, ce qui se traduit par une hausse de la demande en biens alimentaires et en logement. Il devient donc nécessaire d’augmenter la production de denrées alimentaires et de produire plus de matériaux indispensables à la construction (ciment, acier…). Le prix de ces biens augmente donc. Or, dans le cadre de la mondialisation, cette hausse des prix est subie par l’ensemble des pays participant aux échanges internationaux, si bien que l’inflation se diffuse dans toutes les économies du monde. Si hier, les PVD, dont principalement la Chine, contribuaient à une forte désinflation, grâce à une main-d’œuvre bon marché, ils sont aujourd’hui plutôt facteurs d’inflation. En outre, les tensions sur le marché des matières premières semblent loin de se dissipe, si l’on en juge par les taux de croissance actuels et anticipés de certains PVD.

Ainsi, on peut supposer que la période de forte désinflation du début des années 2000 est définitivement terminée et n’aura été en fin de compte  qu’une parenthèse. Le retour à un certain niveau d’inflation semble marquer un « retour à la normale », au trend, dans le sens où la croissance économique est toujours accompagnée d’un certain degré d’inflation. L’érosion du pouvoir d’achat qui en résulte constitue la contrepartie d’un développement accéléré des PVD.