Les Groupes d'intérêt. Action collective et stratégies de représentation

Emiliano Grossman, Sabine Saurugger

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L'ouvrage


L'analyse traditionnelle du pouvoir politique s'en tient généralement à la description des équilibres institutionnels, entre acteurs établis de la démocratie représentative. Pourtant, les groupes d'intérêt jouent un rôle majeur dans cette architecture du pouvoir. Représentants de la société civile, ils défendent des intérêts économiques ou politiques, pèsent sur les décisions et jouent un rôle que cet ouvrage s'attache à expliquer, sur la base de nombreux travaux antérieurs de la science politique, de la science économique et de la sociologie et en retenant une acception large de la notion de "groupe d'intérêt", non pas seulement économique mais incluant l'ensemble des structures susceptibles de peser sur l'action publique.

La première question posée par les chercheurs sur les groupes d'intérêt s'intéresse à l'appartenance de l'individu à un tel groupe. S'appuyant sur l'analyse néo-classique, Mancur Olson, dans la seconde moitié du vingtième siècle, développe une réflexion en forme de paradoxe. Si un individu a intérêt à ce que les combats portés par un groupe aboutissent, il sera pour lui plus rationnel de ne pas appartenir à ce groupe tout en espérant que l'action de celui-ci aboutisse. Cette analyse rejoint la figure du cavalier clandestin, issue de la théorie des jeux. La science politique a ensuite mis en avant d'autres motivations que l'intérêt personnel, notamment la conviction scientifique. Les deux auteurs soulignent que cette analyse a été surtout utilisée pour la lecture des mouvements sociaux, mais très peu pour la compréhension du lobbying économique, domaine dans lequel elle n'est pourtant pas absente.

Emiliano Grossman et Sabine Saurugger apportent un éclairage indirect sur cette question, qu'ils relient aux différents systèmes politiques existant dans les démocraties occidentales. L'appartenance à un groupe d'intérêt pourrait ainsi s'expliquer aussi par l'importance qui leur est accordée dans les différents régimes. Les Etats-Unis semblent marqués dès l'origine par un fort pluralisme : James Madison, quatrième Président des Etats-Unis (1809-1817) et auteur du Fédéraliste, ouvrage fondateur de la démocratie américaine, a théorisé le rôle de l'Etat comme un "arbitre entre les factions". Dans d'autres Etats, notamment les pays scandinaves et l'Autriche, les groupes d'intérêt (en particulier les syndicats de salariés et d'employeurs, ainsi que les fédérations d'industriels) semblent jouer un rôle quasi-constitutionnel. Dans ces démocraties qualifiées de "néo-corporatistes", l'Etat s'appuie sur les groupes d'intérêt, leur délègue certaines de ses fonctions, les associe à de très nombreuses décisions. Les Etats d'Europe du Sud, dont la France, sont traditionnellement plus dirigistes et plus hermétiques aux groupes d'intérêt. Mais alors que certains de ces Etats ont dû leur caractère dirigiste à la transition démocratique (Espagne, Portugal, Grèce et dans une certaine mesure Italie), la France semble présenter un visage quelque peu particulier dans le paysage des relations entre Etat et groupes d'intérêt en Europe. "Même s'il n'est pas possible d'établir une relation parfaite entre organisation territoriale et structure de représentation des intérêts (…), il semble que les Etats fortement centralisés ne soient pas propices au développement de structures de représentation, syndicats ou autres, capables de rivaliser avec l'Etat" (p. 132). Cependant, la France est en pleine évolution de ce point de vue, comme en atteste la vigueur du tissu associatif et les vagues successives de décentralisation. Dans l'ensemble, les auteurs observent d'ailleurs un affaiblissement de certains modèles, notamment le néo-corporatisme, intimement lié à la social-démocratie de l'après guerre.

Certaines politiques sont par ailleurs plus ouvertes que d'autres à l'influence de groupes d'intérêt. Ainsi, dans la quasi-totalité des pays occidentaux, le secteur agricole présente-t-il des spécificités qui en font un monde à part. "La genèse des organisations professionnelles agricoles aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne et en Autriche frappe par ses convergences. Les associations apparaissent à l'initiative des représentants des pouvoirs publics, en accord avec des décisions des propriétaires fonciers divers" (p. 138). L'Etat, un peu partout, a donc cherché des interlocuteurs pour conduire sa politique agricole. D'autres politiques, comme la protection des consommateurs ou l'environnement, s'appuient tout aussi fréquemment sur des groupes d'intérêt, industriels ou civiques.
La partie la plus intéressante de l'ouvrage est toutefois consacrée à l'Union européenne. Les deux auteurs décrivent en détail l'inscription des lobbies et groupes d'intérêt, en particulier depuis l'Acte unique (1986), dans la mécanique communautaire. Loin de véhiculer l'image d'une Commission européenne sous l'influence de quelques grands acteurs d'influence, ils développent la thèse d'une institution capable de trouver, sur chaque dossier, les interlocuteurs à même de l'épauler dans sa prise de décision. Ces interlocuteurs sont d'ailleurs hautement institutionnalisés. Deux organes de l'Union européenne, le Comité des Régions et le Comité économique et social européen, font d'ailleurs partie intégrante du processus législatif de l'Union européenne, l'un représentant les collectivités territoriales et l'autre les forces économiques et sociales des Etats membres. Les processus de consultation de l'ensemble des groupes d'intérêt sont très formalisés et de nombreux comités et groupes de travail facilitent l'exercice d'influence. Cette tâche s'est d'ailleurs progressivement transformée en activité économique, de nombreuses entreprises proposant leurs services à Bruxelles pour porter la voix de leurs clients auprès des fonctionnaires et des responsables politiques de la Commission européenne et du Conseil.
Signalons enfin les encadrés pratiques qui ponctuent la deuxième partie de l'ouvrage. Ils présentent en quelques lignes quelques exemples concrets de l'action de groupes d'intérêts. Celui consacré à EDF et à son rôle dans la politique énergétique française (p. 145-146), ainsi que celui retraçant la genèse du projet REACH (p. 190-192), récemment adopté et contraignant les entreprises chimiques à déclarer et enregistrer les substances toxiques, illustrent particulièrement bien le propos parfois très théorique des deux auteurs.

 

L'auteur

Emiliano Grossman est chercheur au CEVIPOF (Sciences Po) et enseigne à l'IEP de Paris;
Sabine Saurugger est professeure des universités à l'IEP de Grenoble et chercheur à PACTE.

 

Table des matières 
 

Introduction : Une société de groupes d'intérêt ?
Chapitre premier – Les paradoxes de l'action collective ou le long chemin de l'intérêt au groupe

Le paradoxe de l'action collective
Portée et limites du modèle olsonien
Au-delà d'Olson : les déterminants de l'action collective
Conclusion
Bibliographie


Chapitre II – Les groupes d'intérêt comme acteur politique : genèse et évolution

Corps intermédiaires et groupes d'intérêt
Le pluralisme
Les dérives du pluralisme
Le néo-corporatisme : une approche historiquement située
L'approche des réseaux ou la découverte du secteur
Conclusion
Bibliographie


Chapitre III – Les groupes d'intérêt et l'Etat : comprendre la variété des relations

Les stratégies des groupes d'intérêt
La structure d'opportunités politiques
Le rapport entre pouvoirs publics et groupes d'intérêt comme rapport d'échange
Conclusion
Bibliographie


Chapitre IV – Relations Etats-société dans les démocraties libérales contemporaines

Les transformations du paysage des groupes d'intérêt dans les sociétés contemporaines
Les modèles dans la pratique
Au-delà d'une opposition entre étatisme, pluralisme, corporatisme : études de cas sectorielles
Conclusion
Bibliographie


Chapitre V – Les groupes d'intérêt sur l'arène internationale

L'émergence de la gouvernance à niveaux multiples
Les groupes d'intérêt face aux institutions internationales : entre intérêts et valeurs
Accès, légitimité et influence
Institutions et institutionnalisation : les points d'accèsConclusion
Bibliographie


Chapitre VI - La représentation des intérêts dans l'Union européenne

Les groupes d'intérêt dans la construction européenne
L'accès aux institutions
Différences d'accès et problèmes de légitimation
L'européanisation
Conclusion
Bibliographie


Conclusion

Bibliographie

Index

 

 

Quatrième de couverture

Les groupes d'intérêt, tels que Greenpeace, ATTAC ou le MEDEF jouent un rôle croissant à tous les niveaux : national, européen, mondial.

Bien au-delà des seules stratégies d'influence sur lesquelles on tend à les replier, ils sont devenus socialement structurants ; leurs oppositions tendent à prendre le pas sur celles, classiques, en employeurs et syndicats, et ils s'imposent de plus en plus comme producteurs de normes. L'analyse de leur fonctionnement est de ce fait devenue une clé majeure de compréhension, c'est du moins l'hypothèse des auteurs, du rôle de l'État et des conditions de l'exercice du pouvoir aujourd'hui.

L'objectif de cet ouvrage est de raviver l'approche universitaire du sujet comme de fournir au lecteur des outils d'analyse pour structurer sa compréhension du phénomène. Après un rappel des premières interrogations et approches conceptuelles motivées par l'émergence des groupes d'intérêt et de leur interaction avec l'État, les auteurs développent une approche synthétique et multidimensionnelle d'une ampleur inédite.

Ils s'intéressent aux formes organisationnelles, aux ressources et aux répertoires d'action des groupes d'intérêt ainsi qu'à la problématique de l'action collective, et font le point sur les différentes formes relationnelles qui existent entre les groupes d'intérêt et les États, en montrant les ouvertures et limites de trois idéaux-types : pluralisme, corporatisme et réseaux de politique publique. Surtout, ils émancipent leur analyse du seul niveau national, et se placent ainsi pleinement en phase avec l'inscription de ces groupes dans un contexte et des visées de plus en plus fréquemment supranationaux.