Les règles dans la pensée économique contemporaine

POSTEL Nicolas

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L'AUTEUR 

Spécialiste de l'histoire de la pensée économique, Nicolas Postel exerce  ses activités de chercheur et d'enseignant au sein de l'Université Lille 1. Il est membre du Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE).

 

L'OUVRAGE 

Longtemps, la pensée économique a semblé ignorer le concept de règle. Lorsqu'elles ne sont pas purement et simplement occultées, les règles sont invoquées par défaut. Les règles avanceraient lorsque le marché recule. Elles révèleraient et pallieraient à la fois ses défaillances sans en faire véritablement partie. Pour Nicolas Postel, cette conception en creux de la règle n'est pas seulement réductrice, elle est fausse. La règle est une condition sine qua non du fonctionnement même des marchés et a fortiori de leur conceptualisation. En s'efforçant de saisir le concept de règle, c'est d'ailleurs l'essence même du marché que l'auteur tente ici d'approcher. Il le fait par un questionnement méthodique des grands courants de la pensée économique, par l'approfondissement des différentes acceptions attachées à ce concept et par l'exploration de notions connexes telles que la convention, la relation hiérarchique ou l'institution.               

La "main invisible" décrite par Smith puis la théorie de l'équilibre général chère aux économistes néoclassiques, selon laquelle le marché va spontanément accorder la multitude des désirs et des actions individuels via le système des prix, contestent la légitimité même de la règle. Dans la théorie de l'équilibre général formulée par Walras puis formalisée mathématiquement par des auteurs comme Arrow et Debreu dans les années 1950, la règle est proscrite. La convergence des initiatives individuelles est certaine dans le contexte d'une concurrence pure et parfaite dont la règle ne pourrait qu'altérer le mécanisme. Or, un tel schéma touche rapidement à ses limites si l'on veut bien voir qu'il présuppose un individu isolé exclusivement défini dans ses rapports aux biens matériels hors de toute considération d'ordre social, éthique ou politique.

L'auteur souligne en outre que la réalisation du modèle néoclassique tel que décrit par Arrow et Debreu implique des individus non seulement doués de capacités de raisonnement infaillibles mais encore capables d'apprécier avec certitude et précision l'effet à venir de leurs actions. Alors même qu'ils évoluent dans un système économique par nature complexe dont l'état à venir dépend, au-delà de leurs propres actions, des actions d'autrui et des phénomènes aléatoires et interdépendants qu'elles induisent. En cela, la théorie de l'équilibre général nie l'idée même de temporalité. Elle propose finalement un modèle abstrait qui n'est logiquement concevable qu'au stade de l'équilibre sans rien expliquer sur le temps d'avant l'équilibre, sur sa genèse.

Ainsi, pour Nicolas Postel, la théorie de l'équilibre général ne résiste pas à ses contradictions internes. Non seulement elle ne dit rien du processus par lequel va s'établir l'équilibre mais en outre elle suppose l'unicité et la stabilité de cet équilibre. On confine dès lors à une forme d'objet parfait et statique incompatible avec la réalité de marchés par nature dynamiques où stabilité et instabilité, équilibres et déséquilibres, crises et ordre, croissance et récession se succèdent et n'existent que les uns relativement aux autres.  

Ni le système ni l'individu ne s'accordent donc avec la théorie de l'équilibre général. Cette impossibilité se cristallise notamment dans la notion d'incertitude qui caractérise tant l'évolution des systèmes que le jugement d'individus. Cette incertitude tient notamment au fait que l'information des individus est imparfaite. Le système des prix ne procure pas lui-même une information parfaite ou totale. Les individus sont eux doués de capacités cognitives à la fois limitées et inégales. Cette inégalité ne tient pas seulement au fait qu'ils seraient différemment doués mais également à des expériences propres et intransmissibles d'un individu à l'autre. En définitive, l'altérité elle-même bat en brèche la théorie de l'équilibre général.

Les règles vont précisément avoir pour fonction nécessaire de tenir ensemble le système et l'individu. Elles permettent non seulement à l'individu de prendre des décisions en situation d'incertitude mais aussi d'assumer les motivations non économiques qui l'amènent à agir de telle ou telle façon. Nicolas Postel souligne à cet égard que " La délibération de l'individu porte (…), potentiellement, sur des critères beaucoup plus larges que la maximisation de sa propre dotation en biens. Des motifs non égoïstes peuvent venir "polluer" la pureté du choix marchand."

 

Nécessité des règles, fonction de la hiérarchie


L'incertitude propre à l'univers marchand appelle une forme d'ordre. Celui-ci pourra notamment reposer sur une "relation d'autorité hiérarchique", en particulier dans le cadre d'organisations capables de centraliser l'information pour pallier l'insuffisance du système de prix et en définitive  l'insuffisance du marché. Ces règles prennent corps dans des codes propres à fixer un cadre commun. Le langage lui-même faisant partie de ce cadre commun.

La question de l'élaboration des règles revient à se demander comment se forgent les décisions collectives appelées à donner un cadre aux décisions individuelles. Etant entendu, selon le démonstration qu'a donnée Arrow, qu'il existe " une discontinuité logique entre les niveaux de rationalité individuel et collectif ". En d'autres termes, le choix collectif n'est pas la simple agrégation de choix individuels. Toujours pour Arrow, auquel Nicolas Postel se réfère fréquemment dans son ouvrage, l'apparente "liberté marchande" dont font preuve les agents économiques s'inscrit en fait dans une certaine conformité sociale. L'individu effectue ses choix sous la double influence d'une sphère morale d'une part et d'une sphère "rationnelle-efficace" d'autre part. La sphère morale étant elle-même tributaire d'un " consensus socio-éthique d'origine biologique et culturelle ".

La question de la hiérarchie a notamment été analysée par l'école des coûts de transaction et en particulier Williamson. La règle hiérarchique est rendue nécessaire par le fait que les individus sont d'une part cognitivement limités et d'autre part opportunistes. Ceci étant admis, les règles coercitives vont à la fois prévenir les comportements opportunistes et centraliser l'information. Ici, l'entreprise intervient. Dans le schéma proposé par Williamson les règles répondent aux défauts des agents économiques eux-mêmes. Elles visent à informer, à inciter et à surveiller. L'entreprise en tant qu'institution centralise l'information et théoriquement n'en restitue que la part nécessaire aux individus, nécessaire du point de vue des intérêts collectifs de l'organisation. Le relais entre l'intérêt collectif de l'organisation et les actions individuelles est ainsi assuré par la règle hiérarchique. Williamson affirme que la règle hiérarchique a pour fondement l'efficacité et que les organisations insuffisamment hiérarchiques sont insuffisamment efficaces. Les agents les moins limités cognitivement sont légitimement appelés à faire respecter les directives des organisations. En se plaçant sous l'autorité de la direction, l'individu, qualifié en l'occurrence de contractual man , est assuré d'une certaine stabilité de son environnement. Comme chez Arrow, la règle remplit pour Williamson une fonction de coordination et au-delà un rôle de coercition.

 

De la règle à la convention

 

Williamson ne dit pas lui non plus comment les règles collectives peuvent naître des actions individuelles des agents. La théorie des jeux apporte elle un début de réponse à travers notamment la notion de convention. Tacite, non contractuelle et non coercitive la convention telle que l'entend la théorie des jeux a ceci d'original qu'elle permet d'expliquer l'émergence de règles collectives sans sacrifier les motivations individualistes des agents économiques.

La notion de convention se retrouve également chez Keynes dans sa description probabiliste de l'univers marchand. Ecartant l'idée que l'individu puisse posséder pleinement les lois objectives générales, il lui reconnaît néanmoins un comportement rationnel. Incapable de prévoir avec certitude le comportement d'autrui, l'agent économique va néanmoins s'efforcer de l'anticiper sur la base d'une information imparfaite mais aussi de règles et conventions qui vont être autant de repères limitant dans une certaine mesure l'incertitude. Les règles et conventions telles que les conçoit Keynes se concrétisent par exemple dans la fixation des taux d'intérêt. S'y adjoint, pour déterminer les conditions de financement de l'investissement et partant le niveau de demande effective, l'évolution des marchés financiers. Pour être arbitraires, les règles et conventions peuvent déboucher sur des équilibres de sous-emploi que la théorie néoclassique n'avait pas envisagés. Les règles sont mises en place pas l'Etat lequel est censé s'appuyer sur l'avis des savants et en l'occurrence des économistes.

Dans le sillage de Keynes, un courant d'analyse récent est apparu en France : l'économie des conventions. Ses initiateurs ne conçoivent pas les règles et normes comme des données préexistantes à l'action économique mais " comme autant de repères créés et modifiés dans et par l'action ". Leur objet est notamment de comprendre par quels mécanismes des individus doués de capacités cognitives limitées arrivent cependant à se coordonner en produisant des règles communes ici désignées sous le terme de convention. Pour Salais, " une convention est un système d'attente réciproque sur les compétences et les comportements conçu pour aller de soi et comme allant de soi ".

Pour ces économistes, les règles ne sont pas réduites au rang de simples contraintes. Il s'agit de ressources pour les agents économiques. Dans l'entreprise, elles représentent un savoir commun qui prend la forme de routines et de modes opératoires.

 

MOTS-CLES :

règles, régulation, convention, organisation, hiérarchie, marché, équilibre général

 

SOMMAIRE (EXTRAITS) :

Chapitre premier. Le modèle Arrow-Debreu
De la main invisible au modèle d'équilibre général Arrow-Debreu
La théorie de l'équilibre général : le cadre d'analyse
Une loi qui n'existe qu'à l'équilibre

Chapitre II. La prise en compte de l'incertitude
L'approche standard
Splendeur et misère des marchés contingents
Les fondements cognitifs du comportement dans l'incertain
Des règles organisationnelles

Chapitre III. Le théorème d'impossibilité
Enoncé du problème
Un problème impossible à résoudre
Une nouvelle formulation du problème du choix collectif
La "solution" d'Arrow

Chapitre IV. L'analyse de Williamson
La synthèse williamsonnienne
" Contractual man" : l'individu économique selon Williamson
La règle hiérarchique
Un retour à Hobbes ?

Chapitre V. L'analyse stratégique de l'émergence des règles
L'analyse de l'institution en théorie des jeux
L'analyse de Lewis
La convention comme fondement des institutions : une impasse ?

Chapitre VI. L'analyse de Keynes
Une rationalité keynésienne
Raison et convention dans la Théorie générale
Une théorie "élitiste" des règles

Chapitre VII. L'économie des conventions
Une hypothèse de rationalité procédurale
Le projet conventionnaliste
Des approches multiformes
De la convention à la cognition ?

Conclusion
Nécessité et opacité des règles
La règle : nécessaire et impensable

 

- QUATRIEME DE COUVERTURE (EXTRAIT) -

"Pourquoi les économistes parlent-ils si peu des règles collectives au moment même où il n‘a jamais paru plus urgent de stabiliser et de rendre plus équitable un système économique déboussolé ?

Les économistes s'appuient, pour défendre le primat de la régulation par le marché, sur un modèle qui vise à démontrer l'inutilité des règles sociales : le modèle Arrow/Debreu. Pourtant, dès lors que l'on cherche, avec Arrow lui-même, à introduire le temps et l‘altérité (morale ou sociale), le problème de la règle refait surface… Il es alors traité alternativement sous l'angle du choix d'une organisation efficace (économie des coûts de transaction) ou sous celui d'une contrainte sociale fortuite et dépourvue de sens (théorie des jeux). Ainsi, pour saisir ce qu'est vraiment une règle, contingente mais socialement signifiante, il faut mobiliser les réflexions "hétérodoxes" de Keynes, Simon et plus récemment de l'Economie des Conventions. On s'aperçoit alors que pour pouvoir penser les règles, l'économiste se doit d'élargir sa conception de l'action économique et de prendre en compte des aspects éthiques, échappant au seul impératif d'efficacité.

Cet ouvrage, théorique, vise essentiellement un public familiarisé avec les sciences économiques mais s'adresse également aux spécialistes d'autre sciences humaines familiers du concept de règle, et, plus généralement, à toute personne curieuse de comprendre une des raisons fondamentales du poids de la régulation marchande dans nos économies."