"3 questions à" Gunther Capelle-Blancard : Les crises financières

Trois questions posées par trois élèves de Marion Firecka, enseignante de SES à Dunkerque à Gunther Capelle-Blancard, économiste et professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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1. Pourquoi les économistes n’empêchent-ils pas les crises ? (Nathanaël, 2nde)

Les crises financières naissent souvent dans un contexte d’euphorie dans lequel les prévisions de certains économistes ne sont pas toujours entendues. C’est le cas de Robert Shiller (Nobel 2013) qui avait alerté en 1996 sur la bulle internet et en 2003 sur la bulle immobilière mais qui n’avait pas été écouté, compte tenu de l’enthousiasme général qui nourrit les bulles. C’est le « paradoxe de la tranquillité » mis en avant par Hyman Minsky dans les années 1980 : c’est lorsque l’on pense que tout va bien que les risques se prennent : le risque apparaît souvent là où on ne l’attend pas. Les économistes n’ont pas de boule de cristal et il est très difficile de prédire l’avenir. A l’image des climatologues, il est plus aisé de prévoir ce qui va se passer à long terme que ce qui va se passer dans quelques mois.

2. Qu’est-ce que la spéculation ? (Tom, 1ère)

Il ne s’agit pas seulement d’un terme financier. On peut dire que l’on spécule à partir du moment où on parie sur l’avenir. En économie, spéculer c’est prendre un risque. En particulier, c’est acheter un titre en espérant le revendre à un prix plus élevé. Il y a un débat parmi les économistes qui consiste à savoir si la spéculation est stabilisatrice ou au contraire déstabilisatrice. Pour Milton Friedman (Nobel 1976), il existe un mécanisme de sélection naturelle qui trie les « bons » des « mauvais » spéculateurs, les mauvais spéculateurs étant naturellement éliminés du marché. Par ailleurs, les spéculateurs rendraient service à l’économie car en achetant bas ils contribueraient à remonter des prix trop faibles (augmentation de la demande de titres) et en vendant haut à baisser des prix trop élevés (augmentation de l’offre de titres). Cependant, d’autres approches insistent plutôt sur la dimension déstabilisatrice de la spéculation.

Les individus ont en effet tendance à adopter des comportements « moutonniers » dans lesquels il s’agit moins d’analyser fondamentalement la valeur des titres que d’anticiper les comportements des autres. Par exemple, si un individu juge que les autres spéculateurs vont revendre leurs titres (ce qui va entraîner une baisse de la valeur des titres en question), il aura également intérêt à vendre les siens. Cela entraîne des phénomènes auto-réalisateurs qui peuvent être à l’origine de crises boursières.

3. Pourquoi la crise des subprimes s’est-elle propagée dans le monde entier ? (Zoé, Terminale)

Nous sommes aujourd’hui dans un environnement mondialisé. Les chocs et les crises se propagent rapidement au monde entier. La crise déclenchée en octobre 1929 a mis plusieurs mois à atteindre la France. L’impact de la crise des subprimes dans le monde a été immédiate. Derrière ce phénomène de propagation, on retrouve le processus de titrisation qui a permis de transformer des crédits en titres négociables sur les marchés financiers. Lorsqu’une banque accorde un crédit, elle noue normalement une relation de long terme avec l’emprunteur (généralement 25 à 30 ans). De plus en plus aux États-Unis, les banques ont revendu leurs crédits. L’idée de revendre un crédit peut à l’origine apparaître comme un objectif assez sain dans la mesure où il s’agit de diversifier les risques.

Cependant, la logique de titrisation, qui permet aux banques de revendre leurs crédits, a conduit les banques à prendre davantage de risques, sachant qu’elles peuvent les transférer par la suite. On retrouve ici la logique de l’aléa moral : sachant qu’on ne supporte pas le risque, on est moins rigoureux dans leur sélection. Les banques américaines ont ainsi accordé des crédits à des emprunteurs qui se sont retrouvés par la suite en défaut de paiement, crédits qui ont été revendus à d’autres banques, en partie européennes. Cela a contribué à la propagation de la crise dans le monde entier.