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La démographie : atout français, faiblesse allemande

« Or il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, trop de citoyens : vu qu’il n’y a richesse, ni force que d’hommes »,ce célèbre aphorisme du mercantiliste Jean BODIN écrit au XVI e siècle reste d’une grande actualité à l’aune de l’examen des divergences démographiques des deux côtés du Rhin. Face à la baisse de la population allemande, la forte fécondité française donne à notre pays de nombreux atouts économiques du point de vue du marché du travail, de la gestion des politiques sociales mais au-delà de la croissance potentielle et de la soutenabilité de la dette publique. A n’en pas douter, le projet de réforme actuel de la politique familiale en France doit tenir compte de la force que constitue la fécondité dans un pays vieillissant.

La dénatalité en Allemagne et l’exception française en Europe : un renversement de situation

La perspective historique apparaît ici nécessaire pour comprendre l’évolution inversée des trajectoires démographiques de ces deux pays.

En premier lieu, il importe de rappeler que la France se singularise dès le XVIII è siècle alors que débute en Europe la transition démographique . Mis en évidence par le démographe Adolphe LANDRY 1 en 1909, ce fait stylisé de la population mondiale se caractérise théoriquement, dans une première phase, par une baisse de la mortalité précédant la chute de la natalité dans une seconde phase. Or, dans l’hexagone, la fécondité diminue dès la fin du XVIII è siècle avant même que n’apparaissent les premiers signes de baisse de la mortalité, soit un siècle avant l’Allemagne. C’est (déjà) l’exception française qui suscitera de vives inquiétudes autour de la thématique du déclin et nourrira les thèses natalistes d’auteurs comme Alfred SAUVY 2 , soutenu dans cette voie par le général De Gaulle. Après la Grande Guerre, les années de déficit des naissances par rapport aux décès en France dans les années 1930 contrasteront très nettement avec le boom de natalité outre-Rhin à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. On le sait, cette inquiétude sera à l’origine des premières prestations d’assurance nationales : les allocations familiales , entérinées le 11 mars 1932, bien avant la Sécurité sociale. Jusqu’au milieu du XX è siècle, la croissance démographique restera lente et contrastera avec les pays voisins, la décroissance n’étant évitée que grâce aux flux migratoires dans l’entre-deux-guerres.

Le paysage démographique qui entoure la seconde guerre mondiale s’avère totalement inversé : le baby-boom démarre en France dès 1945 avec la Libération et va au-delà de la période de récupération des naissances différées du fait de l’Occupation et de l’absence des prisonniers. Comme l’indique Michel LEVY dans le numéro 118 de Population et Sociétés de novembre 1978, on enregistrera « durant 22 années une fécondité du moment comprise entre 2,6 et 3 enfants pour une femme (1946-1967) et 28 générations de plus de 800 000 enfants (1946-1973) » 3 . Au même moment, c’est un baby-krach qui marque la démographie allemande après guerre et qui ne cessera qu’en 1950 : une tendance à la hausse de la natalité aura lieu au cours des années 1960 avec l’arrivée à l’âge adulte des générations nées dans les années 1930 mais d’ampleur limitée tant ce peuple restera marqué par le traumatisme post-hitlérien et la division des années de guerre froide. Avec une coïncidence étonnante pour des Etats extrêmement différents, l’effondrement de la fécondité commence à partir de 1965 dans les deux Allemagnes. De 2,5 enfants par femme à cette date, le nombre moyen passera à 1,5 en 1975. Actuellement, l’indicateur conjoncturel de fécondité allemand se situe parmi les plus bas d’Europe, en-dessous de 1,4 enfant par femme.

Quant à la France, la fécondité augmente de nouveau depuis le début des années 1990 : elle atteint aujourd’hui 2 enfants par femme, niveau équivalent à celui de l’Irlande. Le nombre de naissances excède aujourd’hui de beaucoup celui qui est observé en Allemagne : 828 000 en 2011 contre 678 000, soit un solde positif de 22 % côté français. Au total, depuis dix ans, la population a diminué de 0,7 % en Allemagne, tandis qu’elle s’est accrue de 6,5 % en France.Comme le montre la superposition des deux pyramides des âges en 2011 ci-dessous construite par Gérard CORNILLEAU 4de l’OFCE, la supériorité de la France dans ce domaine ne fait plus aucun doute, compte tenu du fait que la crise économique récente n’a aucunement entraîné un fléchissement des naissances contrairement à l’ensemble des pays développés 5

Pyramides des âges en 2011, une comparaison France / Allemagne

L’immigration restera insuffisante

La chute de la population en Allemagne a d’ores et déjà commencé mais risque de s’approfondir dans les années à venir : de 82 millions d’habitants au début des années 2010, elle pourrait atteindre le nombre actuel de Français d’ici à 2060, soit une chute totale de 21 % tandis que la population française augmenterait de 10 millions d’habitants sur la même période.

Populations totales en France et en Allemagne

Si la France se caractérise par une sensibilité forte aux questions démographiques, les responsables allemands ne sont incontestablement pas restés indifférents à un taux d’accroissement naturel négatif et ont mis en œuvre des réformes visant à contrer cette évolution qui conduit à un ralentissement à venir de la croissance de la population active. En premier lieu, l’inquiétude démographique a suscité une ouverture plus grande aux flux migratoires . Même si l’accueil est de tradition plus récente qu’en France, l’Allemagne est aujourd’hui le 3è pays accueillant des immigrants derrière les Etats-Unis (42,8 millions) et la Russie (12,3 millions) avec près de 11 millions en 2010. Cet apport représente 13,1% de la population, à un niveau proche des Etats-Unis, soit 3 points de plus qu’en France. Il permet de limiter la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs : le gouvernement allemand a d’ailleurs adopté en février dernier un texte facilitant davantage l'immigration de travailleurs issus de pays hors Union européenne. Après avoir facilité l'an dernier l'obtention d'un titre de séjour pour les personnels hautement qualifiés, Berlin veut désormais permettre à des professions intermédiaires qualifiées – électriciens, conducteurs de train, infirmières, etc. – de s'installer plus aisément en Allemagne 7 . Il suffira aux étrangers intéressés de posséder un diplôme professionnel dans les domaines souhaités dans le pays pour obtenir un titre de séjour durable. Il est vrai que ce pays se caractérise par une ouverture très limitée puisque le Gast-Arbeiter, littéralement « travailleur invité » peut difficilement s’intégrer et obtenir la nationalité, malgré des réformes datant des années 1990. Toutefois, cette mesure d’appel aux Européens du Sud, voire au-delà, restera insuffisante pour envisager un accroissement de la population, comme le montre le graphique ci-dessus.

L’enjeu des réformes sociales

Les trajectoires démographiques sont lourdes de conséquences sur le marché du travail mais conduisent également à des réformes qui touchent à la politique sociale. La croissance des actifs sur la dernière décennie repose essentiellement sur l‘augmentation des taux d’activité outre-Rhin (+ 7,1 % entre 2000 et 2011), appuyée notamment sur un report de l’âge minimum de départ en retraite à 67 ans décidé en 2007 et effectif depuis 2012 . Dans un pays qui compte d’ores et déjà le plus d’habitants de plus de 65 ans (21 % de la population en 2010 contre 17 % en France), le sauvetage des retraites par répartition passait par ce type de mesures. Ainsi, tandis que la France fait figure de mauvais élève au sein de l’Union européenne sur ce sujet avec un taux d’emploi des seniors de 39.7 % des 55-64 ans, il atteint 57,7 % en Allemagne, dépassant l’objectif de Lisbonne fixé à 50 %.

D’un point de vue plus positif, on peut analyser ces chiffres en considérant qu’il reste une marge de croissance en France, tandis que la réserve s’avère très faible en Allemagne : selon les calculs de la Commission européenne, le taux d’activité global devrait y progresser de 1,7 point sur les 10 prochaines années contre 2,7 points en France. Bilan : en 2060, sur 100 personnes en âge de travailler, 75 seraient actives en France contre 79 en Allemagne, soit un rapprochement de grande ampleur des deux situations.

D’autres réformes ont été menées. Face à ses voisins, on considère que la force de la démographie française réside dans la possibilité offerte aux femmes de concilier vie familiale et vie professionnelle, ce qui n’est pas le cas dans le modèle familialiste de l’Etat-Providence (Italie, Portugal) ni dans la perspective allemande bismarckienne. En effet, l’habitude consiste ici à ce que les mères restent à la maison et les modes de garde publics des enfants en bas âge n’y sont pas développés. Ainsi, 80 % des mères allaitent pendant au moins 6 mois et tout placement extérieur avant 3 ans reste vécu comme une forme de « maltraitance à l’enfant ». Les sacrifices financiers qui accompagnent ces choix collectifs conduisent les femmes à n’avoir qu’un enfant … Face à cette situation économiquement problématique, la perspective historique nous rappelle que toute politique nataliste incitative évoque fâcheusement les époques douloureuses du nazisme ou du communisme en RDA. C’est une des raisons pour lesquelles, selon le chercheur français P.A ROSENTAL 9 , malgré un effort budgétaire similaire des deux côtés du Rhin, les taux de fécondité se situent à des niveaux très éloignés. Un revirement a toutefois eu lieu en 2007 lorsque la ministre de la famille, Ursula von der Leyen , appartenant à la coalition CDU-SPD, a bouleversé la politique familiale par une série de mesures exceptionnelles : un congé parental (appelé « salaire parental »), qui vient s'ajouter aux allocations familiales, est créé. Plafonné à 1800 euros, l’un des parents reçoit près des deux-tiers du salaire net pendant 12 mois (voire 14 mois si le père s’arrête de travailler pendant deux mois), alors que l’allocation se situait préalablement à 300 euros pendant deux mois. En outre, la ministre a décidé la construction de 500 000 places de crèches d'ici à 2013 pour les enfants de 1 à 3 ans. Aujourd'hui, seuls 5 % à 9 % des besoins des Länder de l'Ouest sont couverts. L'aménagement du temps de travail, indispensable au développement de toute politique familiale, commence à entrer dans les négociations collectives.

En France en revanche, l’intervention de l’Etat en faveur des familles a su prendre le virage réclamé par la population au cours de ce siècle : de nataliste, elle vise aujourd’hui à l’accomplissement des souhaits des ménages tout en respectant leur intimité (neutralité de l’Etat aux formes de familles) au travers de l’Allocation.

Parent Isolé, des Prestations d’Accueil du Jeune Enfant (PAJE) qui permettent aux mères de reprendre leur activité dès la fin de leur congé maternité par un complément de revenu en fonction de mode de garde ou par un complément de revenu d’activité en cas de temps partiel. Le gouvernement actuel cherche, à cet égard, à favoriser davantage l’activité féminine par une réforme du congé parental annoncée en mars dernier 8 : aujourd'hui pris à plus de 96 % par des femmes, le congé parental - qui permet de cesser partiellement ou entièrement son activité jusqu’aux trois ans de l’enfant, avec un complément de revenu - est accusé d’éloigner durablement un certain nombre d'entre elles du marché du travail. Il participe également des inégalités hommes-femmes sur le marché du travail. Le chef de l'Etat s'est prononcé en faveur « d' un partage » de ce congé entre les pères et les mères, afin de « favoriser l'emploi des femmes » et de « faciliter leur retour dans la vie active » . Sur les trois ans du congé parental, six mois seront réservés – sinon perdus – aux pères qui le souhaiteront. Cette réforme fait suite au congé paternité de 15 jours instauré en 2001 et se situe dans la réplique d’un fonctionnement propre à certains pays d’Europe du Nord où l’implication des pères dans la garde effective des enfants s’avère beaucoup plus égalitaire.

Dans cette perspective démographique, la réforme une nouvelle fois annoncée du régime d’allocations familiales - 127 euros par mois à partir du deuxième enfant et 163 euros par enfant supplémentaire, quel que soit le niveau de revenu - s’avère douloureuse et très impopulaire mais justifiable car moins risquée qu’ailleurs. Face au déficit récent de cette branche de la Sécurité sociale, le gouvernement veut faire un milliard d'économies dès 2014 sur 2,2 milliards de déficit prévu en 2016. La fiscalisation des allocations familiales proposée par Didier MIGAUD a été écartée. C’est la fin de l’universalité de la prestation qui a été choisie. Il s’agirait d’appliquer le scenario 4 – l’un des plus « ambitieux » - du rapport Fragonard remis début avril au Premier ministre et qui sert de base aux réflexions de l'exécutif. Les allocations familiales commenceraient à diminuer à partir de 5 072 euros de revenus pour un couple avec deux enfants pour atteindre leur plancher (un quart du montant actuel, soit 32 euros) au-delà de 7 101 euros de revenus. Pour une famille avec trois enfants, le premier seuil se situerait à 5847 euros, le second à 7 876 euros.

Pour économiser 1 milliard d’euros selon le scenario 4 du rapport FRAGONARD …

La vraie difficulté se situe cependant ailleurs : face aux difficultés financières, une partie des classes moyennes déplorent le fonctionnement actuel d’un Etat-Providence qui tendrait à privilégier les allocations d’assistance. Attachées aux prestations universelles, elles les considèrent comme un gage d’une solidarité collective à laquelle elles sont associées comme contributeurs. Or, les calculs de simulation effectués par Bertrand Fragonard prévoient que 17 % des bénéficiaires actuels d'allocations familiales soient perdants avec le scenario 4 : parmi eux, un perdant sur deux, soit 374 000 familles, se trouverait dans les 10 % des Français les plus riches, avec une perte moyenne annuelle qui atteindrait pour eux 1 670 euros. Toutefois 380 000 familles, qui se situent entre les 30% et les 10 % des Français les plus riches, seraient aussi touchées, ce qui pourrait clairement "mordre" sur les classes moyennes 10 .

Conséquences : une redistribution des cartes en Europe après 2035 ?

Quelles que soient les voies de réforme choisies, mêlant à la fois la nécessité de préserver les systèmes de protection sociale et le maintien d’un dynamisme de la population active, la France et l’Allemagne devraient connaître une croissance potentielle divergente à moyen et long terme. En effet, la démographie fait partie des facteurs qui augmentent la production qu’un pays peut atteindre, compte tenu des techniques données. Selon les calculs de G.CORNILLEAU 4 , la hiérarchie des PIB potentiels devrait s’inverser vers 2040 car la croissance potentielle française atteindra le double du chiffre allemand soit 1,7 % par an, différence sensible à partir de 2015.

Prévision de l’évolution des PIB en France et en Allemagne

Au-delà, la gouvernance européenne risque d’être affectée par ces trajectoires divergentes : le « one-size-fits-all » répond mal aux réalités des pays. En outre, cet atout démographique tend à limiter le french bashing : dans la stratégie de croissance Europe 2020 , la France semble désormais plus à même de faire augmenter ses taux d’emplois et la perspective concernant la soutenabilité de sa dette publique, comparée aux performances allemandes, peut être réexaminée. Si l’Etat ne meurt jamais, la chaîne des générations futures sera plus longue en France …

Note

  1. Adolphe LANDRY, La Révolution démographique : études et essais sur les problèmes de la population , Ined, 1982, éd. originale : Paris, Sirey, 1934.

  2. Alfred SAUVY, Richesse et population , Payot, 1943.

  3. Michel LEVY, « Singularités allemandes », Population et Sociétés , n° 118, novembre 1978.

  4. Gérard CORNILLEAU, « France-Allemagne : le grand écart démographique », OFCE le blog , 28 septembre 2012.

  5. Gilles PISON, « France 2012 : fécondité stable, mortalité infantile en baisse », Population et Sociétés, n° 498, mars 2013.

  6. Gilles PISON, « Le nombre et la part des immigrés dans la population : comparaisons internationales », Population et Sociétés, n° 472, novembre 2010.

  7. « L'Allemagne veut faciliter l'immigration qualifiée », Le Monde , 27 février 2013.

  8. « Congé parental : une réforme annoncée depuis des années », Le Monde , 8 mars 2013.

  9. Pierre-André ROSENTAL, « Politique familiale et natalité en France : un siècle de mutations d’une question sociale », Santé, Solidarité et Société, n° 2, 20.

  10. «Baisse des allocations familiales : 15 % des Français concernés », Le Monde, 17 avril 2013.