Onglets principaux

Lecture

L'économie du bonheur

Claudia Senik
janvier 2014
Seuil
Dans cet essai, Claudia Senik présente les principaux résultats d’un champ spécialisé de l’économie, particulièrement important pour comprendre nos sociétés individualistes contemporaines : l’économie du bonheur. Le bonheur déclaré par l’individu, régulièrement mesuré par de grandes enquêtes internationales réalisées auprès de la population, permet de tirer quelques enseignements importants.

L'ouvrage

D’un point de vue méthodologique, on peut distinguer deux grandes dimensions de la notion de bonheur évoquées dans les enquêtes : d’une part la dimension hédonique, de l’ordre de la sensation (la question étant « êtes vous satisfait de votre vie ? »), et d’autre part, la dimension cognitive, qui serait plutôt de l’ordre du jugement (« Etes vous heureux ? »).

Il s’agit en économie d’insister sur le rôle de la richesse dans le bonheur : la croissance permet-elle d’accroître le bonheur des individus ?

Comme le rappelle l’auteure, « les choses ne sont pas si simples. Car si la croissance ne fait pas le bonheur, cela ne signifie nullement que l’on puisse être plus heureux, ni même aussi heureux, sans croissance ».

Il ressort notamment que si les comparaisons et l’habitude finissent par annihiler les effets de la croissance sur le bonheur, l’absence de croissance nous prive d’une grande partie de nos sources de satisfaction. La France illustre d’ailleurs très bien les effets délétères d’une économie dont la croissance faiblit par rapport à ses voisins, et ce depuis les années 1970.

Si ce type de déclaration subjective du bonheur a fait l’objet de nombreuses critiques, dont celle d’Amartya Sen, selon lequel la qualité de vie d’une personne dépend avant tout de son autonomie et des possibilités qui lui sont ouvertes (ses « capacités »), de nombreuses études démontrent que c’est bien la recherche du bonheur qui constitue le motif premier des choix individuels.

Les recherches les plus célèbres sont celles du démographe et économiste californien Richard Easterlin, selon lesquelles l’élévation du revenu de tous n’entraîne pas forcément une augmentation du bonheur de tous sur le long terme.

En 1974, ce dernier se demande si la période de forte croissance que les Etats-Unis venaient de connaître s’était traduite par une augmentation du bien-être de la population : la réponse des données disponibles montre que le pourcentage d’Américains se déclarant « très heureux » n’avait pas augmenté sensiblement sur la période 1947-1970 (une relation d’ailleurs confirmée pour d’autres régions comme l’Europe et le Japon sur cette période).

Les résultats d’Easterlin ont déclenché de virulents débats car ils remettent en cause une donnée centrale de la science économique : celle de rationalité des individus, puisque les efforts sur lesquels repose la croissance ne semblent pas déboucher sur les gains en bien-être qui en constituaient certainement l’objectif initial.

Les individus seraient-ils rationnels individuellement, mais pas collectivement ?

Ne recherchent-ils pas la maximisation de leur bien-être comme l’affirme la théorie économique dominante ?

Sur le plan de la politique économique, si l’on doit renoncer à la croissance, c’est toute l’organisation de la société qu’il faut repenser. Comme Claudia Senik le précise, ce qu’il convient d’appeler le « paradoxe d’Easterlin » remet alors en cause la relation positive entre revenu et bonheur.

Elle remet également en cause quatre faits stylisés traditionnellement bien établis :

- le bonheur moyen par habitant est très sensible à la conjoncture ;

-  au sein d’un pays donné, les riches se déclarent plus heureux que les pauvres ;

- une hausse du revenu individuel entraîne une augmentation du bien-être subjectif ;

- les habitants des pays riches se déclarent en moyenne plus heureux que ceux des pays pauvres.

La croissance permet de faire sortir un certain nombre d’individus de la pauvreté, mais une fois dépassé ce seuil, la poursuite de la croissance cesserait de produire des gains de bien-être (il existerait un « seuil de satiété » qu’évoquait déjà Adam Smith en son temps, en termes de revenu moyen par habitant même si ce dernier est très difficile à déterminer selon les sociétés).

Les économistes restent en définitive divisés sur la question du « paradoxe d’Easterlin » : les débats théoriques et empiriques, toujours virulents, portent en particulier sur la méthodologie et plus précisément la taille du coefficient de corrélation entre les séries de revenu moyen et de bonheur moyen au cours du temps, sur longue période. Il n’est donc pas définitivement démontré que la croissance ne s’accompagne pas d’une augmentation du bonheur.

Comparaison, adaptation et anticipation

Richard Easterlin a lui-même tenté d’expliquer son « paradoxe » : il invoque deux pistes qui sont les comparaisons et l’adaptation.

La théorie psychologique de l’écart, étayée par les vérifications de Kahneman et Tversky, soutient l’hypothèse que l’être humain n’est sensible qu’aux variations d’états : dès lors, l’homme n’évalue ni ne ressent ses états en termes de niveau absolu, mais uniquement en variation par rapport à un niveau de référence (qui peut d’ailleurs être fixé arbitrairement).

Les travaux de Kahneman et Tversky insistent notamment sur plusieurs biais qui peuvent exister dans la perception des agents : l’aversion à la perte qui postule que les individus ressentent plus fortement les pertes que les gains, la préférence pour le statu quo (un « tien » vaut mieux que deux « tu l’auras »), et l’effet joué par leur dotation initiale. Il en ressort notamment, pour dépasser le paradoxe d’Easterlin, que les individus n’apprécient pas leur niveau de vie en dehors de tout contexte, mais par rapport à une norme sociale (d’où la mesure de la « pauvreté relative » calculée par rapport à un seuil de pauvreté), ou par rapport à un groupe de référence.

Dès lors, si la croissance élève le revenu de tous, elle peut maintenir les écarts et ne pas affecter le bien-être. Il en découle aussi qu’à niveau de revenu personnel donné, ma satisfaction diminue quand le revenu de mon groupe de référence augmente : c’est l’écart entre les deux qui agit véritablement sur ma satisfaction.

Dans le monde du travail, certaines études montrent même que le lien entre salaire et satisfaction serait purement relatif. De puissants phénomènes de frustration relative peuvent agir sur le niveau de bien-être : le sentiment d’avoir déchu par rapport à son propre passé, par rapport à ses parents ou par rapport à ses anciens camarades de classe ou de travail, ou celui de ne pas avoir réalisé pleinement son potentiel (une sorte « d’auto-évaluation »).

Le paradoxe d’Easterlin pourrait toutefois s’expliquer dans une perspective de comparaison internationale (plus aisées aujourd’hui à réaliser grâce aux technologies de l’information et de la communication) : l’enrichissement d’un pays au cours du temps ne conduira sa population à un niveau de bonheur supérieur que si sa position relative au sein du concert des nations s’améliore.

Claudia Senik rappelle également que si la croissance ne permet pas une élévation du niveau de bonheur, c’est en raison également du phénomène psychologique d’adaptation. L’idée générale est ici que la satisfaction des individus dépend de l’écart entre ses réalisations et ses aspirations : mais une fois qu’il a atteint un objectif, il peut se mettre en quête d’un objectif plus élevé, etc. L’écart ne peut donc jamais être comblé, ni la satisfaction augmenter (« tout lasse » et pas seulement le revenu).

En raison de ce phénomène d’adaptation hédonique, les efforts pour augmenter la richesse sont peut-être vains : pour autant, est-il raisonnable pour une société de renoncer à la croissance, laquelle s’avère coûteuse en temps, en efforts et en ressources naturelles ?

Ce n’est pas forcément le cas comme le précise Claudia Senik : tout d’abord, la progression vers un but semble être une des sources du bonheur (la croissance permet donc une forme de progrès économique qui peut améliorer le bien-être) car le projet et la promesse de progrès associés à la croissance autoriseraient un surcroît de bien-être (on parle d’anticipation) ; ensuite, le phénomène d’adaptation nous incite fortement à maintenir notre revenu croissant au fil du temps, sous peine de frustrations vécues très durement (les individus ont une aversion pour la perte) ; enfin, le sociologue Albert Hirschman a montré que, dans un contexte d’incertitude et de manque de visibilité, l’observation du sort d’autrui nous donne des informations si importantes qu’il domine la comparaison et l’envie (c’est ce qu’on appelle « l’effet tunnel »).

Les individus raisonnent par rapport à ce qu’ils estiment être la moyenne de leur groupe de référence. De plus, la décroissance, si elle impliquait une baisse des revenus pesant inégalement sur les individus, serait facteur d’une détérioration de leur situation relative, de leurs habitudes, et de leur position par rapport à une norme de référence.

Elle serait alors immanquablement synonyme de pertes de bien-être : le retour en arrière serait vécu très péniblement, comme une régression, en particulier s’il s’accompagnait d’un ralentissement du progrès technique. Comme Claudia Senik le précise, la décroissance permettrait sans doute aux groupes qui choisiraient le mode de vie frugal un surcroît de bien-être, mais les travaux en économie du bonheur ne permettent en aucun cas de généraliser cette conclusion. Il s’agirait toutefois de progresser dans la voie de l’élaboration de nouveaux indicateurs de richesse, même si les travaux récents de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi n’ont pas permis de définitivement trancher ce débat, le PIB restant un indicateur de référence.

L’auteure note qu’une autre hypothèse a été évoquée pour expliquer le célèbre « paradoxe d’Easterlin » : les individus auraient une détestation naturelle pour les inégalités. Si la croissance s’accompagne d’un creusement des écarts de revenus, elle serait responsable alors d’une diminution du bien-être en raison des craintes qu’elle susciterait sur l’équilibre de la société (dégradation du climat social, instabilité des revenus, etc.)

Mais cette hypothèse est pourtant très difficile à tester : la plus ou moins grande préférence pour l’inégalité peut être liée à des différences de culture ou de représentations sur l’origine de la richesse et les opportunités de mobilité qu’offrent les différents pays. Dans un univers où les individus ont plutôt le sentiment que la mobilité ascendante est possible grâce aux talents et aux efforts (comme c’est le cas aux Etats-Unis par exemple), les écarts de revenus sont tout à fait justifiables et mérités (on peut même démontrer une préférence partagée pour l’inégalité si l’écartement de l’éventail des revenus s’accompagne d’une promesse d’une amélioration future pour tous).

Et le « malheur français » ?

Claudia Senik conclut son ouvrage par l’analyse du cas français : les enquêtes empiriques sont concordantes et démontrent que les Français semblent souffrir d’un déficit de bonheur et de satisfaction dans la vie. La France se situe à un niveau de bonheur nettement inférieur à ce que son PIB par habitant laisserait augurer. Pour un même Indice de Développement Humain (IDH), de nombreux pays obtiennent des performances meilleures en termes de bonheur déclaré (Espagne, Grande-Bretagne, Belgique, Finlande, Danemark), et ce quelle que soit la situation dans le cycle économique. Le (très) faible sentiment de satisfaction des Français s’exprime notamment en termes de défiance vis-à-vis des institutions, et sur la question de la situation économique et sociale du pays. Les Français se disent moins satisfaits que la moyenne des Européens dans la plupart des domaines, excepté le système de santé. Les enquêtes montrent également une morosité qui contraste souvent avec le jugement des étrangers qui voient la France comme un pays où la douceur de vivre, le niveau de vie élevé et le haut niveau de services publics pourraient laisser croire à une position très élevée sur l’échelle du bien-être.

Au delà des débats sur l’origine de ce pessimisme social hexagonal, pour certains lié à la culture du pays, l’auteure évoque la prophétie auto-réalisatrice du « malheur » français : comme le bonheur dépend des anticipations, le pessimisme face à l’avenir a tendance en France à se concrétiser dans une plus faible projection dans l’avenir sous la forme d’investissements, d’innovation ou de prise de risque entrepreneuriale moindre (c’est dans le domaine de l’économie que l’insatisfaction des Français est la plus grande), ce qui valide au final les anticipations pessimistes initiales, dans le cadre d’un cercle vicieux difficile à briser.

Pourraient aussi jouer pour la France la frustration relative de la comparaison par rapport à son propre passé (et le sentiment diffus d’un certain déclin) et par rapport aux autres nations.

Quatrième de couverture

Nos sociétés ont fait du bonheur une idée neuve, un principe constitutionnel, presque un devoir. Le bonheur de l’individu est devenu l’objectif suprême des choix politiques. Mais peut-on mesurer quelque chose d’aussi subjectif et impalpable que le bonheur ? Depuis une trentaine d’années, les économistes ont tenté de relever ce défi. Ils ont fait le pari de mesurer le bonheur tel qu’il est ressenti et déclaré par les individus eux-mêmes. Leur enquête concerne plus particulièrement le rôle de la richesse. L’argent fait-il le bonheur ? La croissance rend-elle les gens plus heureux ? Dans le cas contraire, faut-il opter pour la décroissance ou, du moins, mesurer le bien-être au-delà du PIB ? Ce passionnant champ de recherches permet de comprendre pourquoi la France, pays objectivement riche, souffre d’un tel « déficit de bonheur ».

L’auteur

Claudia Senik est professeur à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole d’économie de Paris. Auteur de nombreux articles de référence, elle est l’une des spécialistes internationales de l’économie du bien-être et de l’économie comportementale.