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Chronologie d’une mobilisation sociale : la réforme des retraites

Visant l’annulation du vote de la réforme des retraites mais aussi la défense d’un symbole – l’âge de départ à la retraite à 60 ans et l’âge permettant d’obtenir une retraite à taux plein à 65 ans –, la mobilisation de l’automne 2010 constitue une bonne illustration de l’action collective  désignée sous le terme mouvement social. Marquant une résistance au changement, la mobilisation cherchait en outre à faire valoir le point de vue des syndicats qui dénonçaient l’absence d’un réel dialogue social lors de l’élaboration de la loi.
 

Les faits

Le mouvement social né de la réforme des retraites visait à la modification de la loi voire à son retrait. Les négociations qui en ont découlé entre le gouvernement et les syndicats ont alors permis d’aboutir à un nouveau texte prenant en compte les revendications fortes comme le maintien du départ à la retraite à 60 ans, la définition et la prise en compte de la pénibilité dans le calcul du départ de l’âge à la retraite, le montant des pensions, des mesures pour favoriser l’emploi des jeunes et seniors et des sources de financement plus diversifiées.

Une mobilisation progressive

Les grèves ont été décidées en premier dans la fonction publique avec en tête la SNCF et l’Education nationale dès le 7 septembre. Les salariés des entreprises publiques comme La Poste et EDF se sont aussi déclarés grévistes. La mobilisation s’est étendue le samedi 1er octobre aux jeunes, étudiants puis lycéens. Les syndicats étudiants (UNEF, SUD étudiants) et de lycéens (UNL, FIDL) ont organisé les actions et les blocus. Le mouvement s'est durci en fait la première semaine d'octobre puisque les actions ont été plus nombreuses et ciblaient divers secteurs. Le 12 octobre certaines fédérations se sont prononcées pour la grève reconductible (SNCF, énergie). Les routiers  sont entrés dans le mouvement à partir du 11 octobre, les éboueurs de Marseille le 15 octobre. Des opérations escargots ont eu lieu sur les autoroutes à partir du 15 octobre. Le 19 octobre, le taux de grévistes était par exemple de 15 % chez France Télécom.

Une pluralité des moyens d’action

Des manifestations ont parallèlement été organisées, mobilisant en moyenne entre 1 et 3,2 millions de participants, dans de grandes agglomérations (Paris, Marseille, Toulouse, etc.) mais aussi dans des villes moyennes (Nancy, Caen, Nice, etc.). Le 19 octobre, point culminant du mouvement, 260 manifestations ont été recensées sur l’ensemble du territoire. En somme, neuf journées d'action ont eu lieu contre la réforme des retraites depuis celle du 22 juin 2010 : les 7, 23 septembre, les 2, 12, 19, 21 et 29 octobre, le 6 et le 23 novembre. La première quinzaine d'octobre voit l’organisation un peu partout sur le territoire de blocus de lieux de travail (raffineries, lycées, universités).
La pénurie d'essence gagne progressivement le territoire également à partir du début du mois d'octobre. Au plus fort du mouvement social, le 19 octobre,  environ 1/3 des stations d’essence étaient en pénurie. Des personnels des centres de traitement des déchets ayant rejoint le mouvement  suivant le principe de la grève tournante, des villes comme  Marseille sont envahies d’ordures. La mobilisation a été favorisée par l’usage d’Internet et des réseaux sociaux. La pétition militante lancée par l'hebdomadaire Politis pour un référendum sur la réforme des retraites a collecté des signataires surtout via les relais des réseaux sociaux. Lancée le 11 octobre, elle n'a collecté un nombre de signatures significatifs qu'après la manifestation du 6 novembre. Pourtant, la manifestation du 23 novembre, à laquelle d’ailleurs tous les syndicats FO, CFE-CGC, CFTC n’ont pas participé, sera la dernière. L’élargissement du mot d'ordre aux salaires, à l'emploi, aux conditions de travail, aux inégalités voit ensuite le mouvement social se disloquer.

Quelques aménagements

La pénibilité du travail (8 octobre)

Le départ à la retraite à 60 ans est maintenu pour les salariés souffrant d’un taux d’incapacité de 10 %. Initialement le taux pris en compte était de 20 %. Il faudra que les salariés aient été exposés à des facteurs de risque et que cela ait entraîné leur incapacité pour pouvoir partir à 60 ans.

La retraite des mères d’au moins trois enfants (7 octobre)

Cette mesure concerne les mères de trois enfants nées avant 1956. Elles conserveront le bénéfice d’une pension sans décote à 65 ans (et non à 67 ans). Pour les mères fonctionnaires, la possibilité de partir à la retraite après 15 ans de service est conservée pendant encore 5 ans.

Le mode de calcul de la retraite revu en 2013

Une « réflexion nationale » sera conduite en 2013 pour mettre en place un système de retraite par points.

La fin du mouvement

Face à la volonté du gouvernement de ne pas revenir sur le texte initial, l’objectif s’est peu à peu redéfini. Les acteurs du mouvement social ont ensuite voulu suspendre le vote par les députés (le 15 septembre) puis par les sénateurs (le 26 octobre), enfin par le Parlement  (le 27 octobre). Enfin, les dernières manifestations et grèves qui ont persisté cherchaient à compromettre la signature du décret d’application par le président de la République et la publication au journal officiel. Elles n'ont pas atteint leur objectif et les syndicats n'ont plus appelé aux manifestations.

Les explications sociologiques

Pourquoi se mobiliser ?

Ce mouvement repose sur des actions protestataires afin de faire entendre le désaccord entre des salariés, futurs retraités, et le gouvernement, concepteur de la réforme. Ce rapport de force peut être étudié à partir de différentes analyses comme celle des groupes de pression (Michel Offerlé, Sociologie des groupes d’intérêt, 1994) ou celle de la notion de frustration relative analysée par Ted Robert Gurr en 1970 : la réforme des retraites propose un avenir qui ne correspond pas à celui que les actifs espéraient. Ils cotisent pour un système qui ne sera pas pour eux. Le gouvernement, les parlementaires et le pouvoir politique dans son ensemble sont désignés comme les adversaires par les salariés mobilisés et les syndicats. Ils reprochent aux centres de décisions d’être éloignés de la réalité du monde du travail, notamment en ce qui concerne la pénibilité. On peut constater une certaine politisation du mouvement social avec les déclarations et interventions des représentants des partis politiques, comme les interventions et les déclarations dans les médias de Martine Aubry et d’autres membres du Parti Socialiste ainsi que du Premier ministre François Fillon, et d’autres ministres et élus de l’UMP. Certains salariés du secteur public et privé  soutiennent le mouvement mais ils n’ont pas forcément la possibilité de faire grève (perte de revenu, situations de CDD, d’intérim, de stage ou de chômage). Ils choisissent alors ce qu’Albert Hirchman appelle la loyauté. Cela explique que certains jours d’action soient le samedi comme les 2 et 16 octobre, ainsi que le 6 novembre.

Quelles formes d'action ?

Presque tous les répertoires de l’action collective mis en évidence par Charles Tilly (La France conteste de  1600 à nos jours, 1986) se retrouvent donc dans ce mouvement social : les moyens autonomes (grèves et manifestations), le défi direct aux autorités nationales avec l’occupation des dépôts de carburants, des bâtiments scolaires, l’organisation délibérée d’assemblées afin d’articuler les revendications (Assemblées générales), les actions sur des lieux permettant d’attirer l’attention (opération « escargot » des routiers, feux sur les voies SNCF allumés par les cheminots en grève, grève des éboueurs, etc.).

Quel rôle des syndicats ?

L'intersyndicale a organisé les appels à la mobilisation collective. Elle regroupe  sept syndicats depuis 2008 : la CGT, la CFDT, Force Ouvrière, FSU, CFTC, l’UNSA, la CFE CGC et Solidaires (regroupement de 10 syndicats).  Mais la question de la légitimité de ces derniers en tant qu'acteurs de la contestation est posée. En effet, la fin du mouvement rend compte de la divergence notamment entre d'un côté la CFDT et la CGT et d'un autre FO et Solidaires. Les premiers cherchaient à obtenir l'aménagement du texte alors que les seconds demandaient son retrait. Ici, l'histoire de ces syndicats intervient pour expliquer le désaccord (pour certains un projet révolutionnaire). En se posant comme des partenaires dans les négociations, certains syndicats comme la CFDT et la CGT illustrent une tendance à l’institutionnalisation qui n’est pas sans conséquence sur leur capacité future à mobiliser autour de réformes qu’ils auront en partie contribué à élaborer.

À Lire

Références complémentaires

La voix et le regard, Alain Touraine, Seuil, 1978

La sociologie des mouvements sociaux, Erik Neveu, coll. « Repères », La Découverte, n°207

Le syndicalisme en France depuis 1945, René Mouriaux, coll. « Repères », La Découverte, n°143

Les travaux sur le syndicalisme de Guy Groux, chercheur au Cevipof

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