L'Empire de la valeur

André Orléan

L'ouvrage

L’incapacité des économistes à avoir su décrypter l’instabilité des économies marchandes, malgré des références aujourd’hui plus fréquentes à Keynes, Schumpeter, Kindleberger, Minsky, est liée selon André Orléan aux insuffisances du paradigme dominant de la science économique. Si « l’apport de la modélisation néoclassique à une meilleure compréhension des mécanismes économiques n’est guère douteux (…) et qu’il n’est pas question de le rejeter », il n’en demeure pas moins, selon André Orléan, que ce paradigme, par sa prétention généralisante, « laisse de côté de larges pans de la réalité économique ». S’il ne s’agit pas de contester la qualité des travaux d’inspiration néoclassique, la crise semble avoir montré que certains aspects du fonctionnement des économies modernes sont laissés de côté : la refondation de l’économie est alors « une nécessité absolue si l’on veut que les sociétés accèdent à une meilleure connaissance d’elles-mêmes ». Dans la première partie de son ouvrage, l’auteur examine la cohérence et les limites du paradigme néoclassique (« marginaliste » ou « walrassien ») qui constitue bien un corps de doctrine de référence et la structure de base de l’argumentation des économistes dans leur explication des relations marchandes. Son concept fondateur en est la théorie de la valeur utilité que possèderaient en propre toutes les marchandises : la quête de biens utiles est le principe premier de l’économie, mais cette utilité est une substance qui préexiste aux échanges dans la pensée néoclassique. C’est d’abord en tant que valeur quantifiable que les marchandises entrent dans l’échange : l’équivalence en valeur distingue alors les transactions marchandes de toute les autres formes d’appropriation (don, redistribution, vol, capture violente). L’objectivité de la valeur s’impose alors aux acteurs marchands : si les pères fondateurs de la période classique, Smith, Ricardo et Marx fondaient l’objectivité de la valeur sur la valeur travail, les théoriciens néoclassiques (Jevons, Menger et Walras) vont lui préférer à la fin du XIXème siècle la valeur utilité dans le cadre d’une élaboration plus sophistiquée grâce à l’usage des mathématiques. Ce paradigme, très largement accepté par les économistes, est aujourd’hui dominant (une « orthodoxie ») en tant que corpus théorique et constitue la colonne vertébrale de la science économique moderne : or, outre sa prétention (contestable) à une scientificité poppérienne et à faire de l’économie une discipline autonome par rapport aux autres sciences sociales, il valorise une « économie des grandeurs » (au sens où il accorde la primauté aux objets échangés en naturalisant les rapports économiques) au détriment d’une « économie des relations », dans le cadre de laquelle la production de la valeur est collective, fruit des interactions sociales, et non exclusivement fondée sur la rationalité maximisatrice de l’homo oeconomicus.

Ce qui fait la singularité du discours économique selon André Orléan est bien cette « hypothèse substantielle » : la théorie de la valeur des économistes se pose en surplomb de toutes autres relations sociales (morales, esthétiques ou religieuses) par une mesure objective et mesurable de la valeur des marchandises, qui compte bien davantage que les croyances et les opinions des individus qui s’intègrent dans des structures sociales. Pour André Orléan, la valeur substance des économistes est indiscutablement d’une grande puissance (elle permet la commensurabilité des biens), mais elle est aussi d’une grande témérité : elle fabrique une abstration de la régulation marchande qui ne permet qu’imparfaitement de saisir la réalité des marchés concrets, réels, et en particulier l’échange monétaire. D’ailleurs, selon André Orléan, le travail de refondation de la valeur se devra également de dépasser Marx, lequel, s’il a opportunément critiqué l’objectivité de la valeur des économistes bourgeois, ahistorique, présentée comme une loi universelle et un fait naturel (et non comme l’expression d’une certaine structure sociale), reste également prisonnier de l’hypothèse substantielle dans la cadre de sa théorie de la valeur travail.

Vertus et limites de la modélisation néoclassique

Et c’est bien toute la limite de la théorie néoclassique selon André Orléan, qui fait l’hypothèse que la relation aux objets prime sur la relation aux autres individus ou à la société : les économies marchandes dans le monde néoclassique se donnent pour finalité ultime de répondre aux besoins des consommateurs et de leur apporter une satisfaction (dans la cadre walrassien la production est une « boîte noire » et joue un rôle secondaire exclusivement technique). La force fondamentale qui met en mouvement l’économie marchande est la recherche par tous les individus de cette satisfaction par le biais des échanges. Dans le cadre de la théorie de l’équilibre général walrassien, qui offre une vision pacifiée et consensuelle des relations économiques entre consommateurs et producteurs (les conflits et les rapports de force sont évacués), la puissance de la concurrence permet à l’économie marchande d’accéder à l’équilibre, jugé « optimal » au regard de l’allocation des ressources rares puisqu’il permet de satisfaire pleinement les désirs de tous les partenaires à l’échange. Dans l’édifice néoclassique, l’objectivité des préférences et leur fixité permet d’éviter la survenue de conflits basés sur la rivalité acquisitive (jalousie, envie), puisque « dans l’échange walrasien, les protagonistes restent froids et imperturbables en toutes circonstances, dépourvus d’affects autres que leur intérêt pour les biens utiles » et « chaque individu se révèle parfaitement indifférent à l’égard des autres : ce que les autres acteurs font ou possèdent ne l’affecte en rien » (le jeu des interactions sociales, de la négociation est évacué de l’analyse), comme l’avait d’ailleurs déjà précisé le sociologue Albert Hirschmann dans ses travaux. L’équilibre walrassien est atteint par le mouvement des prix et la « loi de l’offre et de la demande »(« tâtonnement walrassien »), et il n’existe pas d’interactions directes entre acheteurs et vendeurs, puisque c’est le secrétaire de marché, le « commisseur priseur », qui communique les prix aux agents économiques, modifie les déséquilibres constatés entre offres et demandes et organise les échanges une fois l’équilibre trouvé (Léon Walras avait ainsi en tête le fonctionnement des marchés boursiers).

La formation des prix, à l’issue d’un mécanisme automatique et parfaitement neutre, est donc extérieure aux acteurs marchands puisque les prix s’imposent à eux (ils sont ainsi « preneurs de prix »). Or André Orléan rappelle que le sociologue Max Weber, dans son ouvrage Economie et société, avait pourtant décrit la formation des prix comme le résultat de compromis, de luttes, et de conflits. Si dans son Economie politique pure, Walras a souhaité fonder un ordre marchand juste (où chacun est libre de tous les autres), au résultat d’une grande importance (en montrant que le marché général pouvait préserver la liberté individuelle), il a toutefois exclu de l’analyse les rapports de force, les asymétries et les relations stratégiques qui peuvent pourtant s’établir entre les agents.

Si ce modèle reste la grande référence des manuels de microéconomie, il a fait l’objet d’un certain nombre de critiques fortes, parmi lesquelles le paradoxe entre la centralisation extrême due au rôle du commissaire priseur et le caractère très décentralisé des échanges ; le tâtonnement walrassien permis par le travail bénévole du secrétaire de marché, personnage (étrangement) purement altruiste qui assure la coordination des échanges au milieu d’une multitude d’individus mûs quant à eux par le pur intérêt égoïste ; l’aptitude présupposée de la flexibilité concurrentielle des prix à permettre la découverte automatique de l’équilibre. De plus, si les travaux ultérieurs qui ont été réalisés sur la théorie de l’équilibre général tendent à démontrer l’ existence d’un système de prix tels que tous les marchés sont à l’équilibre, la question de la stabilité de l’équilibre (et la convergence vers l’équilibre grâce au tâtonnement walrassien) est beaucoup plus problématique, car « il a été démontré que le tâtonnement walrassien ne converge pas nécessairement vers l’équilibre général (…) et il faut admettre que les économistes n’ont pas démontré qu’en toute généralité la concurrence permet une coordination efficace des acteurs économiques ». En particulier, si le mouvement des prix réduit bien les déséquilibres sur un unique marché (à condition que les hypothèses néoclassiques soient satisfaites), le passage à l’équilibre général de tous les marchés implique un très grand nombre de nouvelles interdépendances (via la formation des revenus) qui n’ont aucune raison de favoriser une réduction des déséquilibres. L’équilibre général (de tous les marchés) et l’équilibre partiel (sur un seul marché) constituent donc deux questions qu’il faut soigneusement distinguer, et qui doivent conduire les économistes à une grande modestie dans leurs conclusions normatives.

Réintroduire l’hypothèse mimétique

Pourtant, selon André Orléan, « même si elle a des faiblesses et même si elle demande à être améliorée, l’analyse que propose l’équilibre général n’a pas à être rejetée, car sans conteste, elle décrit un aspect important des économies marchandes : la médiation par les objets dans le cadre d’une relation au monde strictement utilitaire » ; mais il n’en demeure pas moins d’après lui qu’elle passe à côté de forces essentielles à l’œuvre dans les économies modernes : par exemple le consommateur néoclassique, archétype de l’individu libéral, juridiquement autonome et propriétaire de ses biens, intérieurement indifférent aux autres, et souverain sur ses choix tout en respectant une « médiation externe », peut s’effacer si l’on introduit une hypothèse mimétique en filiation avec les travaux du philosophe René Girard. Le désir d’imitation (« médiation interne »), lié par exemple aux phénomènes de mode où l’attraction pour les biens s’accroît avec le nombre d’acheteurs, le choix d’une technique par effet de réseau (André Orléan donne l’exemple de la technique VHS ou du clavier QWERTY) ou celui d’une langue, peuvent alors saper l’une des bases de l’édifice néoclassique : l’exogénéité et la stabilité des préférences. Dans le modèle de la médiation interne, il faut prendre en compte ce qui se passe lorsque l’acteur se tourne vers les autres et scrute leur comportement et agit en conséquence (comme en période de crise et de forte incertitude) « lorsque les acteurs économiques ne savent plus exactement ce qu’ils veulent, lorsque leurs désirs deviennent dépendants de l’action des autres » ). L’analyse néoclassique a ainsi éliminé tout comportement mimétique puisque les individus sont séparés les uns des autres, alors que les travaux d’auteurs comme Thorstein Veblen avaient montré tout l’enjeu de la consommation comme élément de classement et de statut social.

D’autant que, lorsqu’un choc frappe l’économie, le raisonnement néoclassique suppose l’intervention de « rétroactions négatives » c’est-à-dire des forces de rappel puisque la concurrence est supposée avoir des vertus stabilisantes : si le choc entraîne une hausse du prix au-dessus de son niveau d’équilibre, la demande diminue et l’offre augmente, ce qui pousse les prix à la baisse. Mais dans certains cas, peuvent également agir des « rétroactions positives » : les forces de la concurrence poussent alors à accentuer les écarts et pousser à des dérives encore plus grandes. Le mécanisme concurrentiel ne fonctionne plus parce que la demande devient alors une fonction croissante du prix.

Enfin l’équilibre walrassien traite d’une économie où la monnaie est absente. Or, Pour André Orléan, elle est absolument essentielle pour comprendre la dynamique des économies marchandes : si la théorisation néoclassique édulcore la rivalité concurrentielle pour l’appropriation des objets (dans le cadre d’une économie totalement pacifiée), l’observation des échanges réels montre toute la puissance du désir d’accumulation de marchandises, mais aussi de signes monétaires. De plus, la rareté, au cœur de la conception néoclassique, est une construction sociale typique des sociétés marchandes, fondée sur l’accumulation de biens matériels et une relation purement utilitaire et économiciste à la marchandise. Ainsi, « l’économie est fondée sur une rareté relative, inlassablement recommencée ». André Orléan fait ainsi valoir que lorsqu’on introduit l’hypothèse d’une concurrence mimétique, on saisit bien plus efficacement le principe de la rareté qui s’explique avant tout par la volonté de puissance et de domination des acteurs, puisque la société « suscite constamment de nouveaux désirs sur de nouveaux objets ». En s’appuyant sur les travaux de Keynes mais aussi de Simmel et Simiand, André Orléan rappelle que le désir de monnaie s’explique ainsi par la volonté de faire face à l’incertitude au sens de Knight et manifeste encore une fois la puissance du désir mimétique, en particulier en période de crise monétaire, lorsque l’on prend la mesure de l’importance de la confiance dans les échanges (« la confiance monétaire doit être distinguée en raison du rôle central qu’elle joue dans la construction de l’organisation économique ; elle est au fondement de l’ordre marchand »). Les mécanismes autoréférentiels sont particulièrement à l’œuvre sur les marchés financiers, où les comportements mimétiques et les bulles financières peuvent conduire à des emballements spéculatifs, tandis que la concurrence financière n’est pas en mesure de jouer le rôle d’un mécanisme de rappel qui restaure l’équilibre.

Pour une perspective « unidisciplinaire » dans les sciences sociales

Pourtant Walras lui-même avait insisté sur le fait que son travail d’abstraction était basé sur la méthode de l’idéal type au sens de Max Weber (qui accentue certains traits du réel) et qui doit conduire les économistes à se garder de « l’utilisation des modèles économiques aux fins de réformer le réel en le rendant conforme à son concept », c’est-à-dire chercher à transformer la réalité pour la faire tendre vers la pureté de la conceptualisation du marché. L’économiste ne doit ainsi pas confondre l’idéal-type et l’idéal (le modèle devient un instrument d’évaluation de ce qui devrait être au titre de ce que Weber lui-même appelait la « confusion des problèmes »), et prétendre à la normativité en incitant à la construction de nouvelles régulations, institutions conformes au modèle. Les travaux de Marie France Garcia ou de Michel Callon ont pourtant mis en garde sur le caractère performatif de la théorie économique, qui« joue un rôle immense dans les sociétés contemporaines », puisqu’ « elle est le discours qui indique comment les affaires humaines doivent être menées ». André Orléan plaide alors pour un modèle d’intelligibilité des valeurs qui englobe l’activité économique, et pour une unification des sciences sociales autour d’une épistémologie commune, puisqu’elles relèvent selon lui d’une même intelligibilité du monde. Les travaux d’Emile Durkheim avaient ainsi démontré que, contrairement à la vision des économistes qui ne reconnaissent que l’action des volontés privées, le fait social implique la prédominance de l’action du collectif, la puissance de la multitude et la primauté du groupe social (« à l’origine de la vie sociale se trouvent de puissantes forces affectives qui modèlent les comportements individuels », à l’instar de la religion étudiée par Durkheim). Cette perspective « unidisciplinaire » qu’il appelle de ses vœux permettrait de dépasser la division actuelle des sciences sociales en réaffirmant leur profonde unité conceptuelle, alors que l’économie, prisonnière aujourd’hui de la conception de la valeur substance (néoclassique) reste impuissante à déchiffrer le capitalisme. Ce cadre théorique unidisciplinaire permettrait d’en finir avec le conflit qui déchire aujourd’hui l’économie (qui ne dégage jamais de lois universelles à l’instar des sciences naturelles mais tout au plus des « maximes d’action, des préceptes pratiques déguisés » comme l’écrivait Durkheim) et les sciences historiques. Comme le dénonçait déjà Simiand, une telle approche permettrait de prévenir le danger qui pousse parfois les économistes à interpréter les écarts existant entre le modèle et la réalité comme une défaillance…de la réalité, et non pas comme une erreur de leur modèle. Pour cela, il faut revenir sur la conception erronnée de Karl Popper de l’unité de la science selon laquelle les sciences de la nature et les sciences sociales partageraient une même épistémologie : cela ne peut être le cas puisque « les sciences sociales sont spécifiques par le fait qu’elles influencent directement la réalité qu’elles étudient ». Plus que jamais, et alors qu’ils en ont produit paradoxalement les théories les plus abouties, les économistes doivent aujourd’hui prendre toute la mesure de la nécessité de se protéger du jeu des intérêts dans la société qui pourrait influencer leurs travaux. Pour André Orléan, c’est particulièrement vrai de l’économie qui a légitimé les politiques de dérégulation de la sphère financière au nom de la théorie de l’efficience des marchés financiers, pourtant mise en échec par la récurrence des crises : « face à cette situation, on serait tenté de dire, à rebours de Marx, que les économistes jusqu’à maintenant ont eu trop tendance à transformer le monde, et on souhaiterait désormais qu’ils prennent plus de soin à l’interpréter ».

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L’auteur

  • André Orléan est directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS. Il est notamment l’auteur de La Monnaie souveraine(avec Michel Aglietta, Odile Jacob, 1998), du Pouvoir de la finance(Odile Jacob, 1999), et de De l’euphorie à la panique : penser la crise financière(Editions Rue d’Ulm, 2009).

Quatrième de couverture

La crise financière a révélé au grand jour les limites de la théorie économique : celle-ci n’a su ni prévoir les désordres à venir, ni même mettre en garde contre de possibles instabilités. Cet aveuglement est le signe d’un profond dysfonctionnement qui exige, pour être corrigé, un renouvellement radical des approches et des concepts, au premier rang desquels celui de la valeur économique. La tradition économique conçoit la valeur, que ce soit celle des marchandises ou celle des titres financiers, comme une grandeur objective qui s’impose aux acteurs à la manière d’un fait naturel. Or il n’existe pas de « vraies valeurs ». Dans un monde incertain comme le nôtre, plusieurs prix sont possibles car plusieurs avenirs sont possibles. Pour cette raison, l’évaluation n’a rien de neutre. Elle n’est jamais la mesure de ce qui est mais toujours l’expression d’un point de vue au service d’intérêts. Elle est l’acte par lequel la société s’engage en décidant quelles voies seront explorées et quelles autres rejetées. C’est cette vision nouvelle de l’économie que le livre propose à la réflexion.