Quels impacts économiques du réchauffement ?

Le réchauffement climatique, dont les manifestations sont multiples, représente aujourd'hui non seulement l'une des menaces les plus importantes pour l'environnement et la biodiversité, mais entraîne également de lourdes conséquences sur le plan social et économique. On sait en effet avec de plus en plus de certitudes qu'il a été causé principalement, du moins pour les 50 dernières années, par les activités humaines, notamment les activités industrielles entraînant des émissions de gaz à effet de serre et de CO2 dans l'atmosphère.

Introduction

Onze des douze dernières années (1995-2006) figurent parmi les douze années les plus chaudes depuis 1850, date à laquelle ont débuté les relevés instrumentaux de la température moyenne de surface , laquelle a augmenté de 0,76°C depuis 1850. La couverture neigeuse et le volume des glaciers ont probablement diminué de 10% depuis la fin des années 1860 et le niveau de la mer a augmenté de 10 à 20 cm au cours du XXème siècle. Par ailleurs, on note depuis le milieu des années 1970 une plus grande fréquence, intensité et durée des épisodes chauds du phénomène El Nino ainsi que des sécheresses dans certaines régions d’Afrique et d’Asie. 

Selon le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), le PIB mondial pourrait diminuer de quelques points de pourcentage pour une élévation de la température moyenne de 2 à 3 degrés, tandis que des pertes nettes plus importantes se produiraient dans le cas d’une augmentation plus importante de la température . Ainsi, à l’échelle mondiale, les impacts économiques seraient initialement relativement faibles, puis s’accentueraient avec l’augmentation des températures jusqu’à atteindre des pertes moyennes à l’échelle du globe de 1 à 5 % du PIB pour 4°C de réchauffement de la température moyenne de surface par rapport aux niveaux de 1980-1999. 

Par ailleurs si, au niveau mondial, il y aura plus de personnes affectées que de personnes qui tireront profit du réchauffement climatique, les impacts seront très inégalement répartis entre les pays selon leur situation géographique et leur niveau de développement économique. Ainsi, les pays en développement seraient davantage affectés du fait de leur situation géographique dans les tropiques ou les régions désertiques et de leur structure économique, notamment de la place importante de l’agriculture dans la production nationale et l’emploi. Parallèlement, le réchauffement climatique pourrait être avantageux pour les pays les plus nordiques tels que le Canada ou la Russie du fait de la réduction consécutive des coûts d’énergie et de l’augmentation potentielle des rendements agricoles qui compenserait largement les désavantages. 

Les secteurs touchés économiquement par le réchauffement climatique relèvent aussi bien du secteur marchand comme l’agriculture, la gestion de l’eau et la demande en énergie, le tourisme et l’industrie de l’assurance, que non marchand, comme l’érosion côtière, la biodiversité et la santé. 

Le secteur marchand

L'agriculture

L’agriculture est le secteur le plus touché par le réchauffement climatique, en particulier dans les pays en développement où elle occupe une place importante dans l’économie nationale. La disponibilité en eau, qui conditionne la qualité de l’irrigation des cultures, constitue ici l’un des enjeux majeurs puisqu’il semble que l’agriculture pourra s’adapter au réchauffement des températures par le choix de ses cultures si elle peut compter sur une bonne irrigation. Selon le GIEC , la productivité des cultures devrait augmenter légèrement dans les latitudes moyennes à élevées pour des augmentations moyennes des températures locales de 1 à 3°C selon la culture considérée, puis diminuer au-delà de ces valeurs dans certaines régions. Aux latitudes plus basses, particulièrement dans les régions à saison sèche et les régions tropicales, le rendement agricole devrait diminuer même si les augmentations de la température locale sont faibles (1-2°C), entraînant ainsi un risque accru de famine. D’un point de vue général, on anticipe une augmentation du nombre de personnes exposées à la famine et à la malnutrition. 

Dans certains pays africains, le rendement de l’agriculture pluviale pourrait chuter de 50 % d’ici 2020. Selon plusieurs scénarios climatiques, la superficie des terres arides et semi-arides en Afrique pourrait augmenter de 5 à 8 % d’ici à 2080. En Océanie, la production agricole et forestière devrait décroître d’ici 2030 dans le sud et l’est de l’Australie ainsi que dans plusieurs régions orientales de la Nouvelle-Zélande, en raison de l’accentuation de la sécheresse et de la fréquence accrue des incendies. En Amérique latine, le rendement de certaines cultures importantes et de l’élevage du bétail devrait diminuer tandis que le rendement des cultures de soja devrait augmenter dans les zones tempérées. Dans l’Europe du sud, région très vulnérable à la variabilité du climat, le réchauffement climatique devrait nuire à l’approvisionnement en eau et aux rendements agricoles. 

Des mesures d’adaptation et d’atténuation devront nécessairement être adoptées qui se traduiront par un coût important, notamment en ce qui concerne la modification des dates de plantation et des variétés cultivées, le déplacement des cultures, la meilleure gestion des terres par la lutte contre l’érosion et la protection des sols par le boisement, etc. 

La gestion de l'eau et la demande en énergie

Le réchauffement climatique et les modifications des précipitations pourraient entraîner des difficultés accrues d’alimentation en eau dans de nombreuses régions. En Afrique, 75 à 250 millions de personnes devraient souffrir d’ici 2020 d’un stress hydrique accentué par les changements climatiques. En Asie, les quantités d’eau douce disponibles devraient diminuer d’ici les années 2050 dans le centre, le sud, l’est et le sud-est asiatique, en particulier dans les grands bassins fluviaux. La pénurie que connaîtront certaines régions arides et semi-arides entraînera des migrations importantes, de l’ordre de 24 à 700 millions de personnes . 

Le réchauffement climatique conjugué à la modification du régime pluviométrique entraîneront des investissements importants pour l’installation de réseaux d’aqueduc et d’assainissement à l’échelle de toute la planète et l’extension de la collecte des eaux de pluie et du dessalement, l’amélioration des techniques de stockage et de conservation, et l’adoption de méthodes plus efficaces d’utilisation et d’irrigation de l’eau. 

On estime que chaque dollar investi pour améliorer l’accès à l’eau se traduira par des gains de 3 à 34 dollars. A l’opposé, si les investissements sont faibles, le PIB pourrait en être affecté jusqu’à concurrence de 10 %. En Afrique, les pertes engendrées par le manque d’accès à une eau de qualité et à des infrastructures sanitaires de base sont estimées à environ 28,4 milliards de dollars par an, soit près de 5 % du PIB . 

S’agissant de la demande d’énergie, le réchauffement climatique aura des conséquences positives pour les pays les plus nordiques comme le Canada et la Russie car la réduction des dépenses pour le chauffage compensera largement leur augmentation pour une climatisation accrue. Dans les pays plus au sud, comme les Etats-Unis, une légère augmentation de température de 1 à 2°C entraînera un léger bénéfice qui pourrait devenir rapidement négatif à mesure que la dépense en climatisation s’accroît. Pour les pays tropicaux, les désavantages sont encore plus grands puisque des dépenses supplémentaires seront nécessaires pour la climatisation. D’un point de vue général, des mesures d’adaptation seront nécessaires pour renforcer les réseaux aériens de transport et de distribution, renforcer l’efficacité énergétique, promouvoir le développement de sources d’énergie renouvelable et réduire la dépendance à l’égard d’une seule source d’énergie. 

Le tourisme

Il est probable que le réchauffement climatique affectera l’offre et la demande touristique internationale et locale étant donné que l’activité touristique est largement liée à la nature du climat. Par exemple, le réchauffement des températures constitue une menace pour les centres de ski en Amérique du nord ou encore dans les Alpes cependant que plusieurs autres activités récréatives pourraient bénéficier du réchauffement climatique, qu’il s’agisse des activités nautiques, du golf, des sports pratiqués à l’extérieur ou de la randonnée en forêt. Dans les Alpes, il faut savoir que lorsque la saison est amputée d’un mois d’activités, elle entraîne une baisse de chiffre d’affaires de l’ordre de 25 % et de 50 % lorsque la saison ne dure que deux mois. Dans les zones tropicales, le rehaussement marin et les modifications de précipitations affectant l’approvisionnement en eau exigeront des adaptations coûteuses, alors que la demande elle-même pour ces destinations pourrait être modifiée par les changements climatiques dans les régions nordiques. L’impact sur les activités touristiques de chaque pays dépendra donc à la fois des impacts sur le produit touristique offert et sur l’offre concurrente d’autres pays ou régions, et des effets sur la demande. 

Des stratégies d’adaptation coûteuses pourraient être mises en place pour, par exemple, diversifier les attractions et les recettes touristiques, déplacer les pentes de ski à plus haute altitude et vers les glaciers, produire de la neige artificielle, etc. 

L'industrie de l'assurance

Si le nombre de grandes catastrophes naturelles a triplé depuis 1960, les pertes assurées ont parallèlement explosé pour augmenter de 15 fois en termes réels. Les institutions financières, notamment les deux plus grandes compagnies d’assurance au monde, Munich Re et Swiss Re, ont indiqué dans une étude réalisée en 2005 par l’Association des Assureurs Britanniques que l’augmentation de la fréquence des événements climatiques extrêmes pourrait coûter environ 150 milliards de dollars E-U chaque année au cours de la prochaine décennie. Selon cette même étude, la mise en place de politiques permettant la réalisation d’un scénario de faible émission de gaz à effet de serre permettrait de réduire de 80 % l’augmentation des dommages causés par les tempêtes et les ouragans. 

Le secteur non-marchand

L'érosion côtière et les migrations

L’élévation du niveau des océans aura des conséquences négatives sur les régions côtières, notamment du fait de l’intensification des inondations, des tempêtes et de l’érosion côtière, menaçant ainsi les infrastructures, les établissements humains et les installations vitales pour les populations insulaires. Des stratégies d’adaptation visant le changement du lieu d’implantation des populations, la construction de digues et d’ouvrages de protection contre les ondes de tempêtes, la consolidation des dunes, l’acquisition de terres et la création de terrains marécageux ou de zones humides contre l’élévation du niveau de la mer ainsi que la protection des obstacles naturels se traduiront par des investissements considérables. 

En Afrique par exemple, le coût des mesures d’adaptation contre l’élévation du niveau de la mer affectant les basses terres littorales fortement peuplées pourrait représenter 5 à 10 % du PIB vers la fin du XXIème siècle. 

Les inondations et l’érosion côtières devraient entraîner de fortes migrations, notamment des populations de certaines îles de l’océan Pacifique comme Tuvalu, laquelle a déjà conclu un accord avec la Nouvelle-Zélande visant une relocation de sa population en cas de besoin. D’ici 2080, on prévoit que plusieurs millions de personnes supplémentaires subiront chaque année les conséquences d’inondations dues à l’élévation du niveau de la mer. Les basses terres très peuplées des grands deltas d’Asie et d’Afrique seront les plus touchées, les petites îles étant particulièrement vulnérables. Selon le GIEC, on compterait 150 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050, soit 1,5 % de la population mondiale estimée à 10 milliards en 2050. 

L'environnement et la biodiversité

L’augmentation des températures entraînera de profonds changements dans les écosystèmes, avec certaines espèces qui pourraient être conduites à quitter leurs habitats, ce qui pourrait entraîner leur extinction, tandis que d’autres pourraient se développer. Selon le GIEC, une augmentation des températures à l’échelle du globe de plus de 1,5 à 2,5°C comporterait un risque d’extinction de plus de 20 à 30% des espèces végétales et animales étudiées. 

Par exemple, en Australie et en Nouvelle-Zélande, certains sites d’une grande richesse écologique, dont la Grande Barrière de Corail et les « Wet Tropics » du Queensland, devraient subir une perte importante de leur biodiversité d’ici 2020. Dans les régions polaires, le réchauffement climatique devrait entraîner la fonte des calottes glaciaires et modifier les écosystèmes au détriment de nombreux organismes comme les ours polaires, les oiseaux migrateurs et les mammifères. Les écosystèmes et les habitats des régions polaires seront fragilisés du fait de l’atténuation des obstacles climatiques à l’invasion de nouvelles espèces. Parallèlement, la fonte arctique pourrait permettre d’ouvrir le Passage du Nord-Ouest pendant l’été et réduire ainsi de 9 000 km des routes de navigation entre l’Europe et l’Asie, ce qui représenterait un avantage certain pour les supertankers trop gros pour pénétrer dans le Canal du Panama, et qui aujourd’hui doivent passer par l’Amérique du Sud. 

La santé

Sur le plan sanitaire, les changements climatiques entraîneront une malnutrition accrue, un nombre plus important de décès, de maladies et d’accidents dus à des phénomènes météorologiques extrêmes, l’aggravation des conséquences des maladies diarrhéiques et la multiplication des affections cardio-respiratoires liées aux longues périodes de canicules associées à une dégradation de la qualité de l’air. La canicule qui a frappé l’Europe en 2003 et qui a entraîné la mort de 22 000 à 35 000 personnes a démontré la très grande vulnérabilité de certaines populations à une augmentation importante des températures. Selon une étude réalisée en 2008 par l’Agence Américaine de Protection de l’Environnement , pour 1 000 décès liés chaque année au froid, 2 000 résultent de la chaleur. En revanche, la réduction des épisodes de grands froids dans les pays nordiques pourrait se traduire par des gains nets en termes de morbidité et de mortalité.

Par ailleurs, l’augmentation des températures et de l’humidité dans certaines régions favoriserait aussi la propagation des vecteurs de maladies infectieuses comme le paludisme et la prolifération de maladies non infectieuses. 

De manière générale, on estime que les conséquences négatives du réchauffement climatique sur la santé seront plus importantes que les conséquences positives. 

Le coût des mesures d’adaptation sera très important notamment s’agissant de l’adoption de plans de veille sanitaire lors des vagues de chaleur, de la mise en place de services médicaux d’urgence, de la surveillance et du contrôle accrus des maladies sensibles au climat et de la salubrité de l’eau et de l’assainissement. 

 

Conclusion

Bien que les analyses réalisées soient encore préliminaires et la couverture internationale incomplète, on peut toutefois prévoir que le réchauffement climatique aura des impacts économiques importants dans de nombreux secteurs marchands et non marchands. Une hausse limitée des températures pourrait entraîner des impacts modestes voire positifs dans certains pays, tandis qu’une hausse plus grande entraînerait des coûts nettement plus élevés susceptibles de varier en fonction de la situation géographique et du type de développement économique des pays, étant entendu que la plupart des impacts négatifs les plus importants proviendront de la plus grande fréquence des événements climatiques extrêmes plutôt que de l’augmentation des moyennes des températures et que la vulnérabilité économique de chaque pays dépendra largement de sa capacité d’adaptation.  

L’analyse économique des impacts des changements climatiques est un exercice particulièrement complexe qui explique les nombreuses incertitudes en ce domaine. D’une part, la durée des événements à étudier ne se prête pas bien à l’utilisation de l’analyse économique. En effet, l’échelle de temps d’observation des changements climatiques est de l’ordre du siècle, alors que l’analyse économique effectue généralement des évaluations de coûts sur une échelle de quelques décennies seulement. Si les analyses effectuées ont utilisé une approche statistique comparative en appliquant les écarts de température anticipés aux valeurs économiques actuelles, il est cependant difficile de prévoir comment les évolutions démographiques, économiques, commerciales et technologiques affecteront les niveaux de production et les valeurs des biens produits au-delà de quelques années. Par ailleurs, l’utilisation, dans le cadre de l’évaluation des impacts économiques des changements climatiques, d’un taux d’escompte pour calculer la valeur actuelle nette de projets ayant des profils temporels de coûts-bénéfices différents, peut être critiquable étant donné qu’une grande partie des impacts se produiront dans plusieurs décennies et que même l’utilisation d’un très faible taux d’escompte aura tendance à minimiser la valeur des impacts à long terme. En effet, avec l'opération d'escompte, les impacts lointains, soit les bénéfices des dommages évités, reçoivent un poids considérablement moindre que les impacts rapprochés, soit le coût des mesures préventives. Ainsi, dans le cadre de l’analyse des conséquences économiques du réchauffement climatique, les coûts de court terme dépassent largement les bénéfices de long terme alors même que le taux d'escompte utilisé est bas, très proche ou égal à zéro , ce qui ne permet pas d’évaluer les bénéfices escomptés des mesures de prévention à leur coût réel et aura pour conséquence une compétitivité moindre des investissements environnementaux en comparaison avec les investissements courants, d’où des coûts d'opportunité plus élevés. D’autre part, les analyses sectorielles effectuées ont souvent été conduites sur des hypothèses d’augmentation des températures de quelques degrés seulement alors que les impacts seront souvent non linéaires, étant donné que, d’une part, si les manifestations du réchauffement climatique seront très hétérogènes selon les régions, on ne connaît pas encore précisément l’amplitude différentielle, et que, d’autre part, le système climatique n’évolue pas de façon linéaire et qu’il faut compter, entre autres, sur la survenance de phénomènes physiques quasi-irréversibles non linéaires ou chaotiques tels que, entre autres, la fonte totale des calottes glaciaires polaires, l’arrêt du Gulf Stream, le relâchement dans l’atmosphère du carbone stocké dans les sols et du méthane stocké dans les sédiments marins, etc. si bien qu'il est difficile de prévoir les effets induits sur le système dans son ensemble.

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