Histoire de la mondialisation

BENICHI Régis

L'OUVRAGE

Sans pour autant remonter au XV° siècle et aux Grandes découvertes cités seulement pour mémoire, Régis Bénichi nous rappelle que la mondialisation est un phénomène plus ancien que ne pourrait le laisser penser la fortune récente du terme anglais globalization (apparu dans la presse financière américaine au milieu des années 80) et de son équivalent francophone mondialisation. La mondialisation décrite ici correspond peu ou prou à deux siècles d'une histoire économique déterminée par les révolutions techniques, l'importance grandissante de la finance, le poids de la démographie, la concurrence des puissances politiques et militaires. Chiffres, dates et cartes à l'appui, R. Bénichi oppose à un schématisme par trop répandu, chez ses détracteurs comme ses partisans, une description équilibrée, complexe et riche de la mondialisation. D'une part, il s'agit bien d'un phénomène multiforme, tant dans ses causes, ses manifestations que ses conséquences. D'autre part, il ne s'est pas développé avec une égale intensité au cours des deux siècles écoulés. La mondialisation a en effet connu des périodes de rémission. D'où on conclura provisoirement que l'accélération à l'œuvre depuis une vingtaine d'années n'est pas nécessairement appelée à se perpétuer.

L'invention du télégraphe, optique puis électrique, le remplacement des clippers à voile et coque en bois par des steamers à vapeur et coque métallique, la diffusion de la machine à vapeur et après elle le développement des chemins de fer sont autant de causes techniques de la mondialisation décrites de façon détaillée et documentée par R. Bénichi. D'autres facteurs sont également mentionnés. Parmi lesquels les phénomènes démographiques et leurs conséquences, notamment les flux migratoires vers le nouveau monde ou l'expansion coloniale. Au-delà des conditions de réalisation, R. Bénichi se penche sur les effets de la mondialisation et sa chronologie.  

Des conséquences multiformes

Fâcheuses ou bénéfiques, les conséquences de la mondialisation sont trop souvent triées pour les besoins, alternativement, de sa critique ou de sa défense. La "mondialisation heureuse" de l'un (Alain Minc, 1997) répondant à "l'horreur économique" de l'autre (Viviane Forrester, 1996). Sans ignorer son influence sur la répartition des richesses, la division internationale du travail ou l'instabilité liée à la rapidité et au volume considérables des flux financiers, R. Bénichi aborde certains effets de la mondialisation habituellement négligés.

L'auteur décrit par exemple comment la croissance des échanges maritimes qui assurent 90 % des échanges mondiaux a suscité "l'essor des fronts de mer" dans les zones les plus dynamiques économiquement. C'est particulièrement le cas dans la zone Asie-Pacifique où l'hyper-concentration des populations pose des problèmes de divers ordres, politiques comme environnementaux. Ainsi, au Japon, la répartition de 65 % de la population sur seulement 3 % de la surface de l'archipel a pu avoir des effets aussi divers que des pollutions dramatiques ou une montée excessive des prix immobiliers et fonciers que n'a pu contenir la seule construction de polders. En Chine, l'écart croissant des niveaux de vie entre la façade maritime sud-est et les territoires intérieurs pose pour les années à venir un défi politique majeur aux dirigeants du pays.

Une intensité cyclique

Sur deux siècles, la mondialisation entendue comme un accroissement des échanges marchands, financiers, humains, forcés ou volontaires, intellectuels et un renforcement des interdépendances, n'a jamais été durablement mise en cause. Cependant, à plusieurs reprises, le processus s'est accéléré ou a pu ralentir voire reculer temporairement. Ni le XIX° siècle ni le XX° siècle n'ont été le théâtre d'une poussée univoque, croissante et continue du processus de mondialisation.

Au XIX°, il faut attendre les années 1880 pour que le phénomène prenne toute son ampleur. Volontaristes, les puissances européennes, Royaume-Uni en tête, s'appuient sur des moyens de transports de plus en plus performants pour rechercher d'un même élan de nouvelles sources d'approvisionnement, de nouveaux débouchés, étendre leur influence politique. On observe une multiplication par 7 du commerce mondial entre 1840 et 1914 malgré le reflux protectionniste consécutif à la "grande dépression" des années 1873-1896. Parallèlement, les immigrants européens sont plus de 50 millions à partir s'installer dans les "pays neufs".

A cette phase intense, succède un entre-deux-guerres dépressif durant lequel tout concourt à un repli du processus de mondialisation : le passif de la Première Guerre mondiale,  l'isolationnisme, notamment de la Russie nouvellement soviétique, les dévaluations compétitives, l'instabilité et les rivalités monétaires, des droits de douane élevés et le choc de la crise de 1929. R. Bénichi souligne qu'" à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la part de la production mondiale faisant l'objet d'échanges internationaux est retombée au niveau de 1840 ".

Malgré le regain constaté à partir de la fin des années 1940, il faudra attendre l975 pour retrouver le niveau observé en 1914. Dans l'immédiat après-guerre, la conférence de Bretton Woods et l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) visent à stimuler durablement le libre-échange. Les principes adoptés à l'issue de la Conférence de Bretton Woods ont vocation à lutter contre l'instabilité monétaire et les dévaluations. Le  GATT procure lui un cadre de régulation sans précédent des échanges commerciaux internationaux via notamment la généralisation de la clause de la nation la plus favorisée. Après 1950, les investissements directs à l'étranger sont à nouveau durablement croissants.

Au cours des 25 dernières années, le processus de mondialisation s'intensifie spectaculairement sous l'effet conjugué des zones de libre-échange, des pays émergents, du développement sans précédent des moyens de transports et de communication, de l'avènement de firmes multinationales dotées de stratégies et de capacités mondiales, du développement et de l'interconnexion des marchés financiers. La dislocation du bloc soviétique et plus récemment l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce renforcent encore le phénomène.  

Si R. Bénichi accorde la priorité aux causes et manifestations de la mondialisation, il n'occulte pas les critiques qu'elle suscite et a suscitées. Il rappelle utilement que dès les années 1950, elle est dénoncée par les pays en voie de développement, notamment les "non-alignés", comme un système d'exploitation des pays pauvres par les pays riches. Elle est également mise en accusation par l'URSS dont les dirigeants assimilent la mondialisation à l'expression de l'impérialisme occidental. Aujourd'hui, la critique de la mondialisation reste pour l'auteur non seulement recevable mais encore utile et nécessaire : " La mondialisation contemporaine nécessite à l'évidence des aménagements, notamment contre les excès financiers du libéralisme, mais, quoi qu'en disent ses adversaires, et comme l'atteste la spectaculaire émergence des pays asiatiques, elle semble au contraire le meilleur moyen de les réduire. "

L'AUTEUR

Régis Bénichi a été professeur de classes préparatoires économiques et commerciales (1964-2002) et maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris (1980-2000).

MOTS-CLES

mondialisation, commerce international, système monétaire, protectionnisme, régulation

SOMMAIRE (EXTRAITS) :

I.    La mondialisation au XIX° siècle

  1. La mondialisation des échanges de marchandises
  2. La mondialisation des flux financiers
  3. Des flux migratoires exceptionnels
  4. La course aux colonies et le partage du monde


II.    Le repli de l'entre-deux-guerres

  1. Un système mondial bouleversé par la guerre
  2. Une mondialisation fragilisée dans les années 1920
  3. Le triomphe de la fragmentation dans les années 1930

III.    La mondialisation contemporaine

  1. La mondialisation commerciale
  2. L'essor des investissements directs à l'étranger
  3. La globalisation financière

IV.    Mondialisation et régionalisation

  1. Les nouvelles polarisations régionales
  2. La fin des territoires et des Etats ?
  3. L'essor de la régionalisation
  4. Les principaux accords de régionalisation

V.    Regards croisés et stratégies face à la mondialisation

  1. Le regard du Sud
  2. Le regard de l'Est
  3. Le regard du Nord
  4. L'irruption de la contestation antimondialiste

 

 

- Quatrième de couverture (extrait) -

"La mondialisation ne s'inscrit pas seulement dans l'espace mais aussi dans le temps. Si le mot est nouveau, les dynamiques qu'il recouvre ont des origines souvent lointaines et suivent des rythmes variables où alternent de brusques accélérations et des régressions plus ou moins fortes.

Nées au lendemain de la découverte de l'Amérique dans l'essor du commerce transatlantique, la mondialisation s'accélère au cours du XIX° siècle et connaît une première phase d'apogée entre 1880 et 1914 sous l'impulsion des grandes puissances européennes dont le rayonnement devient planétaire. Ebranlée par la Première Guerre mondiale, la mondialisation s'effondre dans les années 1930 qui marquent le triomphe des stratégies de repli et d'enfermement. Relancée par les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale, la mondialisation connaît une nouvelle accélération à la fin du XX° siècle. Elle reste cependant aujourd'hui inachevée puisque de vastes espaces ne sont pas encore intégrés dans le marché mondial et nourrit plus que jamais les espoirs et les enthousiasmes des uns, les inquiétudes et les rejets des autres.

Comment la mondialisation a-t-elle été vécue par les différents acteurs? Quels regards suscite-t-elle au Sud, au Nord, à l'Est? Quelles sont ses différentes composantes ; quels sont leur rythme et leur portée? Quels profits et quels défis apporte-t-elle? Quelle est la part du mythe et de la réalité, la distance entre les discours et les faits? Telles sont les interrogations qui ont guidé cette recherche."