La fabrique du conformisme

Eric Maurin

L'ouvrage

D’un conformisme de tradition à un conformisme d’adhésion

Avec l’effacement des grandes institutions religieuses et sociales, l’individu s’affirme. Les instances de socialisation secondaires (le travail, le groupe des pairs,...) prennent une importance accrue par rapport aux instances de socialisation primaire, affirmant par là-même que cette socialisation se poursuit tout au long de l’existence. Même au sein des instances de socialisation primaire, les sociologues insistent sur le fait que celle-ci ne se fait pas à sens unique (des adultes vers les enfants), mais qu’elle est interactive et exprime un processus continu de dialogue entre les générations. Apparemment, l’individu a gagné le droit à l’autonomie et à l’épanouissement personnel, loin des contraintes étouffantes des cadres socialisateurs. Dans toutes les sphères de la société, les grandes régulations collectives semblent disparaître. L’entreprise post-fordiste parie sur les capacités d’adaptation et de réaction des salariés plutôt que sur le sens du collectif ou de la discipline, la famille devient « associative » avec des ruptures conjugales qui se banalisent, l’école se fonde de plus en plus sur la reconnaissance de la diversité des parcours et des modalités d’apprentissage, l’action même de l’État est désormais plus ciblée, avec la personnalisation des droits sociaux, les retraites à la carte, la fin de la durée légale du travail.

Néanmoins, si le conformisme traditionnel disparaît, ce la ne signifie pas pour autant que l’individu soit livré à lui-même. Les normes sont toujours bien présentes, que ce soit à l’école, dans la famille ou sur les lieux de travail, mais elles sont plus locales, et aussi réversibles. Puisque les individus n’ont plus de grandes attaches communes, les groupes de pairs prennent une importance décisive.

Ce débat sur la nature du conformisme est d’ailleurs présent dès la naissance de la sociologie. Il oppose dès la fin du XIXème siècle d’une part Gabriel Tarde qui, avec ses lois de l’imitation, pensent que les influences interpersonnelles régissent les comportements, et d’autre part Émile Durkheim qui affirme que l’indépendance naissante des individus n’est qu’un pâle reflet de leur soumission aux mêmes normes et règles collectives qui les dépassent.

En tout cas, si l’interdépendance des individus est toujours bien présente, elle a changé de nature. Le conformisme était autrefois un conformisme universel (qui imposait à tous les êtres humains d’obéir aux mêmes règles). Il est maintenant un conformisme à géométrie variable, dans lequel l’individu essaie de ne pas se couper des groupes humains dans lesquels il évolue.

Les lieux du conformisme

Le conformisme social s'exprime d'abord sur les lieux de travail. Ceci est d'autant plus paradoxal que c'est à l'intérieur du monde du travail que l'individualisation a été la plus poussée. C'est là où le comportement de chacun semble le plus rendu à la responsabilité individuelle et libéré des normes collectives, encouragé par des pratiques d'évaluation elles aussi individualisées, et aussi par la mise en concurrence des travailleurs dans un monde où l'échec est vécu sur un mode personnel. En réalité, de nombreuses expériences montrent que l'importance du regard des autres et le besoin de reconnaissance continuent de se manifester dans les entreprises. La façon dont les acteurs sociaux s'investissent dans le travail n'est pas la même selon qu'ils travaillent sous le regard de collègues très investis eux-mêmes, ou de collègues qui en font le moins possible. C'est ce qu'ont pu montrer deux chercheurs, Andréa Ichino et Armin Falk (« clean Evidence on Peer Effects », Journal of Labor Economics, 24(1), 2006). Quand on compare deux groupes d'employés définis de manière aléatoire, les membres d'un groupe travaillant par paires, et les membres de l'autre groupe travaillant de manière isolée, on constate que les personnes travaillant par paires sont plus productives, alors qu'elles n'ont rien à y gagner financièrement. Ce résultat s'explique par l'influence sociale. Le nombre de personnes plus lentes est le même dans les deux groupes, mais dans le groupe fonctionnant par paires les personnes les plus lentes augmentent leur rythme de travail en présence d'individus plus rapides. De nombreuses autres recherches témoignent de ces « effets de contagion ».

Ce conformisme s'exprime aussi dans le cadre des influences réciproques au sein des couples. Pour ceux qui vivent en couple, l'influence des collègues est en concurrence avec celle des personnes avec lesquelles ils partagent leur existence. Si on considère à titre d'illustration la réforme des 35 heures, on observe que celle-ci a un impact important sur les conjoints des salariés. Ces effets indirects traduisent le désir des couples de mieux partager les bénéfices de la réforme : quand un des deux est bénéficiaire direct, l'autre en profite pour accroître la forme du temps dont il manque (professionnel ou non), ou pour réduire celle dont il éprouve un surplus. De même, en ce qui concerne la réforme des retraites aujourd'hui en débat, les nouveaux équilibres dans les couples font que ces réformes ont un impact bien plus considérable que les segments de la population qu'elles visent. En effet, avec l'arrivée en fin de vie active des générations nées dans les années 1950 et 1960, on peut anticiper que les réformes qui visent pour l'essentiel les salariés masculins de ces générations auront aussi une influence non négligeable sur les décisions de départ en retraite de leurs conjointes.

Le souci d'autrui se manifeste également dans la sphère des loisirs. Par exemple, on constate pour les retraités une hausse très nette du nombre de séjours de vacances pendant les vacances scolaires, c'est-à-dire au moment où celles-ci sont les plus chères. Cette attitude « irrationnelle » sur le plan économique s'explique avant tout par le désir de rester en phase avec les autres. Au passage, la reconnaissance de la nature profondément sociale de l'homme n'est pas nouvelle puisqu'elle est déjà très présente dans la Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith (1759), qui affirmait que « aussi égoïste que l'homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes de sa nature qui le conduisent à s'intéresser à la fortune des autres et qui lui rendent nécessaire leur bonheur, quoiqu'il n'en retire rien d'autre que le plaisir de les voir heureux ».

Un autre domaine où le jugement des autres s'avère décisif est l'école. A partir d'une série d'expérimentations menées en France sur l'absentéisme et l'indiscipline, on a pu montrer selon Maurin une loi de portée générale : quand une politique améliore la situation scolaire des camarades avec lesquels un élève interagit, elle contribue aussi, par effet d'entraînement, à améliorer la situation de cet élève lui-même.Cela s'explique parce-que les élèves concernés par des actions de soutien très ciblées relaient les effets de ces actions dont ils ont bénéficié auprès de leurs camarades. Évidemment, ce t effet d'entraînement s'applique aussi dans le cadre des mauvaises pratiques, comme l'indiscipline ou l'absentéisme. L'action que les élèves exercent les uns sur les autres a pour conséquence selon Maurin une seconde loi, qui est que les changements de classe ou d'établissement déstabilisent d'autant plus les élèves qu'ils leur font perdre leurs camarades et les exposent à un isolement affectif. Le déracinement scolaire a des effets déstabilisateurs tels qu'il peut contrecarrer les effets bénéfiques attendus d'un nouvel environnement jugé plus favorable.

Un dernier registre où on peut observer l'impact décisif du conformisme social est celui des politiques urbaines. Pour beaucoup d'acteurs, l'absence de mixité urbaine et sociale qui caractérise les banlieues françaises est la source de bon nombre de difficultés et justifie l'existence de politiques pour casser les ghettos urbains. Depuis les années 1990, quelques lois ont d'ailleurs vu le jour pour promouvoir la cohésion de la société française comme la loi « anti-ghetto » de Michel Delebarre en 1991 ou la loi d'orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine de Jean-Louis Borloo en 2003. L'idée générale est toujours la même : disperser la misère pour éviter qu'elle ne puisse s'agréger.

En fonction de ce qui vient d'être dit plus haut, on peut poser tout de même légitimement la question de savoir si la dispersion maximale des populations les plus fragiles se fait bien au profit de leur intégration. De nombreuses enquêtes aux États-Unis montrent que les bénéficiaires de programmes de relogement dans des quartiers moins pauvres et moins exposés à la violence enregistrent quelques bénéfices : ils souffrent de moins de stress, sont plus satisfaits de leur vie, et aussi en meilleure santé. Toutefois, leur situation sociale ne s'améliore pas vraiment. Ils sont globalement toujours au chômage et dans la pauvreté. Cela prouve que les problèmes de déracinement social ne doivent pas être négligés et justifient des politiques appropriées. Pour beaucoup de jeunes défavorisés, les quartiers riches demeurent des lieux étrangers, et ils préfèrent des endroits où certes il n'y a pas d'avenir , mais où on se sent proche des autres, et avec qui on partage une certaine identité.

Un conformisme qui amène à repenser les politiques publiques

Les politiques publiques sont souvent en grande difficulté parce-qu'elles reposent sur l'idée que la société est peuplée d'individus indépendants. Or, le conformisme très présent dans la société fait que ces politiques ne peuvent cibler un groupe d'individus sans altérer le comportement des autres. Par exemple, une politique de réduction du temps de travail ou d'abaissement de l'âge de la retraite dans un secteur de l'économie atteint tous ceux qui vivent avec les salariés concernés, et affecte donc la société dans son ensemble. De même, une politique fiscale reposant sur des réformes ciblées sur certains contribuables (les tranches les plus élevées par exemple) a toutes les chances d'avoir de nombreux effets indésirables, car elle affecte l'ensemble des groupes familiaux concernés. Cela vaut également pour les politiques scolaires ou urbaines. Les « politiques de peuplement » comme les mesures incitant les élèves défavorisés à rejoindre les établissements situés dans des environnements sociaux privilégiés, ou celles qui déplacent les populations pauvres dans les quartiers huppés, réalisent un véritable déracinement social. Ce déracinement contrecarre souvent les effets bénéfiques que l'on pouvait attendre de l'exposition à un nouvel environnement. En matière scolaire par exemple, la reconnaissance de l'influence sociale exercée par le groupe des pairs conduira, plutôt que de chercher à déplacer des populations, à faire évoluer progressivement les représentations et les pratiques des personnes qui vivent au quotidien avec les élèves les plus fragiles. C'est ainsi qu'il est possible en intervenant auprès d'un petit nombre d'élèves de changer leur comportement, mais aussi de tous ceux qui interagissent quotidiennement avec eux, en faisant fonctionner le groupe des pairs comme amplificateur.

La reconnaissance du conformisme social et de ses mécanismes peut donc amener à repenser les modalités de certaines politiques publiques. De manière plus générale, l'existence de ce conformisme peut être perçue comme un signe de bonne santé du corps social. En effet, pendant longtemps, le conformisme a été dénoncé comme une maladie de la société, rendant possible la manipulation des hommes à grande échelle. C'est ainsi que Nietzsche pouvait dire que « c'est l'esclave qui cherche à nous persuader d'avoir de lui une bonne opinion, c'est aussi l'esclave qui plie le genou devant ces opinions » ( Par-delà le bien et le mal). Si cela est vrai du conformisme traditionnel où on attendait que les individus respectent à la lettre les rôles prescrits par la société, ce n'est plus valable dans un univers où chacun doit trouver sa voie, et où le conformisme exprime plutôt une dépendance consentie à des règles, motivée par la peur de l'isolement.

Ce nouveau conformisme est aussi le signe que la société ne se gouverne pas facilement. S'il est la cause que les politiques publiques s'enlisent ou atteignent des objectifs différents de ceux qui sont affichés (effets pervers), il témoigne également de la relative autonomie du corps social par rapport à la sphère politique.

Quatrième de couverture

L'effacement des grandes normes religieuses et politiques nourrit le mythe d'une société peuplée d'individus autonomes, indépendants, capables de s' « auto-réaliser ». Cette vision néglige les liens profonds et durables que nous entretenons les uns avec les autres. La tendance à imiter ceux dont nous voulons rester proches traduit moins un manque d'originalité que la volonté de ne pas s'en éloigner encore davantage. Un conformisme contraint par la tradition, dominé par la peur de la réprobation sociale, a cédé la place à un conformisme d'adhésion, qui s'observe aussi bien dans l'entreprise que dans la famille, à l'école que dans les quartiers des grandes villes. Du même coup, les politiques ciblées touchent un public beaucoup plus large et varié qu'elles ne le croient. Ce livre renouvelle notre compréhension du fonctionnement social et ouvre la voie à des politiques moins naïves et plus efficaces.

L'auteur

Eric Maurin est directeur d'études à l'EHESS. Il a notamment publié, à la République des Idées, Le Ghetto français (2005) et La Peur du déclassement (2009).