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Changer de modèle

Philippe Aghion ; Gilbert Cette ; Elie Cohen
septembre 2014
Odile Jacob
Depuis une dizaine d’années, le décrochage de la France est progressif mais continu et bien documenté : déclin de la compétitivité et des exportations, affaiblissement de l’industrie, croissance « molle », chômage de masse, blocage du marché du travail, ralentissement de la progression du pouvoir d’achat, creusement des inégalités scolaires… Face à ce constat alarmant, Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen préconisent, au-delà de la méthode du réformisme des petits pas (qui a échoué), un changement profond de notre modèle économique et social.

La raison fondamentale qui explique l’urgence de ces mutations structurelles est que la France est passée d’une économie de rattrapage (durant les « Trente Glorieuses »), relativement fermée où dominait l’imitation technologique, à une économie mondialisée où la croissance repose de plus en plus sur l’innovation. Or, selon les auteurs, il faut refonder notre Etat et notre organisation économique et mettre en cohérence la politique macroéconomique avec les réformes structurelles. La principale difficulté est qu'il faut disposer d'un temps long pour faire évoluer les mentalités, les habitudes culturelles, et les comportements économiques, et que cela n'est pas tout à fait compatible avec la nécessité d’agir vite : les politiques publiques, souvent focalisées sur l’objectif de conserver le pouvoir lors de l’élection suivante, sont dès lors paralysées face à l’importance des enjeux (« on sait tous ce qu’il faut faire mais on ne sait pas comment se faire réélire après » selon la formule de Jean-Claude Junker reprise ici par les auteurs). Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen plaident pour un nouveau modèle de croissance fondé sur l’innovation, à la faveur duquel de nouvelles entreprises et activités viennent de manière incessante concurrencer et remplacer les entreprises et activités existantes. Un modèle néanmoins tourné vers un objectif d’inclusion sociale, qui ne laisse personne sur le bord de la route, qui favorise la mobilité sociale, et s’attaque à la production des inégalités sociales et non à leur réduction ex post. Les auteurs insistent tout particulièrement sur la nécessité de réorganiser le service public d’éducation, dans la mesure où les performances des élèves français déclinent dans les enquêtes PISA : la France est de plus le pays de l’OCDE où les résultats scolaires sont le plus fortement corrélés à l’origine socio-économique. L’école française reproduit les inégalités liées à la naissance, à l’origine sociale et à la localisation géographique et son système scolaire offre un « taux de résilience » (la part des élève issus de milieux défavorisés qui obtiennent de bon scores aux tests PISA) bien inférieur à la moyenne de l’OCDE (alors que ce même taux progresse en Allemagne et en Italie).

Le constat du décrochage de la France

Le modèle français actuel est gravement défaillant au regard de nombreux indicateurs : le taux de chômage reste élevé même en période de reprise économique, les coûts salariaux sur le marché du travail ne s’ajustent pas, les parts de marché de la France à l’exportation baissent même quand la demande extérieure se renforce, et la situation financière de nos entreprises se détériore par rapport à celle de nos voisins. Par ailleurs, le niveau d’endettement des administrations publiques reste élevé et le taux de prélèvements obligatoires de la France demeure parmi les plus élevés de l’OCDE, d’autant que l’accroissement continu des dépenses publiques ne s’est pas traduit par une amélioration visible du bien-être de la population. Les causes ? Des politiques économiques inadaptées et des marchés des biens et du travail inefficients dans une économie globale de plus en plus concurrentielle.

Plus grave, l’accumulation des réformes précédentes n’a pas permis de redresser la productivité et la production potentielle de l’économie : le niveau de PIB par habitant de la France décroche par rapport aux pays « anglo-saxons » (l’écart a cessé de se réduire avec les Etats-Unis et a même recommencé à se creuser), aux pays « rhénans » (en particulier l’Allemagne), et par rapport aux pays du Nord de l’Europe (notamment la Suède dont le PIB par habitant est aujourd’hui de dix points de pourcentage supérieur à celui de la France). Si la France demeure en termes de niveaux de vie dans la moyenne des pays de la zone euro, l’analyse statistique attentive démontre une incontestable paupérisation relative de la France depuis une dizaine d’années : en particulier à cause d’une trop faible participation au marché du travail de la population en âge de travailler (faibles incitations à l’accroissement du temps de travail et faibles taux d’activité des jeunes et des séniors) et d’une chute de la productivité relative (« ces évolutions signifient que la France s’est davantage tournée vers le non-travail que les Etats-Unis et les autres pays développés » - et ce non par choix social mais en raison des contraintes institutionnelles persistantes). Le commerce extérieur de la France se dégrade également : la balance des transactions courantes était excédentaire en 1995 (+0,7% du PIB) et elle est aujourd’hui largement déficitaire (-2,2% du PIB en 2012), notamment en raison d’une trop faible adaptation de l’offre de biens français à la demande mondiale. De plus, la France exporte davantage de capitaux qu’elle n’en reçoit : sa position s’érode en matière de destination des IDE entrants. Le déclin de la compétitivité industrielle du pays est également patent, et ce en raison d’une insuffisante compétitivité-coût et d’une incapacité des entreprises hexagonales à progresser dans la chaîne de valeur et offrir des gammes de produits diversifiés et bâtir des marques à l’image attractive.

La situation financière des firmes françaises demeure préoccupante : entre 1990 et 2012, le taux de marge des entreprises françaises est passé de 32% à 29%, alors qu’il est passé dans la même période en Allemagne de 34% à 40% (avec un taux d’épargne des sociétés non financières nettement orienté à la baisse dans l’Hexagone). Cette dégradation apparaît donc comme structurelle et elle est en tous les cas bien antérieure à la crise de 2008. Dès lors les entreprises ne disposent pas des moyens financiers suffisants pour l’investissement productif et l’effort d’innovation et de recherche-développement (R&D), indispensable pour rester dans la  compétition internationale. Notre environnement réglementaire et fiscal (structure du marché des biens) et nos circuits financiers sont par ailleurs encore trop peu incitatifs pour favoriser la diffusion des nouvelles technologies (TIC) dans l’appareil productif. En effet, l’insuffisante flexibilité du marché du travail se conjugue aux rigidités institutionnelles sur le marché des biens pour créer un retard de productivité de la France vis-à-vis de ses concurrents. Enfin, le marché du travail demeure particulièrement dualiste et segmenté : si les écarts salariaux demeurent relativement faibles par rapport à d’autres pays développés (grâce aux mécanismes de revalorisation du SMIC), les inégalités d’accès à l’emploi (stable) restent très fortes.

Repenser le modèle français

Selon les auteurs, il faut d’abord changer le paradigme de la politique économique et rompre avec une utilisation dépassée du keynésianisme centrée sur la manipulation de la demande globale (« rompre avec le keynésianisme primitif ») et faire évoluer le curseur vers une action axée sur la compétitivité de l’offre productive. Dans une économie ouverte où l’innovation fait la différence (et où la relance par la consommation bute sur la contrainte extérieure) il faut davantage miser sur les incitations fiscales (pour favoriser le talent, la réussite et la créativité), le capital humain (l’éducation et la mobilité sociale) et l’attractivité des territoires. Dans une économie de la zone euro où la dévaluation monétaire n’est plus possible, l’arme de la dévaluation fiscale (et de la détaxation du travail) peut être efficace pour stimuler la compétitivité de nos entreprises.

Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen préconisent que la France cesse d’utiliser l’impôt comme principal instrument de réduction des déficits : l’ajustement doit passer par une réduction des dépenses publiques qui déprime moins l’activité économique que les hausses d’impôts (la baisse de la fiscalité sur les entreprises a ainsi des effets positifs sur l’accumulation du capital). La pertinence de cette stratégie a été démontrée par de multiples exemples étrangers, en particulier celui de la Suède qui a entrepris une efficace réforme de l’Etat durant les années 1990 et a retrouvé le chemin de la croissance tout en préservant son modèle social. La réduction des déficits publics et une ambitieuse réforme fiscale ont permis une baisse des taux d’intérêt, une reprise de l’investissement et un effort d’innovation accru : l’Etat s’est désendetté, le nombre de dépôts de brevets a significativement augmenté, et la croissance du PIB par habitant a repris, tandis que la Suède est demeurée l’un des pays les moins inégalitaires du monde (un triangle « emploi-innovation-maîtrise des inégalités »).

Les travaux les plus récents ont montré que la qualité de l’investissement dans l’éducation compte davantage que la quantité : l’effort doit en particulier porter sur l’excellence de la recherche universitaire. Selon les auteurs, il faut également repenser le rôle du SMIC : de nombreuses analyses démontrent qu’un salaire minimum trop élevé peut nuire à la fois à l’emploi (en excluant les plus vulnérables du marché du travail, notamment les jeunes non qualifiés), à la confiance et à la mobilité sociale. Le SMIC ne peut être mobilisé comme instrument de lutte contre la pauvreté, car la fiscalité et les prestations sociales constituent de bien meilleurs outils.

En matière de politique industrielle, le ciblage des aides sur les secteurs où la concurrence entre les firmes est la plus forte (et versées de manière égalitaire) serait plus efficace que des subventions versées à des entreprises conçues comme des « champions nationaux ». Plus que de revenir à l’illusion d’un Etat omnipotent, il s’agit donc de décentraliser la politique industrielle pour la rendre compatible avec l’innovation et l’impératif de compétitivité. La fiscalité écologique doit être développée afin de faciliter la transition vers une croissance faiblement carbonée, même si celle-ci ne sera fera pas à coût nul mais opérera des redistributions dans l’économie qu’il faudra expliciter et clarifier dans le débat démocratique. Il faudra dans ce domaine miser sur la coopération internationale pour protéger les biens communs et prendre en compte le réchauffement climatique.

Quelle stratégie de réformes ?

Loin de souhaiter « importer » un modèle complet en France clé en main, il s’agit d’imiter les réussites de chacun des modèles. L’innovation pour le modèle américain, la compétitivité du modèle allemand, et la capacité à concilier maîtrise des inégalités et croissance forte et soutenable pour le modèle suédois : « pays de taille moyenne, très ouvert aux échanges internationaux et caractérisé par une forte mobilité du capital et du travail qualifié au sein de l’Europe, la France ne peut sérieusement réfléchir à une nouvelle stratégie de croissance en faisant totalement abstraction de ce qui se passe dans le reste du monde ».

Dans une économie où les pays développés devront sans cesse reculer la « frontière technologique », il faut donc impérativement rendre plus concurrentiels les marchés de biens et favoriser la mobilité du travail, ainsi que la flexibilité quantitative et qualitative de l’emploi, tout en sécurisant les parcours professionnels (flex-sécurité).

Les auteurs préconisent alors quelques pistes principales de réformes : la réforme de l’Etat pour consolider nos finances publiques, des réformes structurelles des marchés des biens et du travail, et une réforme fiscale.

- La réforme de l’Etat doit permettre son désendettement (la dette publique est supérieure à 1700 milliards d’euros soit plus de 90% du PIB aujourd’hui en France) afin de retrouver des marges de manœuvre pour investir dans les domaines porteurs de la nouvelle croissance (« un Etat plus efficace et moins coûteux donc plus pérenne ») ; d’autres pays ont montré l’efficacité de telles politiques, sans d’ailleurs nuire à la réélection de ceux qui les ont mises en œuvre (« la poursuite des réformes aide à la réélection ») ; la réforme de l’Etat ne fera pas l’économie de la réduction du nombre d’échelons administratifs pour rationaliser le « millefeuille territorial » ; il s’agira de promouvoir également une réforme de l’assurance maladie, avec laquelle, après avoir délimité un socle de soins indispensables ouverts à tous, on pourra opérer une décentralisation et une mise en concurrence des prestataires de soins pour mieux maîtriser les dépenses de santé et réduire les inégalités ; une réforme plus ambitieuse du régime de retraites par répartition (en Suède le système de retraite par points qui incite à l’allongement de la durée du travail a par exemple fait ses preuves) ;

- Les réformes structurelles pour améliorer la mobilité sociale (« investir dans la mobilité ») : il faudra revenir sur le dualisme actuel entre le système des grandes écoles et des universités paupérisées (pour favoriser l’émulation et la concurrence entre les universités), et renforcer la formation des enseignants (« des enseignants qualifiés et responsabilisés ») dans la mesure où la croissance de demain reposera en grande partie sur le capital humain ; il faudra également accélérer les réformes du marché du travail français réputé pour son dualisme et sa rigidité (qui décourage les nouvelles embauches) en promouvant le modèle de la « flex-sécurité » sur le modèle danois, et ce par la négociation sociale. Les auteurs préconisent également de refonder le droit social (en laissant plus d’espace au droit conventionnel), de stimuler la participation des jeunes au marché du travail (en favorisant le cumul emploi/études), et de lutter plus vigoureusement contre le dualisme actuel sur le marché du travail (entre CDI et CDD) en pénalisant davantage le recours aux contrats précaires. Une ambitieuse réforme du SMIC (révision de la règle de revalorisation automatique, régionalisation, différenciation selon l’âge) doit être mise en place pour en faire un outil plus efficace permettant de concilier lutte contre la pauvreté (équité) et insertion des groupes vulnérables sur le marché du travail (efficacité). Enfin, sur le marché des biens, il sera nécessaire de revenir sur les rentes de situation qui subsistent sur de nombreux marchés (énergie, industries pharmaceutique, grande distribution, dans le cadre des diverses professions réglementées…) et qui sont facteur d’inefficience pour le consommateur et obèrent son pouvoir d’achat au bénéfice de lobbies industriels.

- Une réforme fiscale courageuse modifiera nécessairement les équilibres redistributifs mais permettra selon les auteurs de concilier équité sociale et efficacité économique dans une économie globalisée ; Selon Philippe Aghion, Gilbert Cette et Elie Cohen, « l’accord est assez large pour réformer (en France) un système fiscal perçu comme inégalitaire, opaque, instable et mité ». Il faudra corriger le défaut de notre système qui, outre une taxation désormais élevée du capital, pèse excessivement sur le travail. Par ailleurs la fiscalité de l’épargne en France favorise la rente et non la prise de risque : or dans une économie où la création d’entreprises et l’innovation jouent un rôle clé, il faut miser sur le rôle incitatif de l’impôt, au service de la compétitivité et de l’entrepreneuriat (« un bon système fiscal doit favoriser la création de richesses et la croissance et ne pas désinciter à la localisation des activités sur le sol national »).

Les lignes de force d’une judicieuse réforme fiscale pourraient être alors de réduire le « coin socio-fiscal » qui pèse sur le travail (augmenter la TVA ou la CSG mais diminuer les cotisations à la charge de l’employeur), de supprimer les niches fiscales qui grèvent le rendement de l’impôt et son caractère redistributif, d’améliorer la progressivité de l’impôt sur le revenu (par la création de deux nouvelles tranches), et l’allègement de la taxation du cycle productif des entreprises (par une baisse de l’investissement des sociétés pour qu’il rejoigne la moyenne européenne tant en termes d’assiette que de taux).

Les auteurs font valoir par des analyses détaillées en fin d’ouvrage que leur stratégie de réformes s’appuie sur les résultats satisfaisants enregistrés dans le cadre d’une évaluation macroéconomique réalisée grâce au logiciel MacSim (construit par Brillet et alii, 2013), qui modélise de manière simplifiée l’économie française et les autres économies développées.

Enfin, ils préconisent un nouveau « Pacte de croissance » dans la zone euro où les Etats s’engageraient à mettre en œuvre de telles réformes structurelles (libéralisation des marchés des biens et du travail, réforme de l’Etat…), en contrepartie d’un plus grand gradualisme dans la consolidation budgétaire et l’assainissement des finances publiques, notamment en fonction de la position des économies nationales dans le cycle économique.

Quatrième de couverture

« Pour enrayer la spirale du déclin il faut un nouveau modèle de croissance. Un modèle de croissance par l’innovation où de nouvelles entreprises et activités viennent sans cesse concurrencer et remplacer les activités existantes. Un modèle de croissance « inclusive » qui ne laisse personne sur le bord de la route et qui intègre les générations futures en rééquilibrant nos finances publiques et en incitant à l’innovation verte. Un modèle de croissance résolument progressiste parce que s’attaquant aux inégalités sociales à la racine en réactivant la mécanique de la mobilité sociale. Mais comment changer de modèle économique quand il n’y a consensus ni sur le diagnostic, ni sur les solutions, ni sur les outils ? Comment réformer en rompant avec les idées reçues ? Ce livre montre pourquoi et comment il faut changer de modèle économique et assurer une prospérité durable à nos concitoyens » P.A, G.C, E.C.

Les auteurs

Philippe Aghion est professeur à l’Université d’Harvard (Etats-Unis), spécialiste des théories de la croissance et de l’innovation.

Gilbert Cette est professeur d’économie associé à l’université d’Aix-Marseille, expert des questions de productivité et de marché du travail.

Elie Cohen est directeur de recherche au CNRS (FNSP), expert en institutions et politiques économiques, en particulier industrielles.