L'Homme Nu. La Dictature invisible du numérique

Marc Dugain Christophe Labbé

L'ouvrage

Dans cet ouvrage, Marc Dugain et Christophe Labbé examinent minutieusement les implications de la Révolution numérique dans nos vies, en termes de potentialités de bien-être, mais surtout en termes de prise de contrôle de notre existence et de surveillance, jusqu’à nous faire renoncer progressivement à nos libertés. Les progrès technologiques dans le traitement de l’information pourraient bien finir par nous rendre transparent, nous mettre à nu, au profit de puissantes firmes multinationales, américaines pour la plupart. Si ce stockage massif de données va certainement faire progresser nos connaissances scientifiques, notamment dans le domaine médical, ces firmes privées sauront bientôt tout de nous et pourront servir la grande cause qu’elles poursuivent : générer, en particulier grâce à l’intelligence artificielle, un « homme augmenté » en collectant sur lui des milliards de données. Jusqu’à acquérir le pouvoir de gouverner notre santé et prolonger la vie, peut être même jusqu’à l’éternité (!) pour les plus projets les plus ambitieux. Mais selon les auteurs, « la promesse d’une vie meilleure ensemencée par la révolution numérique ne doit pas cacher le prix exorbitant à payer. L’homme des données massives, intégralement connecté, vivra complètement sous le regard de ceux qui collecteront sans fin des informations sur lui ». Cet univers de la transparence totale se développera sans réelle résistance des individus, en l’échange d’une meilleure santé, longévité, et sécurité au sein des sociétés. Cette tyrannie douce, cette « servitude volontaire » pour reprendre les termes qu’Etienne de la Boétie avait employés, et contre laquelle les auteurs nous mettent en garde dans ce livre, s’appuie sur la puissance financière des géants du net qui investissent des sommes colossales dans la maîtrise de ces enjeux cruciaux du futur. Or il se pourrait bien que cette domination technologique fasse système avec l’Etat américain et ses services de renseignement pour maintenir le leadership économique, financier, technique, géopolitique et militaire des Etats-Unis dans le monde, malgré le déclin de leur poids démographique. Au nom de la lutte contre le terrorisme et la collecte du renseignement, les Big Data seront bientôt en mesure d’avoir une connaissance étendue de nos vies privées, de nos mails, de nos préférences dans différents domaines (consommation, vie intime, goûts culturels) pour en tirer des intérêts commerciaux, et sans doute, selon les auteurs, pour surveiller nos faits et gestes et anticiper nos désirs et nos actions. Les données personnelles constituent à l’heure actuelle « le nouvel or noir », et la surpuissance des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) se traduit par une mainmise oligopolistique sur nos informations personnelles numériques. Leurs dirigeants, comme Tim Cook d’Apple, Mark Zuckerberg de Facebook ou Larry Page et Sergueï Brin de Google sont les nouveaux héros du capitalisme : leur idéologie affichée est clairement antiétatique, ultralibérale et averse à toute intervention de la puissance publique au nom de la primauté de la liberté. Dans le modèle politique des penseurs du Big Data, le temps long des institutions démocratiques constitue une survivance, tandis que l’horizon d’action est la mondialisation, puisque les frontières sont abolies.

Réalité virtuelle et aliénation

En prenant appui sur le célèbre mythe de la caverne de Platon, les auteurs se lancent alors dans une description du monde de plus en plus virtuel qui nous attend : un monde d’hyper-connexion, mais également de soumission à la machine. Déréalisé par les nouvelles technologies, l’Homme perdrait alors progressivement son libre arbitre en échange de la promesse de sécurité et de longévité. Selon Marc Dugain et Christophe Labbé, sous couvert de réseau social et de nouveaux liens sociaux, les nouvelles technologies des firmes du net développent en réalité un individualisme outrancier qui mine la solidarité. Elles font la promotion d’un homme « retranché », un monde où les hommes sont (virtuellement) tous ensemble…mais en réalité seuls, alors que se produit une recrudescence de psychopathologies liées à l’usage intensif des objets connectés. Dans cette course à la technologie, la vieille Europe semble bien surclassée par les Etats-Unis qui disposent des champions du numérique à la pointe de la recherche scientifique. Les auteurs insistent d’ailleurs sur la congruence entre les firmes du Big Data et le complexe militaro-industriel américain, avérée par les scandales des écoutes de la NSA ces dernières années. Or, « la fusion des services de renseignements avec les entreprises commerciales du Big Data augure une forme de gouvernement mondial non élu, et ce seul fait constitue une menace pour la démocratie ». Google et le réseau Facebook sont ainsi en mesure d’accumuler des milliards de données sur nos comportements, nos goûts et préférences : ces sociétés privées sont ainsi en mesure de stocker un gisement extraordinaire de données pour modeler notre consommation et servir leurs intérêts financiers. Pour Marc Dugain et Christophe Labbé, c’est la raison pour laquelle « jamais l’homme n’avait été aussi nu, aussi traçable, aussi transparent ».

L’Internet des objets constituera également un enjeu considérable pour les firmes du Big Data : il permettra de faire fonctionner et mettre en réseau nos objets du quotidien selon nos programmations, sans oublier les lunettes à réalité augmentée de Google ou à la montre connectée d’Apple, l’iWatch. Mais ce sera surtout pour nous transformer en consommateur compulsif, à travers la maîtrise de nos goûts et préférences : les sociétés du net auront alors la capacité à nous rendre dépendant pour mieux nous fidéliser et capter une partie de notre pouvoir d’achat. C’est la raison pour laquelle il existe un risque de surveillance incomparable pour constituer un stock de données pour gérer notre santé, et informer les assurances sur nos efforts pour adopter un comportement sain, à travers un système de bonus/malus par exemple. On entre alors dans un schéma où nous serons précisément cartographiés, avec un luxe de détail sur nos manières de vivres, et jugés plus ou moins conformes aux normes en vigueur. Ces données multiples pourront aussi servir à profiler les opinions politiques des citoyens pour influencer les élections, tandis que la classe politique élue, redevable des entreprises du net, pourrait alors servir leur cause.

La démocratie fragilisée

Marc Dugain et Christophe Labbé décrivent ensuite le champ d’action privilégié des géants de l’Internet : le marché de l’éducation. Rendre l’école dépendante des objets connectés, des cours en ligne et des livres numérisés, voilà une ambition qui devrait générer dans le futur de plantureux profits à ces firmes : « l’école ne forme plus alors des citoyens, mais des individus optimisés pour l’économie numérique, dans le meilleur des cas des consommateurs critiques ». En parlant de « conjuration des 0 et des 1 », les auteurs évoquent le code informatique et la puissance quasi illimitée du chiffre comme le futur or noir capable d’irriguer l’économie mondiale, une martingale conçue pour nous permettre de comprendre le chaos du monde et solutionner tous nos problèmes. En matière de sécurité, ce serait par exemple, comme dans certains films de science fiction, la capacité d’anticiper les comportements criminels et délictueux des suspects grâce à des masses de données récoltées sur les délinquants potentiels. Or cet espoir de sécurité maximum risque bien d’être déçu selon les auteurs, car les technologies déjà utilisées à l’heure actuelle sur le territoire américain n’empêchent pas de faire des Etats-Unis l’un des pays les plus violents de la planète. Au-delà, grâce à ce stock incomparable de données, l’Internet pourra encore davantage devancer nos désirs et influencer par exemple nos rencontres amoureuses par des algorithmes de plus en plus fins sensés nous conseiller des conjoints parfaitement adaptés à notre profil, à l’instar des réseaux sociaux où l’on constate que des communautés se créent par affinités. Mais avec le risque, déjà perceptible sur ces médias, d’une absence de réel débat, une fermeture d’esprit, et l’affirmation d’opinions figées entre des internautes partageant des conceptions similaires du monde.

Les promesses du Big Data, en particulier celle que l’on peut toujours perfectionner l’être humain, intéressent tout naturellement l’armée américaine, qui développe déjà de véritables armures hypermodernes pour les soldats d’élite, hyper-connectées et capable d’accroître l’endurance physique et la capacité à porter des charges lourdes sur les zones d’intervention. Par ailleurs, l’armée américaine travaille déjà en partenariat avec l’industrie des jeux vidéo pour affiner les simulations de combat…

Dans ce monde de l’optimisation permanente, les auteurs notent ainsi que le sommeil constitue une anomalie, comme d’ailleurs le temps passé hors connexion… « L’hyperactivité permanente étant la nouvelle norme sociale, il faut vivre sa vie en flux continu, optimiser tous les instants ». Les nouvelles technologies brouillent déjà les frontières entre la vie professionnelle et la vie familiale, puisque de nombreux salariés continuent de travailler chez eux sur leurs ordinateurs et objets connectés. Dans le domaine de la santé, la capacité à allonger la vie donne alors le vertige : il pourrait se créer alors une forme ultime d’inégalité, en permettant à ceux qui en ont les moyens de gagner des années de vie, alors que le commun des mortels (désargenté) resterait confronté à une espérance de vie normale. On irait alors vers une séparation inédite de l’espèce humaine en deux catégories, qui n’évolueront pas de la même manière. Ce « solutionnisme technologique » s’appuie sur la défense idéologique de principes ultralibéraux par les dirigeants des firmes du Big Data : une conception dans laquelle l’Etat et les règles juridiques constituent des entraves et des menaces, qu’il convient de contourner. Les auteurs développent alors l’hypothèse philosophique du début d’une nouvelle ère, « au delà de l’humain ». D’autant plus que l’invasion des robots dans notre quotidien renforcera cette dynamique : le monde du travail sera profondément bouleversé par la révolution numérique avec la destruction de millions d’emplois, dont la compensation par de nouvelles activités reste encore hypothétique... Il se pourrait alors que nos sociétés doivent inventer de nouveaux outils de redistribution pour subvenir aux besoins des masses d’individus rendus oisifs et obsolètes par le progrès technique. La révolution numérique est donc porteuse de profonds bouleversements politiques et sociaux, que Marc Dugain et Christophe Labbé décrivent comme le risque de l’avènement d’un totalitarisme doux, qui défie la souveraineté des Etats, et dont la survenue est d’autant plus probable que les contre-pouvoirs manquent, notamment parce que les citoyens ne connaissent pas toujours les rouages de ces technologies. Pour les auteurs, il devient urgent de réagir et « l’acte de résistance sera de remettre l’humain au centre du jeu ».

Quatrième de couverture

On les appelle les Big Datas. Google, Apple, Facebook ou Amazon, ces géants du numérique, qui aspirent à travers Internet, smartphones et objets connectés, des milliards de données sur nos vies. Derrière cet espionnage, dont on mesure chaque jour l'ampleur, on découvre qu'il existe un pacte secret scellé par les Big Datas avec l'appareil de renseignement le plus puissant de la planète. Cet accouplement entre les agences américaines et les conglomérats du numérique, est en train d'enfanter une entité d'un genre nouveau. Une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation, qui ambitionne ni plus ni moins de reformater l'Humanité.

La prise de contrôle de nos existences s'opère au profit d'une nouvelle oligarchie mondiale. Pour les Big data, la démocratie est obsolète, tout comme ses valeurs universelles. C'est une nouvelle dictature qui nous menace. Une Big Mother bien plus terrifiante encore que Big Brother. Si nous laissons faire nous serons demain des " hommes nus ", sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d'agir.

L’auteur