Fin de monde ou sortie de crise ?

Sous la direction de Jean-Hervé Lorenzi et Pierre Dockès

L’ouvrage

L’hypothèse d’une crise structurelle profonde et durable n’est pas à exclure, tant les équilibres précédant la crise semblent désormais fragilisés, à l’instar de l’endettement cumulatif qui a longtemps soutenu la croissance aux Etats-Unis et incité au développement de produits financiers de plus en plus complexes et porteurs de risques systémiques. Toutefois, la possibilité d’une crise violente mais passagère, comme phase d’ajustement normal d’un cycle économique classique, pourrait maintenir globalement inchangées les données fondamentales (rôle central de la finance dans la croissance par endettement, stabilité des flux d’épargne mondiaux avec les réserves de liquidités abondantes des pays émergents qui finance les déficits américains…). L’incertitude sur la trajectoire que prendra l’économie mondiale, entre crise de civilisation ou simple phase d’ajustement, suscite une incontestable intensification des débats sur la phase actuelle de mondialisation, entre critique des failles de la régulation publique, et tentation de repli protectionniste. La crise réactive la controverse sur les vertus et les limites comparées du marché et de l’intervention publique, mais force aussi à renouveler les efforts en matière de coopération internationale face aux grands déséquilibres financiers et macroéconomiques, mais aussi énergétiques et climatiques.

Quelle sortie de crise ?

Pierre Dockès replace la crise actuelle dans le cadre des crises du capitalisme : de nombreux travaux ont depuis longtemps insisté sur les causes monétaires et financières des cycles (Wicksell, Hawtrey, Fisher, Hayek), de l’excès de crédit qui nourrit la période d’expansion économique et d’euphorie boursière, jusqu’au brutal retournement et à la période de contraction de l’activité. La controverse sur les crises du capitalisme (1848, 1882, 1907, 1929, 1973…) oppose traditionnellement la lecture monétariste de Milton Friedman en termes de création monétaire excessive, et la thérapie keynésienne mettant l’accent sur l’incontournable action de l’Etat pour enrayer le cercle vicieux des crises et des dépressions cumulatives. La surabondance d’épargne de la Chine, plaçant ses capitaux aux Etats-Unis et autorisant dès lors un endettement massif des ménages américains durant la phase d’euphorie, a longtemps soutenu la croissance mondiale jusqu’au retournement des marchés et à l’enchaînement de la crise immobilière, de la crise financière, puis de la crise bancaire, et ses conséquences pour l’économie réelle. Le diagnostic sur les racines de la crise est ici central : si les déséquilibres sont temporaires, une meilleure régulation de la finance sera suffisante et la stimulation de l’Etat devra rester raisonnable. Mais en présence d’une crise structurelle profonde et durable, il s’agira de mettre en œuvre des mesures structurelles au niveau national, mais aussi mondial afin de réinventer à l’échelle planétaire la régulation « fordiste » et le partage équilibré des gains de productivité de la période des Trente Glorieuses (1945-1973). Patrick Artus évoque également ce débat entre les partisans de la crise comme moment de retournement du cycle, au-delà duquel l’économie revient à sa position antérieure après une phase d’ajustement, et les tenants d’une crise structurelle pour lesquels la réduction de l’endettement et la remontée du taux d’épargne freineront durablement le moteur de la consommation des ménages. Dès lors, la politique conjoncturelle sera suffisante dans le premier cas, tandis que des politiques de croissances axées sur la productivité et la progression des revenus réels seront incontournables dans le second. Si l’épicentre de la crise se situe aux Etats-Unis, Jacques Mistral rappelle que l’origine des dérèglements peut être analysée à la fois en termes de perturbations de l’Etat interventionniste (failles des instances de régulation, laxisme de la politique monétaire), qu’en termes de défaillances des mécanismes de marché. Dans ce pays spontanément confiant dans les vertus du marché, l’intervention massive de la puissance publique s’est pourtant révélée indispensable. En se prolongeant, elle pourrait constituer un nouveau New Deal et renouveler les structures du capitalisme américain. Le monde anglophone a connu une incontestable croissance des inégalités économiques, mesurée par l’OCDE. Jean-Michel Charpin montre que la stagnation des bas revenus et la croissance rapide des très hauts revenus ont généré des tensions au cœur même de la classe moyenne et acculé nombre de ménages à l’endettement. Les choix politiques de la classe moyenne (au sein de laquelle se situe l’électeur médian) seront ainsi décisifs quant à l’évolution future du partage des revenus. Mais la violence de la crise et ses répercussions en termes de chômage posent aussi la question des politiques de l’emploi et des réformes structurelles du marché du travail selon Pierre Cahuc. La France devrait ainsi s’engager plus fermement sur la voie de la « flexicurité » en accordant davantage de souplesse aux entreprises en matière de licenciement, mais en sécurisant davantage des parcours professionnels des salariés et en renouvelant le dialogue entre les partenaires sociaux.

Quelle réforme du système financier et bancaire mondial ?

La crise va forcément conduire à une redéfinition du rôle et des caractéristiques du système financier et bancaire selon Jean-Paul Pollin. S’il n’existe pas de financement optimal de l’économie, la frontière entre le modèle de finance directe (les marchés de capitaux) et la finance indirecte (adossée au crédit des banques) s’est considérablement brouillée avec le développement de la titrisation. Dans ce modèle ( originate and distribute ), les banques n’ont plus à détenir les crédits qu’elles ont émis, mais peuvent les transmettre à d’autres acteurs de la finance (fonds de placement, compagnies d’assurance) avec les risques qu’ils supportent. Les banques ont ainsi sous-évalué le risque de crédit et réduit leurs fonds propres, voire contourné par ce biais les normes prudentielles fixées par les accords de Bâle (I et II). Par ailleurs, la comptabilité en juste valeur ( mark to market ) a sans doute amplifié les fluctuations de l’offre de crédit des banques. En effet, la crise est d’abord liée à l’étranglement du crédit à l’économie en raison de l’incertitude sur la localisation des risques. Les banques devront probablement se recentrer sur leur cœur de métier traditionnel : la production de crédit et la distribution de services. Si les travaux scientifiques montrent une corrélation claire entre le développement des systèmes bancaires et financiers et la croissance, ils ne permettent pas de trancher sur la meilleure structure de financement de l’économie (domination de la finance directe ou indirecte). Pour autant, Catherine Lubochinsky montre que la responsabilité de la crise incombe davantage aux défaillances de la régulation des marchés financiers qu’à la sphère financière elle-même, indispensable pour financer les projets industriels. Dans cette perspective, il serait dommageable de brider trop fortement l’innovation financière. Christian Stoffaës pointe la responsabilité de la politique monétaire de la Réserve fédérale : la faiblesse du loyer de l’argent a durablement poussé les acteurs bancaires et financiers à une prise de risque excessive, tandis que les banques ont pu développer des activités financières de plus en plus complexes et risquées. Dans ces conditions, de nouvelles règles juridiques mondiales doivent imposer aux banques une claire spécialisation de leurs activités (sur le modèle du Glass-Steagall Act fixé aux Etats-Unis en 1933 puis rendu caduc par l’innovation financière). 

Crise du marché ou crise de la puissance publique ?

La crise impose de s’interroger sur les racines philosophiques et politiques de l’Etat : quel rôle doit-il avoir dans une économie de marché ? Christian Saint-Étienne plaide pour un système libéral encadré plutôt que pour un marché dérégulé (système marchéiste) : les activités économiques doivent être encadrées par des règles juridiques strictes qui protègent les intervenants des excès de la liberté. Alain Trannoy considère que la crise alimente la croyance d’un retour de balancier en faveur du keynésianisme alors que le monétarisme a largement dominé les débats depuis les années 1980 : toutefois, conclure à un retour triomphant de la pensée de Keynes serait prématuré, tant les incertitudes sur la crise actuelle créent un vide théorique qui n’est pas encore comblé. Face à une politique monétaire largement sollicitée dans la stratégie de sortie de crise, Jean-Pisani-Ferry et Laurence Boone expliquent que la politique budgétaire doit également assumer pleinement son rôle face au choc de demande qui a frappé durement l’économie mondiale (baisse de la richesse des ménages, crise de confiance face à l’avenir, contraction de l’offre de crédit), même si les débats théoriques sur la question ne sont pas tranchés. Mais la stimulation budgétaire doit tenir compte des contraintes inhérentes à l’endettement dans un contexte de vieillissement de la population, et se déployer au sein de la zone euro grâce à une meilleure coordination.

Nouvelle étape de la mondialisation ou repli protectionniste ?

Si l’histoire économique pourrait faire craindre un repli sur les égoïsmes nationaux en référence à la Grande Dépression des années 1930, André Cartapanis insiste sur le haut niveau d’interdépendance actuel des économies et l’imbrication très forte des marchés financiers. Deux « idéaux types » pourraient cependant se dégager, entre un fractionnement de l’économie mondiale en zones régionales (des « économies-monde » au sens de Fernand Braudel), et un fédéralisme global susceptible de faire émerger une mondialisation régulée, à condition que les Etats acceptent une limitation de leur souveraineté politique. Seule la démocratie et les peuples peuvent dès lors trancher entre ces deux voies. Mais l’équilibre monétaire et financier du monde, entre les déficits américains et l’excédent d’épargne chinois, en sera-t-il affecté ? Philippe Trainar analyse les flux d’épargne mondiaux et montre que les facteurs structurels n’ont guère de raisons d’être profondément modifiés dans les années à venir, notamment en raison de la très forte attractivité du marché financier américain. Selon Jean-Michel Chevallier, dans un monde de ressources rares, la prise de conscience des nations en matière de gestion des énergies risque d’être freinée par le poids des habitudes prises. Mais l’innovation tournée vers les énergies propres pourrait bien être stimulée par la vitesse et l’ampleur du réchauffement climatique. Benoît Coeuré développe la réflexion sur les vertus de la régulation des marchés qui suppose un réel contrôle des régulateurs pour les soustraire aux intérêts privés, tandis que la stabilité financière comme bien public mondial suppose d’encadrer plus sévèrement les excès des acteurs du marché. Dans cette optique, pour que le G20 constitue un véritable « nouveau Bretton Woods », Christian de Boissieu considère que les décisions politiques doivent être suffisamment marquantes et de nature à améliorer la coordination entre les grandes institutions internationales (FMI, Banque mondiale, OMC…) afin que la finance se remette pour l’essentiel au service de l’économie réelle, c’est-à-dire de l’investissement de la croissance et de l’emploi. Enfin, Françoise Benhamou prend la mesure des conséquences de la crise sur les industries culturelles, même si la hiérarchie et les échanges internationaux de biens et services culturels ne devraient pas être remis en question par la crise, à l’instar du marché de l’art. La globalisation crée des phénomènes d’hybridation (entrée en force de l’art contemporain asiatique), mais peut générer aussi des replis sur les identités au nom de l’exception culturelle. L’usage du numérique a bouleversé le cinéma et la musique bien avant la crise, même si celle-ci pourrait conduire à une réorganisation des marchés, et, dans certains cas, à un tarissement des sources de financement des politiques culturelles.

Table des matières

I. La croissance : à quand la reprise ?

1. Croissance : adaptation ou rupture ?
2. Cycle transitoire ou crise durable ?
3. Le cas américain
4. Le partage des revenus : poursuite des inégalités ou retour de la classe moyenne ?
5. La politique de l’emploi entre ajustements de court terme et réformes structurelles

II. Finance et banque : réforme ou ré volution ?

6. Système bancaire : rupture ou continuité ?
7. Extension ou marginalisation des marchés financiers ?
8. Quel diagnostic pour quelle crise ?

III. L’Etat, dépérissement ou retour en force ?

9. L’Etat au cœur des deux lectures de la crise.
10. Politiques économiques : régler les imperfections ou réguler autrement les marchés ?
11. Politique budgétaire : stabilisateurs ou politique discrétionnaire ?

IV. Où va le monde ?

12. Mondialisation ou fractionnement de l’espace économique ?
13. Les flux d’épargne mondiaux : redéploiement ou rupture ?
14. Energie et environnement : statu quo ou nouvelle croissance ?
15. Crise du marché ou crise de l’action publique ?
16. Nouveau Bretton Woods ou G7 adapté ?
17. Industries culturelles : accompagnement de la transition vers le numérique ou changement de paradigme ?

Les auteurs

Le Cercle des économistes est un groupe de réflexion fondé en 1992 à l'initiative de Jean-Hervé Lorenzi ; ce Cercle réunit actuellement 30 économistes et universitaires ayant occupé ou occupant des fonctions privées ou publiques afin d'organiser le débat économique. Jean-Hervé Lorenzi est professeur à l'université Paris-Dauphine, président du Cercle des économistes, conseiller du directeur de la Compagnie financière Edmond de Rothschild, membre du Conseil d'analyse économique. Pierre Dockès est universitaire et économiste, spécialiste d’économie politique, il est professeur à l'université Lumière-Lyon 2, chercheur au Centre A. et L. Walras et membre du Cercle des économistes.

Quatrième de couverture

La vérité ne rêve jamais, dit la sagesse orientale. C’est pourquoi nous avons tant de mal à la regarder en face et encore plus à l’admettre. Voilà bientôt deux ans que la réalité d’une crise économique sans précédent contrarie les rêves d’une croissance mondiale harmonieuse. Il était urgent de prendre la mesure de ce qui se joue. Fidèle à sa mission pédagogique et prospective, le Cercle des économistes procède à une lecture rigoureuse des deux lectures que nous pouvons faire de la crise : sommes-nous dans un cycle classique qui ne fait que passer, ou bien sommes-nous en train de vivre une crise profonde de civilisation qui donnera naissance à un nouvel ordre économique ? La question est essentielle. Des réponses qui lui seront données dépend le sort de millions d’êtres humains qui prennent aujourd’hui de plein fouet les conséquences des dérèglements financiers et bancaires. Les membres du Cercle des économistes ont voulu dresser, à l’intention du public et des politiques qui nous gouvernent, un tableau cohérent des deux analyses possibles pour contribuer à la pertinence et à l’efficacité des mesures à prendre.