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Le négationnisme économique

Pierre Cahuc, André Zylberberg
septembre 2016
Flammarion
Le négationnisme économique est une idéologie véhiculée par de "faux experts" qui énoncent bien souvent des remèdes miracles pour guérir à peu de frais les maux de la société. Face à ce négationnisme, la science économique impose la rigueur de ses démonstrations basées sur la méthode expérimentale.

Dans leur dernier ouvrage, Pierre Cahuc et André Zylberberg dénoncent les dégâts du négationnisme en matière de progrès de la connaissance scientifique : ce négationniste peut sévir dans certains domaines comme l’Histoire, la biologie, la médecine, la climatologie, mais il se déploie aussi hélas dans le champ de l’économie selon les auteurs. Le « négationnisme économique » agit comme un poison dans le débat public : celui-ci est tout d’abord basé sur l’éthos, celui des « experts » qui se présentent dans les médias comme les défenseurs du bien commun et du bon sens (de l’intellectuel engagé et militant au grand patron qui se constitue en groupe de pression et défend les intérêts de son secteur) mais qui se laissent aller à des discours idéologiques ; il est aussi fondé sur la désignation de boucs émissaires en jouant sur le pathos (la finance internationale étant souvent une cible de choix dans les diverses diatribes politiques à droite et à gauche) ; enfin le discours négationniste en économie s’appuie sur le logos, une argumentation menée par de « faux savants » qui peut avoir l’apparence d’un raisonnement logique, mais qui n’est en réalité qu’un simplisme déformant la réalité, niant les résultats des travaux les plus pointus de la recherche économique. Or l’économie est bien une science comme les autres selon les auteurs : ce n’est pas l’objet qu’elle étudie qui compte, mais la méthode qu’elle emploie pour valider les résultats : c’est d’ailleurs de manière générale ce qui distingue le savoir scientifique des autres formes de la connaissance. En utilisant de vastes bases de données, et en mobilisant les techniques de traitement de l’information dont la puissance a considérablement augmenté, l’économie est ainsi devenue, au sens plein du terme, une science expérimentale. En particulier, Pierre Cahuc et André Zylberberg insistent sur l’utilisation de protocoles expérimentaux très rigoureux qui permettent de rendre compte des phénomènes, et qui depuis de nombreuses années ont produit de solides résultats dans de multiples domaines de l’économie, mais sont hélas trop souvent ignorés. Les économistes utilisent ainsi, comme dans la recherche médicale, la méthodologie qui consiste à comparer un « groupe test » auquel on applique le traitement (ou une mesure de politique économique), et un « groupe de contrôle » qui n’en bénéficie pas. On peut alors déterminer de manière opératoire s’il existe des liens de cause à effet entre une mesure décidée et les effets observés. Ces travaux sont menés par des chercheurs du monde entier qui s’astreignent aux règles du travail scientifique, et confrontent leurs résultats au jugement de leurs pairs dans les grandes revues internationales et leurs comités de lecture, ce qui constitue indiscutablement un gage de sérieux des publications.

Un déni de réalité scientifique

Pierre Cahuc et André Zylberberg reviennent en France sur la longue tradition des intellectuels engagés qui, de Jean-Paul Sartre à Pierre Bourdieu, ont toujours pourfendu la science économique, conçue comme une idéologie au service de la classe dominante, forcément soumise aux intérêts économiques des nantis et à la « dictature » des marchés financiers. Cette dénonciation de l’économie, associée à l’orthodoxie libérale, est portée actuellement en France par une minorité d’économistes « hétérodoxes », qui ont notamment publié un Manifeste des économistes atterrés, ou par des revues comme Alternatives économiques. Une idée qui revient généralement dans ce discours critique, très présent dans les médias, est que l’économie serait déconnectée du réel, alors que Pierre Cahuc et André Zylberberg, rappellent que « tous ces intellectuels qui dénoncent la science économique, semblent ignorer que l’évaluation des coûts sociaux des politiques, y compris en termes de souffrance, maladie, délinquance, etc. est une de ses branches les plus importantes », tandis « qu’ils semblent ignorer (aussi) que la science économique est enracinée dans les faits (puisque) les évaluations des actions menées en faveur des enfants issus de milieux défavorisés l’illustrent clairement » (ils citent ainsi comme exemple les travaux portant sur le programme Moving to Opportunity aux Etats-Unis dans les années 1990 dont l’objectif était de favoriser la mixité sociale dans les quartiers et la réussite des enfants défavorisés). Alors que fleurissent de nombreuses idées préconçues et affirmations peu étayées dans les débats économiques, les auteurs citent un certain nombre de travaux qui, grâce à un dispositif expérimental simple, apportent un éclairage précis dans différents domaines, sur des thèmes aussi divers que l’emploi, l’immigration, l’énergie, la délinquance, et qui bien souvent déconstruisent les préjugés. Hélas, le négationnisme économique, par démagogie, préfère asséner des certitudes plutôt que de tenir compte des enseignements de recherches internationales publiées dans les revues les plus prestigieuses.

Mais la tentative de discrédit qui frappe la science économique n’est pas seulement l’apanage des intellectuels engagés et « critiques », selon Pierre Cahuc et André Zylberberg, elle peut être le fait d’autres catégories sociales, comme certains grands patrons qui défendent les intérêts de leur entreprise ou de leur secteur oligopolistique par la promotion de barrières protectionnistes contre la concurrence étrangère, ou érigent des barrières à l’entrée sur les marchés, alors même que la pression concurrentielle est souvent en mesure de profiter au consommateur (« la concurrence améliore le sort de la plupart des gens, mais modestement pour chacun ; en revanche elle peut causer des dommages considérables à d’autres, nettement moins nombreux mais forcément plus déterminés »). Ils déconstruisent notamment la notion de politique industrielle qui est aussi une stratégie de défense des intérêts des grands groupes (ils citent le secteur de l’acier) souvent proches du pouvoir politique. Plutôt que d’engloutir subventions et baisses de charges (ils critiquent ainsi le rapport Gallois de 2012 qui prétend parfois s’opposer au « consensus » en économie sans réel fondement sérieux et s’inspire du dirigisme économique) au nom de la compétitivité industrielle, les pouvoirs publics devraient plutôt créer un environnement favorable à la mobilité des entreprises, de la main-d’œuvre et des organismes de formation et de recherche, par des politiques appropriées dans les domaines du transport, de l’immobilier et du logement. Pierre Cahuc et André Zylberberg interrogent ensuite dans cet ouvrage le discours haineux sur la finance qui envahit le débat public, là encore truffé d’excès et de jugements douteux : si comme les autres marchés, les marchés financiers ont besoin d’une régulation (la dérégulation excessive de certains produits financiers ayant démontré sa nocivité avec la crise financière de 2007), les circuits financiers sont indispensables au développement économique et au financement de l’innovation, comme déjà l’économiste autrichien Joseph Schumpeter l’avait montré en insistant sur le rôle du crédit dans le processus de « destruction créatrice » au cœur du capitalisme (les anciennes activités étant remplacées par les nouvelles). La finance est donc, malgré le discours apocalyptique de certains politiciens et intellectuels pressés qui s’adonnent au négationnisme économique, au service de la croissance. Et en particulier, dans ce domaine comme dans d’autres, rejeter les conclusions de multiples études sans produire d’études alternatives comparables en termes de validation des résultats relève bien d’une forme de négationnisme.

Contre le malthusianisme économique

Toujours en mettant en avant les résultats robustes de divers travaux de recherches expérimentales en économie, en France et à l’étranger, Pierre Cahuc et André Zylberberg abordent ensuite quelques questions importantes : ils montrent ainsi que la pression fiscale a bien un impact sur la croissance à moyen terme, mais aussi sur la mobilité des sportifs (comme les footballeurs professionnels) et des cadres supérieurs dans une économie ouverte, même si les impôts sont utiles pour financer les biens collectifs (à condition que les dépenses publiques soient justifiées par l’utilité commune). Ils évoquent par ailleurs les recherches des économistes sur l’efficacité des plans de relance budgétaire d’inspiration keynésienne (à travers l’exemple du plan de relance Obama de 2009 Rocovery Act) : il existe bien un impact réel du multiplicateur keynésien sur l’activité en période de sous-utilisation des capacités de production, mais les recherches montrent que ce type de stratégie ne peut fonctionner que si les dépenses sont engagées dans des domaines bien ciblés (infrastructures, transferts vers les plus défavorisés, etc.) Mais, en tout état de cause, on ne peut conclure à une efficacité systématique de ce type de politique budgétaire, qui doit aussi être judicieusement articulée à des politiques monétaires expansionnistes favorables au crédit. Pourquoi, et malgré ses nombreux ratés et ses dérives (notamment en termes d’endettement public), la « médecine keynésienne » est-elle si souvent utilisée par les gouvernements ? Selon Pierre Cahuc et André Zylberberg, c’est parce qu’elle permet d’éviter les conflits potentiels liés aux réformes structurelles (du marché du travail, de la fiscalité, des professions réglementées, etc.) par un accroissement de la dépense publique, et « tout le monde préfère s’enduire de pommade ou avaler quelques pilules plutôt que passer sur la table d’opération. (Mais) Il se trouve hélas que la dernière éventualité peut être plus efficace que la première ».

Les auteurs s’attaquent enfin, toujours sur le fondement d’études expérimentales en économie, à ce qu’ils appellent la logique malthusienne qui enjoint par exemple de limiter la taille de la population active disponible ou de partager le travail : les économistes ont pourtant bien montré que limiter l’immigration ne réduit pas le chômage, et que l’afflux d’une main-d’œuvre immigrée peut être absorbée par le dynamisme du marché du travail si les moyens de production disponibles et la flexibilité du travail augmentent, comme une série d’exemples historiques d’intégration économique des immigrés (en France et à l’étranger) le démontrent ;  Par ailleurs, et malgré les affirmations à l’emporte pièce de certains politiciens ou économistes « hétérodoxes », la réduction du temps de travail ne crée pas d’emplois, un résultat qui est corroboré par de nombreuses recherches internationales. Mais le négationnisme économique maintient cette argumentation chimérique, qui souligne la méconnaissance des rouages du marché du travail, dont le fonctionnement est très éloigné d’un stock d’emplois que l’on pourrait partager entre un nombre plus grand de personnes par la diminution de la durée du travail. De la même manière, l’analyse expérimentale en économie démolit l’idée selon laquelle le retrait des séniors du marché du travail pourrait avoir un impact positif sur l’emploi des jeunes, ou écorne sévèrement le mythe de la « fin du travail », selon lequel le progrès technique serait l’ennemi absolu de l’emploi.

En définitive, et même si le travail scientifique repose sur le doute (il énonce des résultats qui sont toujours provisoires), et s’il peut commettre des erreurs, il reste le moyen le plus sûr de comprendre la complexité des phénomènes par une connaissance mieux établie. Or, « douter systématiquement des résultats obtenus par les scientifiques spécialistes de la question posée (sur le marché du travail, le commerce international, la finance, l’agriculture, etc.) et préférer se fier à des experts autoproclamés, est bien plus risqué ». Comme en matière de climato-scepticisme ou d’action des lobbies défendant le tabac et fustigeant les études sur les méfaits de la cigarette, les adeptes du négationnisme économique préfèrent décrédibiliser d’emblée la recherche scientifique en économie pour conforter leurs certitudes. Ils refusent de confronter leurs analyses à la critique de leurs pairs, comme le font les scientifiques pour établir des résultats solides. Pour se prémunir contre le négationnisme économique, les auteurs plaident pour davantage de vigilance des médias dans les experts qu’ils sollicitent (sont-ils d’authentiques spécialistes des domaines dont-ils parlent ?), mais préconisent aussi une implication plus grande des chercheurs eux-mêmes contre le négationnisme économique, qui discrédite le science et sape la compréhension des phénomènes économiques par les citoyens, alors que ces derniers ont plus que jamais besoin des outils intellectuels pour faire face aux grands enjeux de notre temps.  

L’auteur

Pierre Cahuc est professeur d'économie à l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne), professeur chargé de cours à l'École polytechnique et chercheur au Centre de recherche en économie et statistique (CREST).

André Zylberberg, directeur de recherche au CNRS, est membre de l'Équipe universitaire de recherche en économie quantitative (EUREQua) de l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne), où il enseigne l'économie.

Quatrième de couverture

Des remèdes miracles comme la baisse des impôts, l’augmentation des dépenses publiques, l’arrêt de l’immigration, la semaine des 32 heures, la ré-industrialisation des territoires, ou encore la taxation des transactions financières sont censés nous guérir sans coût de tous nos maux. Ces contre-vérités rabâchées à l’envi par les médias portent un nom : le négationnisme économique. À l’origine de choix stratégiques, il nous appauvrit et se traduit par des millions de chômeurs. Or aujourd’hui on ne peut affirmer tout et son contraire, car l économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits. Cette révolution méconnue produit des connaissances qui heurtent souvent de plein fouet les croyances et les intérêts des grands patrons, des syndicalistes, des intellectuels et des politiques. Ils font tout pour semer le doute, même sur les vérités les plus établies. Débusquer le négationnisme économique, tel est l objet du présent ouvrage. Pour arrêter de perdre notre temps avec des débats déjà tranchés et ne pas nous laisser berner par les impostures et la démagogie.

 

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