Fait social

Définition

les faits sociaux sont l’objet d’étude de la sociologie selon Emile Durkheim. Il s’agit de manières de faire qui s’imposent aux individus et sont extérieurs à eux. Autrement dit, ils correspondent à des éléments que la société impose aux individus.

L'essentiel

La notion de fait social est centrale dans la conception de la sociologie d’Émile Durkheim. Il définit, dans Les règles de la méthode sociologique, le fait social comme « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure; ou bien encore, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel ». Dans la conception de Durkheim, que l’on qualifie parfois de holiste, la société est plus que la somme des individus, il la voit comme une réalité en soi, sui generis. L’existence de faits sociaux correspond au fait que la société s’impose aux individus. Ces derniers vivent dans un « cadre » social déterminé, qui les contraint en même temps qu’il leur permet de vivre ensemble. Durkheim donne un certain nombre d’exemples de faits sociaux : «  tâche de frère, d'époux ou de citoyen », «  les croyances et les pratiques de [la] vie religieuse », mais aussi le langage, la monnaie, les pratiques professionnelles…

 

Les faits sociaux ont, selon Durkheim un certain nombre de caractéristiques. Premièrement, ils sont extérieurs aux individus, c’est-à-dire qu’ils existent hors d’eux, ils trouvent leur source dans la société. Ces faits sociaux sont d’ailleurs indépendants des manifestations individuelles : un individu peut tenter de ne pas les suivre (par exemple, ne pas respecter les pratiques de sa profession), mais d’une part il risque d’être sanctionné et, d’autre part, il ne suffira pas de ce non-respect pour remettre en question ces pratiques. Ensuite, ces faits sociaux sont contraignants et s’imposent aux individus. Enfin, ils sont réguliers, et se répètent, se reproduisent au fil du temps.

 

Face à ces faits sociaux, le sociologue doit être selon Durkheim comme tout scientifique face aux faits qu’il étudie. Il s’inspire notamment de la méthode expérimentale forgée par Claude Bernard et invite les sociologues à « traiter les faits sociaux comme des choses ». Cela revient à étudier le fait social en laissant de côté les idées préconçues que l’on peut avoir dessus, ainsi que tout jugement moral. Il faut, ainsi, selon Durkheim, écarter les « prénotions ». L’étude de ces faits sociaux passe par leur explication, c’est-à-dire par la recherche de relations causales. Ici, une règle importante est à suivre en sociologie selon Durkheim : un fait social ne peut s’expliquer que par un autre fait social : la sociologie doit baser ses raisonnements sur les faits sociaux. Les relations entre faits sociaux ne doivent pas seulement être spéculatives, mais basées sur des preuves. Pour pallier l’impossibilité de mener des expériences de laboratoire, Durkheim invite à mettre en évidence des relations statistiques entre faits sociaux et notamment des « variations concomitantes », autrement dit, des corrélations. Ces corrélations peuvent être le signe de l’existence de relations de causalité. C’est l’approche qu’a Durkheim du fait social qui justifie son utilisation de la statistique en sociologie, ouvrant la voie à l’importance de la statistique en sciences sociales.

 

 

Si des phénomènes apparaissent d’emblée comme « sociaux », Durkheim cherche à montrer que des faits sociaux se cachent aussi derrière des phénomènes plus souvent étudiés sous l’angle psychologique, ou moral. C’est ainsi que dans son ouvrage Le suicide. Étude de sociologie, il étudie le suicide comme un fait social. Il établit le fait que le suicide est un fait social en montrant, statistiques à l’appui, que les taux de suicide sont réguliers dans le temps et diffèrent d’une société à une autre. La comparaison de ces taux de suicide entre pays, mais aussi entre catégories sociales lui permet de montrer que le suicide augmente quand le degré d’intégration à la société diminue. Plus généralement, les taux de suicide sont liés à l’intégration sociale et à la régulation. Les sociétés modernes, qui voient l’intégration fragilisée et la régulation affaiblie (développement de l’anomie), sont susceptibles de connaître une augmentation des taux de suicide. Cependant, une intégration et une régulation trop fortes peuvent aussi expliquer des taux de suicide élevés. Si, par moments dans son ouvrage, Durkheim déroge à son explication des faits sociaux par d’autres faits sociaux (notamment, comme l’ont montré Christian Baudelot et Roger Establet quand il explique la plus faible propension des femmes à se suicider malgré la montée du divorce par des phénomènes psychologiques, voire en naturalisant des différences de genre), cette analyse sociologique du suicide comme fait social est une parfaite illustration à la fois de sa manière de définir le fait social et de la façon dont il appelle à l’étudier. Le fait social renvoie donc à la manière qu’a le sociologue d’étudier les phénomènes sociaux non pas en partant des individus, mais bien en les étudiant à l’échelle de la société, ce qui peut renvoyer à une approche en termes de holisme méthodologique.

 

Le neveu de Durkheim, Marcel Mauss a creusé l’analyse du fait social et développé la notion de « fait social total ». Si cette notion souffre parfois d’un certain flou, Mauss, dans son Essai sur le don, définit un fait social total comme un fait social à travers lequel s’exprime « à la fois et d’un coup » des institutions religieuses, les règles juridiques, les règles morales, les institutions économiques (production et consommation), des phénomènes esthétiques et des « phénomènes morphologiques » (c’est-à-dire en particulier, que ces faits conduisent à des regroupements importants de personnes, des moments où la société prend forme). Le don est un fait social total, toute comme le sont, dans une autre analyse de Mauss, les faits sociaux totaux. Un fait social total peut donc être vu comme un fait social qui a ceci de particulier que son existence mobilise la société dans toutes ses dimensions.

 

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