La banque de l’après-crise

Georges Pauget

L'ouvrage

Comme le rappelle Alain Minc, qui préface l’ouvrage de Georges Pauget, « le système bancaire a failli – on commence à l’oublier – s’effondrer et l’économie basculer, de ce fait, dans l’inconnu ». Une certitude se dégage : les exigences de capital et de fonds propres seront, à niveau de risque comparable, plus élevées pour 2010-2012 si l’on se réfère aux principes arrêtés lors des récents sommets du G20. Dans la première partie de l’ouvrage, Georges Pauget montre en quoi la crise constitue un facteur de transformation de l’environnement bancaire, avant de décrire dans la seconde partie les nouveaux modèles de la banque qui semblent se dégager.

Les dix caractéristiques de la crise

La crise financière a profondément transformé le paysage bancaire international, à l’image du modèle de la banque d’investissement de Wall Street (les célèbres « bulge brackets »), fleuron de la finance américaine, confrontée à la nécessité de se rapprocher de la banque de dépôt, de changer de statut (à l’exception de Goldman Sachs) ou tout simplement poussée à la faillite (Lehman Brothers). Le premier chapitre de l’ouvrage est consacré à l’analyse des dix caractéristiques de la crise entamée en 2007 et dont le coût global a été régulièrement révisé à la hausse par les institutions internationales au fur et à mesure de la réévaluation des pertes des banques et des institutions financières (le coût était estimé à seulement 50 milliards d’euros en juillet-août 2007… et à plus de 1000 milliards d’euros en mars 2008).

Notoirement sous-évalué, le risque de contagion et de crise systémique était souvent écarté. Pourtant, l’éclatement de la bulle spéculative semble correspondre à la trajectoire en cinq phases décrite par Charles P. Kindleberger dans son célèbre ouvrage Manias, Panics and Crashes. Après une phase d’essor du crédit durant laquelle on assiste à un gonflement rapide du prix des actifs (dès le début des années 2000), la période d’euphorie (2004-2005) prépare le paroxysme puis la phase de retournement (2006 et début 2007). S’ouvre alors une période de pessimisme (deuxième partie de 2007 jusqu’en septembre 2008), puis de déflation par la dette et de restructuration des bilans bancaires (à partir de septembre 2008 qui devrait se poursuivre en 2010). Les dix caractéristiques de la crise exercent à chaque fois un impact potentiel sur l’activité bancaire et ses modèles économiques. La crise s’explique en premier lieu par le surendettement (en particulier celui des ménages américains, notamment celui des plus fragiles financièrement).

Georges Pauget cite à l’appui de son analyse la théorie financière développée par Irving Fisher (1933) : « toute crise est précédée de surendettement puis accompagnée de déflation. La dette et l’évolution des prix sont les facteurs clés de la gravité et de la durée des crises ». Mais les techniques de financement de l’immobilier à taux d’intérêt variables avec prise en compte de la valeur de l’actif sur le modèle américain ont également été appliquées en Europe (Espagne) et ont élevé les niveaux d’endettement dans de nombreux Etats membres de l’Union. Ce surendettement des grandes économies a été rendu possible par une aggravation continue des déséquilibres des paiements internationaux (2ème caractéristique) : entre 1998 et 2007, le déséquilibre courant mondial est passé de 1 % du PIB mondial à 3 %, dans un contexte d’intégration financière accrue entre les économies développées et les économies émergentes (qui disposent d’importantes liquidités). La globalisation financière a considérablement accru la vitesse de transmission des chocs financiers, largement favorisée par le mécanisme de la titrisation (3ème caractéristique). Face à la paralysie du marché interbancaire due à la crise de confiance entre les établissements, les banques centrales sont fort opportunément intervenues massivement afin de jouer leur rôle de « prêteur en dernier ressort », prévenir le danger d’effondrement de l’offre de crédit (credit crunch) et enrayer la crise de liquidité (4ème caractéristique). Par ailleurs, la sous-évaluation du risque bancaire (5ème caractéristique) a joué un rôle majeur dans un contexte de sophistication très poussée des actifs due à la titrisation des différentes créances (immobilier, prêts automobiles, encours de cartes de crédit, etc.)

Les failles de la régulation bancaire et financière

Plus globalement, la crise doit pousser à prendre acte du fait que la régulation (et les banques centrales) n’ont pas réussi à correctement mesurer le risque systémique et les implications du comportement collectif des institutions financières, ce qui pose la question épineuse du contrôle macro-prudentiel, dont la redéfinition reste problématique (6ème caractéristique). Le risque de marché associé aux emballements spéculatifs constitue également une question centrale dans le monde de la finance globalisée (7ème caractéristique) où le prix des actifs est déterminé par l’opinion moyenne des opérateurs et s’écarte de la valeur fondamentale des titres. Dès lors l’organisation de la régulation doit  être repensée (8ème caractéristique). Georges Pauget identifie quatre faiblesses dans le système actuel : (1) tous les acteurs de la planète finance sont inégalement impactés par les contraintes de la régulation (dont certains sont hors champ comme les initiateurs des crédits subprime ou les hedge funds dans une large mesure), (2) et celle-ci demeure fragmentée face à des marchés mondialisés ; (3) l’hétérogénéité des règles et des pratiques est également source de déséquilibres et porteuse de risques et fausse la concurrence entre les groupes bancaires, (4) tandis que les normes comptables en vigueur ont pu aggraver les déséquilibres par leur caractère pro-cyclique. Les politiques conjoncturelles ont également une part de responsabilité : la crise serait celle de l’inadaptation des politiques monétaires (9ème caractéristique), puisque de nombreux travaux insistent sur le fait que l’expansion monétaire durable et la faiblesse des taux d’intérêt ont créé les conditions de la formation de bulles et d’excès de crédit. Enfin, la crise révèle les failles de la théorie financière (10ème caractéristique), dans la mesure où les limites inhérentes aux modèles mathématiques d’évaluation des risques n’ont peut être pas été suffisamment prises en compte et ont conduit à un excès de confiance en phase d’expansion.

Les systèmes bancaires inégalement touchés par la crise

Les systèmes bancaires les plus touchés ont été ceux dans lesquels la titrisation était le plus développée (actifs à risque et au prix incertain) et où le niveau d’endettement était le plus élevé (les ratios crédits/PIB des Etats-Unis et du Royaume-Uni se détachent nettement des autres : 189,6 % pour les Etats-Unis, 211 % pour le Royaume-Uni et 107,9 % pour la France). Face au modèle « origination-structuration-distribution » américain, le système français reste marqué par le modèle de la banque universelle. On peut identifier quelques facteurs qui déterminent la bonne résistance du système bancaire français face à la crise : le poids de la banque de détail est plus élevé dans le produit net bancaire par rapport à la moyenne mondiale, tandis que les banques ont développé des compétences distinctives en matière d’asset management, d’assurance et de crédit à la consommation (diversification plus grande). Une autre caractéristique est le fait de disposer, dans le modèle de la banque universelle à la française, de banques de financement et d’investissement de taille internationale qui semblent avoir mieux résisté que d’autres à la crise, grâce à la grande diversification des activités et un savoir-faire reconnu et bien identifié.

L’après-crise se caractérisera sans doute par un renforcement et une transformation du cadre réglementaire et de la régulation financière (après les G20 de Londres, de Pittsburgh qui s’ajoutent aux travaux du Comité de Bâle et de la Banque des Règlements internationaux). Georges Pauget isole quatre évolutions micro-prudentielles probables : (1) meilleur encadrement des risques de marché (distinction des marchés organisés et des marchés de gré à gré, contrôle de l’effet de levier manipulé par les fonds spéculatifs -hedge funds-, garanties en capital plus forte pour les banques qui utilisent intensivement la technique de la titrisation) ; (2) prise en compte de la taille des activités et des bilans, même si un excès d’encadrement quantitatif pourrait affecter négativement le financement de l’économie (en période de haute conjoncture, les banques ont vocation à se développer et à faire plus de profits et à alimenter le poste de provisions contra-cycliques) ; (3) prise en compte du temps et diffusion du modèle de « provisionnement dynamique » inauguré par la Banque d’Espagne, idée reprise par la Commission européenne et par le G20 afin d’obliger les banques à intégrer le coût du risque futur en période de croissance du crédit (malgré les limites de cette technique, en matière d’évaluation du juste niveau de ces provisions, de leur traitement fiscal, de leur supervision et de son enregistrement comptable) ; (4) enfin, réflexion sur la question de la gouvernance face à la prise de risque en période de croissance et face à la politique de rémunération des opérateurs de marché (qui prend en compte le produit net bancaire dans la fixation des rémunérations variables au détriment des intérêt des autres parties prenantes dont les actionnaires). Mais pour Georges Pauget, « il semblerait judicieux que, soucieux d’associer les représentants des actionnaires au contrôle des banques, on n’atténue pas, ce faisant, la responsabilité des dirigeants […]. Le management doit rendre des comptes mais il ne doit pas faire l’objet d’un contrôle tatillon et procédurier. »

Vers des nouveaux modèles de la banque ?

La transformation de l’environnement bancaire conduit selon l’auteur à s’interroger sur la validité des modèles qui ont servi à définir la stratégie des grands groupes : « cette crise est transformante et c’est donc son degré de transformation qu’il s’agit de capturer ». Si la banque de détail a favorisé le développement des groupes bancaires, elle atteint désormais ses limites (niveau de bancarisation élevé – 95% en France –, fin de l’impact positif de la mensualisation des salaires et de la libéralisation des ouvertures d’agence, vieillissement de la population et ralentissement du rythme de primo-équipement en compte-chèques, multiplication du comportement de « butinage » des clients qui profitent de la diversification de l’offre bancaire au-delà des produits de base, etc.)

Au plus fort de la crise, la confiance des clients dans le système bancaire a été atteinte (incertitude sur la capacité des banques à assurer les dépôts) avant l’annonce des garanties par l’Etat. En effet, entre juin et décembre et 2008, les opinions défavorables sur le système bancaire progressent de 12 points en France et de 22 points en Allemagne (21 points aux Etats-Unis) selon une enquête Ipsos, tandis que la tendance à la désintermédiation s’est ralentie. La perspective d’une sortie de crise caractérisée par une croissance faible entraînera vraisemblablement une progression régulière mais plus faible de l’activité bancaire (une croissance de 5 ou 6 % du produit net bancaire ne semble plus réaliste lorsque la croissance n’est que de 1 à 2 %). L’objectif pour les groupes bancaires sera par la suite de travailler davantage sur la relation client (marketing) et d’anticiper la pénétration du low cost dans l’univers de la banque de détail (accessibilité en termes de prix et d’usage sans réduction trop grande des marges). La crise devrait générer aussi une transformation du modèle de la gestion d’actifs (marché estimé à 48 trillions de dollars en 2007 à 23% en Europe hors Royaume-Uni, 44 % aux Etats-Unis et 8 % au Royaume-Uni) : en France l’importance de l’épargne et l’architecture fermée (les réseaux des groupes bancaires français distribuent les produits de leurs propres asset managers) ont permis le développement des sociétés de gestion parmi les plus dynamiques d’Europe (la Place de Paris est de ce fait devenue un des premiers acteurs de la gestion collective en Europe). La stabilité des comportements d’épargne est d’ailleurs notable et dépend notamment de l’âge : dans un pays comme la France, les plus de 50 ans détiennent 74 % de l’épargne totale (au-delà de 30 ans, l’assurance-vie dépasse l’épargne liquide et l’épargne-logement devient le produit vedette).

En matière de gestions d’actifs, la crise a entraîné une réduction du poids des actifs risqués (remplacés par des actifs monétaires) tandis que le mouvement de fusion entre les acteurs du marché a commencé dans un contexte où la concurrence s’aiguise sur des critères de performance, de qualité d’innovation et bien sûr de prix. La crise a enfin suscité une évolution de l’architecture de la banque d’investissement à la faveur d’un mouvement de restructuration selon trois modalités : réduction de l’exposition au risque (UBS, Natixis, Calyon, Morgan Stanley), contraction et réallocation des moyens (Société Générale, BNPP et Goldman Sachs), ou développement maîtrisé (Barclays, JP Morgan Chase & Co). Au final, on pourrait voir émerger trois grands modèles de la banque de financement et d’investissement : celui des institutions spécialisées (couvrant tout le spectre des métiers comme Morgan Stanley, Godman Sachs et Lazard), celui des banques où ce type d’activité ne représente qu’une faible part des revenus du groupe (HSBC, Santander, Crédit Agricole-Calyon), et le troisième modèle où la banque d’investissement représente une part significative des activités (BNPP, Société Générale, Deutsche Bank, JP Morgan Chase & Co).

Vers une banque multi-spécialisée ?

En dernier lieu, on peut penser que la crise modifiera l’approche en matière de portefeuille d’activités et conduira à une adaptation du modèle de la banque universelle (diversifiée entre la gestion d’épargne, le crédit à la consommation, les activités de financement et d’investissement) qui permet d’assurer une certaine régularité des revenus et du résultat (lissage des variations cycliques du produit net bancaire), malgré les résultats parfois décevants des modélisations et des tests empiriques. Dès lors, le modèle des grands groupes bancaires pourrait évoluer vers celui de la banque multi-spécialisée, plus simple et plus facilement analysable par les marchés  (spécialisée à des degrés divers entre le pôle « financement », le pôle « compte de tiers » et le pôle « marchés ») : pour preuve, les groupes bancaires français ont commencé à faire évoluer leurs banques d’investissement, tandis que d’autres ont manifesté le désir de céder leurs activités de gestion d’actifs (Barclays, Santander). Dans ces conditions, il incombe aux équipes managériales de piloter efficacement ces nouvelles stratégies. Les modifications du paysage bancaire ne font que commencer.        

L’auteur

Georges Pauget est docteur ès sciences économiques et a effectué l’essentiel de sa carrière au sein du Groupe Crédit Agricole. C’est un banquier de terrain. Il a occupé des postes de responsabilité au sein de Crédit Agricole SA et de ses filiales, avant d’assurer la direction générale de plusieurs caisses régionales de Crédit Agricole, puis en 2003 celle du Crédit Lyonnais. Depuis 2005, Georges Pauget est directeur général du Groupe Crédit Agricole SA et président de LCL et de Calyon. Il est membre du comité exécutif de la Fédération bancaire française.

Table des matières

Première partie. La crise, facteur de transformation de l’environnement bancaire
Chapitre 1.
Les dix caractéristiques de la crise
Chapitre 2. Des systèmes bancaires inégalement impactés par la crise
Chapitre 3. L’après-crise : vers un renforcement et une transformation du cadre réglementaire Deuxième partie. Les nouveaux modèles bancaires
Chapitre 1. Pour un nouveau modèle économique des principales activités des banques après la crise
Chapitre 2. Pour une approche renouvelée du portefeuille d’activités des banques après la crise Conclusion Bibliographie

Quatrième de couverture

La crise a modifié le regard que les clients, et plus largement la société, portent sur la banque et les banquiers. Elle a aussi transformé certains des mécanismes économiques qui nous sont familiers. Les décisions de principe prises aux récents sommets du G20 donnent les orientations. Une certitude pour les banques : les exigences de capital seront, à niveau de risque comparable, plus élevées dès 2010-2012. Cette nouvelle contrainte va conduire les banquiers à revoir leur stratégie et à réfléchir au niveau des fonds propres qu’elles allouent à leurs différentes activités. Dès lors, comment appréhender les impacts de ces mutations sur le paysage bancaire et ses différents métiers –la banque de détail, la gestion d’actifs, la banque de financement et d’investissement ? Comment créer de nouveaux leviers de compétitivité ? L’auteur livre une analyse de la crise, de l’environnement financier et des règles qui président à la gestion des groupes bancaires. Il dévoile les stratégies gagnantes de la banque de l’après-crise qui se préparent dès aujourd’hui. Le modèle classique de banque universelle va évoluer vers un modèle plus simple et plus lisible par les marchés : le modèle de banque multi-spécialisée. La mise en œuvre de cette stratégie, incontournable, est décisive pour anticiper la reprise économique.