Trois questions à Philippe Chalmin, professeur à l’Université Paris Dauphine, et auteur du livre « Une brève histoire économique d’un long XXème siècle » (François Bourin éditions)

 

1. Peut-on comparer la « première mondialisation » de la fin du XIXème siècle à celle que nous connaissons aujourd’hui ?

Ce que l’on appelle la « première mondialisation » voit à la fin du XIXème siècle le triomphe du libre-échange, sous l’impulsion de la puissance dominante d’alors, l’Angleterre. Le monde est assez largement dominé par les idées libérales depuis le début du XIXème siècle et la contestation des grands principes du libéralisme économique reste marginale. C’est aussi un temps d’intense industrialisation avec l’âge d’or du chemin de fer et les débuts de l’automobile. L’information circule de plus en plus rapidement avec le réseau télégraphique et le téléphone, et l’intégration des marchés de capitaux, dans le monde développé, atteint un niveau élevé, avec Londres comme capitale de la finance internationale. Le développement des transports et des communications a également permis l’avènement de véritables marchés mondiaux de matières premières. Mais une caractéristique marquante de la « première mondialisation » est sans conteste l’importance des migrations internationales : rarement le monde aura ainsi connu un tel brassage de population qui affecte tous les continents. Notre mondialisation a quant à elle connu un développement historique de nombreux pays émergents, caractérisés par une croissance économique durable, l’émergence d’une classe moyenne et une baisse de la pauvreté extrême, avec évidemment l’adhésion de la Chine à l’Organisation Mondiale du commerce en 2001 lors de la conférence de Doha qui marque véritablement le début du XXIème siècle.

 

2. Peut-on comparer la crise de 2008 à celle de 1929 ?

Il vaut sans doute mieux raisonner sur trois grandes crises du capitalisme : 1929, 1974, et 2008. 1974 constitue une rupture historique de la croissance dans les pays avancés : même si l’on enregistre un ralentissement conjoncturel, les déséquilibres deviennent structurels avec l’épuisement du modèle fordiste, le ralentissement des gains de productivité, et la montée d’un chômage persistant. Dans le champ des idées économiques, c’est la crise de la pensée keynésienne qui a longtemps inspiré la politique conjoncturelle. La crise de 1929 est une rupture durable qui se traduit par une dépression longue et dévastatrice, à une époque où il n’existe pas d’Etat-providence en mesure de jouer un rôle d’amortisseur, et on assiste dès lors à une montée en puissance de l’intervention de l’Etat jusqu’en 1974, avant un déclin par la suite dans un contexte de regain des idées libérales.

Mais surtout, nous passons d’un monde économique stable à un univers plus instable et incertain, notamment dans le champ des relations monétaires internationales, en quittant un régime de changes fixes en août 1971 pour un régime de changes flottants. Le choc de la crise de 2008, malgré la récession mondiale, est assez rapidement absorbé, puisque le pic de la crise s’établit en 2009 au moment de la célébration du nouvel an chinois, avant évidemment le déclenchement de la crise des dettes souveraines en Europe par la suite, en 2010. Mais 2008 ne constitue pas une rupture au sens où les nations n’abandonnent pas la mondialisation de l’économie, alors que les années 1930 avaient connu le retour des « égoïsmes sacrés » des nations.

 

3. Le monde est-il aujourd’hui proche s’une situation semblable à celle de la « Belle époque » au début du XXème siècle ?

Il convient de relativiser le terme de « Belle époque », puisqu’il persiste à la fin du XIXème siècle de très criantes inégalités aux temps du « Germinal » de Zola, avec des conditions de travail souvent très difficiles, une durée du travail hebdomadaire très longue, tandis qu’une minorité de rentiers au niveau de vie élevé peut en effet profiter des bienfaits de l’essor économique. Pour reprendre le titre d’un ouvrage du grand historien de l’économie Paul Bairoch, on pourrait dire que le monde a connu au XXème siècle des victoires et des déboires. Si les inégalités mondiales demeurent à un niveau élevé, de telle manière qu’il est difficile de parler de « Belle époque » de nos jours, un chemin a été parcouru car l’espérance de vie s’est améliorée, des progrès notables ont été effectués en matière de santé, le niveau d’éducation est aujourd’hui plus élevé, la pauvreté extrême a reculé dans certains pays émergents, même si le combat pour la réduction de l’inégalité des chances et la diffusion du progrès économique pour le plus grand nombre doit se poursuivre.