Les Apports de l'école autrichienne d'économie. Subjectivisme, ignorance et coordination.

Thierry Aimar

L'ouvrage

L'école autrichienne d'économie fait l'objet de quelques raccourcis intellectuels qui tiennent souvent lieu de discours général. L'ouvrage de Thierry Aimar propose une exploration en profondeur de la pensée autrichienne en sciences sociales.

Le premier fait marquant de l'école autrichienne est son ancrage en profondeur dans une philosophie sociale. Imprégnée de la pensée de Ludwig von Mises, elle s'inscrit, dès ses balbutiements, dans les grands débats théoriques qui marquent le début du XX° siècle, notamment dans le monde allemand. Mises se distingue ainsi par une conception originale de l'économie, refusant tout à la fois le positivisme et l'historicisme. Selon lui, la démarche inductive propre aux sciences exactes est inapplicable aux sciences sociales, en raison du manque de stabilité du champ social et de la nature complexe de l'expérience sociale.

C'est pourquoi il rejette la mathématisation de l'économie, avec une fermeté qu'on ne trouvera nulle part ailleurs. Cette critique de la démarche newtonienne en sciences sociales le rapproche d'un de ses illustres contemporains, Max Weber. Mais Mises marque une distance très nette avec Weber en rejetant également l'historicisme et le relativisme : les sciences sociales ne doivent pas, selon lui, renoncer à formuler des propositions générales. Les lois universelles sont nécessaires à la démarche scientifique. Elles se fondent sur l'apriorisme, en droite ligne de la pensée kantienne. C'est à cette condition seulement qu'une connaissance générale des phénomènes économiques est possible.

Cette référence épistémologique à Mises fonde l'approche autrichienne de l'économie. Celle-ci devient alors une science de l'action humaine, et donc des préférences. En effet, toute action est le résultat d'un choix entre deux situations au moins, choix qui traduit nécessairement une préférence de l'un par rapport à l'autre. De cette théorie de l'action découle une théorie de l'équilibre. Alors que les économistes néoclassiques fondent leur théorie sur l'équilibre, les autrichiens préfèrent la notion de tendance vers l'équilibre. Chaque action, c'est-à-dire chaque satisfaction d'une préférence, crée une insatisfaction nouvelle, et donc un déséquilibre, qui à son tour engendrera une action. C'est ce mécanisme qui fonde la figure de l'entrepreneur, clé de voûte de l'école autrichienne.

L'entrepreneur est, dans la tradition autrichienne, celui qui parvient à anticiper en partie les événements futurs, s'y prépare et crée l'environnement capable de générer les conditions qui seront favorables à la réussite de ses plans. Ainsi, selon Kirzner, "évoquer la vision entrepreneuriale, c'est souligner, par l'emploi d'une métaphore, les pouvoirs coordinateurs formidables et salutaires de l'imagination humaine" (p. 138). L'incertitude du futur n'est pas considérée comme un handicap pour l'action mais, bien au contraire, comme une condition essentielle de la liberté, permettant à l'entrepreneur de réaliser son intuition.

L'entrepreneur recourt alors à la firme, que les économistes de l'école autrichienne perçoivent comme la structure destinée à créer un cadre cognitif commun entre les agents (Witt), afin, par le biais de contrats, de réaliser le projet de l'entrepreneur. La firme permettra d'ailleurs à celui-ci de placer des barrières à l'entrée, s'assurant que les salariés renonceront, contre salaire, à leurs propres représentations entrepreneuriales. Cette fonction de découverte des opportunités et d'anticipation du futur est stimulée par la concurrence, définie par Hayek comme "une procédure de découverte de ces faits, qui sans son intermédiaire, ne seraient connus de personne, ou du moins non utilisés". La concurrence dans son acception autrichienne est moins un état statique voisin de la concurrence pure et parfaite des néoclassiques qu'une expression de la liberté, propre à l'économie de marché, cadre idéologique commun à tous les économistes de l'école autrichienne.

Bien que partisans de la neutralité axiologique (Wertfreiheit) chère à Max Weber, les économistes autrichiens sont néanmoins défenseurs de l'économie de marché dans sa version la plus classique. La tradition autrichienne débute à une époque où les débats sur le collectivisme sont passionnés. Mises, dans les années 20, publiera plusieurs plaidoyers contre le collectivisme, relayé ultérieurement par Hayek. L'argumentaire de Mises repose essentiellement sur l'impossibilité de fonder un système économique sur la valeur-travail comme substitut au calcul monétaire.

La monnaie, champ d'investigation privilégié des économistes autrichiens (notamment Mises et Hayek) permet en effet une cardinalisation des valeurs, du fait de l'absence de valeur en soi de la monnaie. Le travail n'étant pas une valeur homogène, il ne permet pas de fixer la valeur des biens, et donc de fonder un ordre économique. L'appropriation des facteurs de production par l'Etat conduit à l'absence de prix des facteurs, et donc à l'absence de coût d'opportunité de leur combinaison. "Les dirigeants socialistes n'ont aucun moyen de découvrir laquelle des différentes méthodes de production envisagées est la meilleure" (p. 173). Hayek prendra la suite de Mises dans la critique du collectivisme, par le biais d'une série d'échanges d'arguments avec l'économiste socialiste Dickinson, très bien détaillée dans l'ouvrage de Thierry Aimar. Après avoir nié la possibilité d'une réalisation pratique du socialisme, du fait de l'impossibilité de récolter toutes les informations nécessaires à la planification centrale de l'économie, Hayek avance l'argument du changement de l'information entre sa collecte et la prise de décision par l'autorité centrale.

Le collectivisme n'est pas le seul système politique dénoncé par les économistes autrichiens. Hayek a également largement démonté la notion de justice sociale propre à la social-démocratie. Pour Hayek, l'idée même de justice sociale est un leurre, puisqu'elle revient à attribuer à la société les conséquences d'une action individuelle. Elle conduit les gouvernements à un interventionnisme massif, qui perturberait le bon fonctionnement du système de découverte des opportunités prévu par l'économie de marché. Ce refus de l'intervention étatique conduira Hayek à élaborer un schéma institutionnel idéal proche de l'utopie, et poussera un économiste comme Rothbard vers l'anarcho-capitalisme.

L'école autrichienne se caractérise donc d'une part par sa défense motivée de l'économie de marché, et d'autre part par l'ampleur des champs d'investigation explorés. Les cycles économiques et le détour de production théorisés par Hayek, la monnaie, la firme, les anticipations : toutes ces notions ont été travaillées par l'école autrichienne. Par ailleus, comme le signale le terme même d'école, les différents travaux sur ces notions sont empreints d'une profonde cohérence. Tous les auteurs affiliés à l'école autrichienne placent la liberté et l'incertitude au cœur de leur analyse, concepts qui traversent, bien entendu, l'ouvrage de Thierry Aimar. L'étendue des disciplines auxquelles ces économistes ont recours accroît le sentiment d'unité intellectuelle.

Les Autrichiens font appel aux sciences sociales et humaines lorsqu'ils fondent leur approche sur la liberté individuelle et ses réalisations. Ils sollicitent parallèlement sociologie et anthropologie lorsqu'ils développent l'idée de communauté culturelle, cadre permettant à un individu d'anticiper les réactions des autres individus dans une situation donnée. L'approfondissement de la notion d'anticipation amènera également Hayek à s'intéresser à la psychologie, au point de devenir un auteur de référence dans cette discipline, pourtant en apparence assez éloignée de l'économie.

L'auteur

  • Thierry Aimar est maître de conférences en sciences économiques à l'Université Nancy II. Il est spécialiste de l'école autrichienne d'économie et lui a consacré plusieurs articles scientifiques. Membre du BETA  (Bureau d'économie théorique et appliquée) et du PHARE (Pôle d'histoire et d'analyse des représentations économiques), il est actuellement l'un des responsables du cours d'histoire de la tradition économique autrichienne de l'Université Paris I. Il est également l'un des organisateurs du séminaire de recherches sur la pensée autrichienne de cette même université

 

Quatrième de couverture

Enfin, un ouvrage qui présente de manière objective la vision et la philosophie de l'école économique autrichienne, en évitant les amalgames faciles et la démagogie !

Depuis des années, cette école véhicule trop de malentendus. Ainsi, en France, le libéralisme militant affiché par certains de ses représentants a été utilisé dans un sens ou un autre par des idéologues de tous poils. D'un côté, une certaine vulgarisation de leurs thèses a malheureusement fait l'objet d'une récupération politique ; de l'autre côté, en grande partie à cause de cette récupération, l'école autrichienne est devenue une cible privilégiée. Elle cristallise les critiques de tous ceux qui développent une aversion pour le libéralisme. Les idées issues de cette école sont systématiquement dénoncées et caricaturées par des commentateurs hostiles à toute forme d'éclairage des mécanismes de marché.

L'ambition de cet ouvrage est d'éclairer la nature spécifique de la problématique autrichienne, tout en restituant l'unité et l'esprit d'ouverture d'une perspective d'ensemble. Dans une optique pédagogique et constructive, il s'agit de retracer les différentes étapes de la construction d'un véritable édifice théorique : de Mises à Rothbard, de Hayek à Kirzner, en passant par Lachmann. Ce livre s'adresse donc aux étudiants et enseignants en économie, mais aussi à tout citoyen désireux tout simplement de s'informer sur les débats économiques contemporains.