Crise, Dépression, New Deal, Guerre

Florin AFTALION

L'ouvrage

Le parallèle entre la crise de 1929 et celle de 2009, de prime abord, ne semble pas justifié au regard des profonds bouleversements qui ont touché l'économie mondiale en soixante-dix ans : intervention croissante de l'Etat dans les affaires économiques, modification des structures démographiques et des modes de production, mutations profondes des systèmes bancaire et financier, émergence de nouvelles puissances économiques dans la compétition internationale (notamment la Chine)...

Toute comparaison entre les deux crises à presque un siècle de distance apparait donc périlleuse, d'autant que selon Florin Aftalion, "plusieurs mythes continuent à obscurcir dans de nombreux esprits ce qu'a été la réalité de la Grande Dépression". Et puisque "d'interprétations fausses ne peuvent sortir que des enseignements trompeurs", pour comprendre la crise d'aujourd'hui, il apparait nécessaire d'analyser de manière rigoureuse les ressorts de la crise de 1929.

De la même manière que Charles Kindleberger l'avait fait dans son ouvrage The World in Depression, Florin Aftalion retient, parmi la pluralité des explications présentées par les différents auteurs, celles qui reflètent ses opinions, mais précise qu'elles sont étayées par de nombreux travaux académiques récents aux conclusions convergentes. Pour autant, il ne les présente donc pas comme des vérités absolues et incontestables qui, d'ailleurs, "n'existent que très rarement en économie".

Vers la crise

L'un des premiers mythes persistants de la crise de 1929 est le fait que le krach de la Bourse de New York en octobre soit le responsable de la Grande Dépression : les causes profondes des dérèglements économiques seraient plutôt à rechercher dans les défaillances du système monétaire international et l'insuffisante coordination des politiques économiques.

Avant la Première Guerre mondiale, le monde avait connu une phase de prospérité économique dans un contexte où le système de l'étalon or assurait la stabilité des taux de change et celui des balances des paiements. Dans le cadre de ce système, les cours des devises sont déterminés les uns par rapport aux autres par l'intermédiaire des quantités d'or qui les définissent, et les flux d'or internationaux permettent d'équilibrer les comptes entre les pays.

Par exemple, un déficit de la balance des paiements entraîne des sorties d'or et une diminution de la masse monétaire. La baisse des prix garantit alors une stimulation des exportations et un rééquilibrage du commerce extérieur. Le flottement des monnaies dans l'immédiat Après-Guerre a gravement perturbé le système monétaire, d'autant que la rareté de l'or et le poids des dettes contractées auprès des Etats-Unis et des réparations imposées à l'Allemagne (critiquées par John Maynard Keynes), ont déséquilibré les relations monétaires internationales.

En 1925, l'Angleterre de Winston Churchill, malgré les mises en garde de Keynes (parlant de l'étalon or comme d'une "relique barbare"), décide du retour à la parité or de 1913 et impose de fait une surévaluation de la livre sterling de 10% qui freine l'activité économique intérieure outre-Manche. Au début des années 1920, le système monétaire international et l'action des banques centrales étaient alors fondés sur l'or, mais aussi sur deux devises clés, le dollar et la livre sterling.

Mais le déficit de coopération entre les grandes puissances, notamment en matière monétaire, a entraîné une spirale déflationniste et une chute de la production en Europe : pourtant en 1927, la Réserve Fédérale (la banque centrale américaine) a mis en oeuvre une politique monétaire expansive qui a favorisé la spéculation boursière dans un premier temps, avant que le revirement de la stratégie monétaire de la FED en 1928 ne provoque une forte contraction de la masse monétaire et de l'activité économique.

Au cours de l'été 1929, l'Amérique entra en récession et le célèbre krach boursier d'octobre a alors aggravé la baisse de la demande globale par un effet de richesse négatif (dévalorisation des patrimoines financiers).

Florin Aftalion évoque alors le manque de flexibilité du marché du travail comme facteur d'aggravation du chômage et la sensibilité des revenus (stagnant) aux prix des nouveaux biens durables (automobiles, postes de radio, meubles) alors en pleine expansion aux Etats-Unis. Les huit années de croissance de l'économie américaine durant ce que l'on désigne parfois comme des "années folles" (ou "roaring twenties", les années 1920 rugissantes) se sont accompagné de profonds bouleversements technologiques, économiques et sociaux (essor du chemin de fer, électricité, automobile, exploitation agricole et minière, etc.) aux Etats-Unis, soutenus par une politique économique d'inspiration libérale portée par l'administration d'alors (réduction des taux d'imposition) avant le brutal coup d'arrêt de 1929.

Les innovations radicales et la frénésie de consommation ont nourri une montée des cours boursiers à partir de 1927, avant que cette euphorie ne se transforme en "orgie spéculative" en 1928 et 1929.

Pour de nombreux économistes de l'époque (dont Irving Fisher) les performances industrielles des Etats-Unis justifiaient pleinement cette montée continue des cours boursiers...

Pour certains économistes comme John Kenneth Galbraith, les causes fondamentales du krach sont à rechercher dans cette frénésie spéculative, favorisée par un excès d'optimisme et de confiance (un aveuglement au désastre), et notamment par les achats à la marge, un mécanisme qui a permis à de nombreux Américains d'acquérir des actions en s'endettant avec une faible mise de départ.

Il est tout à fait possible que la politique monétaire de la FED (et le faible niveau des taux d'intérêt) ait favorisé la spéculation boursière, même s'il a pu exister dans l'histoire économique des périodes de faibles taux d'intérêt sans excès spéculatifs, un argument avancé notamment par John Kenneth Galbraith.

De plus, l'indice de la production industrielle avait chuté dès l'été 1929, tout comme le repli des prix agricoles et des matières premières, et avait donc précédé la forte correction boursière d'octobre.

Si les auteurs marxistes imputent la responsabilité de la crise américaine au creusement des inégalités des revenus dans ce pays (stagnation du revenu moyen) et à la sous-consommation ouvrière, les auteurs de l'école "autrichienne" comme M. Rothbard ont pointé du doigt la responsabilité de la FED dans la politique de crédit facile créatrice d'inflation et de distorsion en matière de production et d'investissement, en maintenant les taux d'intérêt à un niveau excessivement bas (ainsi les gains de productivité dus aux progrès technologiques auraient dû plutôt entrainer des baisses de prix).

La Grande Dépression en Amérique

Les années 1929-1933 de la présidence Hoover furent donc celles de la Grande Dépression (le taux de chômage atteignant jusqu'à 25% de la population active) et de la Grande Déflation (les prix perdant en 1933 un quart de leur valeur par rapport à 1929).

Florin Aftalion explique que l'une des erreurs majeures de Hoover fut de maintenir les salaires nominaux alors même que la contraction de la masse monétaire entraînait une chute des prix et donc une hausse des salaires réels responsable d'une vive augmentation des coûts de production des entreprises, acculées à détruire de nombreux emplois.

Par ailleurs, les faillites bancaires en chaîne entraînèrent une chute de la masse monétaire et une intensification des pressions déflationnistes. L'inaction de la FED, refusant d'apporter toutes les liquidités nécessaires aux banques confrontées à une crise de liquidité (et bientôt de solvabilité) au titre de la fonction de prêteur en dernier ressort, transforma la crise de 1929 en dépression majeure : la chute des prix est en effet de nature à élever les taux d'intérêt réels et provoquer un mécanisme de "déflation par la dette", décrit en détail par l'économiste I. Fisher.

A mesure que les débiteurs souhaitent rembourser leurs dettes, ils contribuent de ce fait à la baisse des prix et...accroissent le poids de leurs remboursements. Facteur aggravant en matière de politique commerciale, Hoover fit le choix du protectionnisme, sous la pression des lobbies agricoles et industriels, et malgré les mises en garde de 1028 économistes signataires d'une pétition. La mise en oeuvre en 1930 du Smoot-Hawley Tariff Act fut en effet responsable d'une forte contraction des échanges internationaux et déclencha des mesures de représailles commerciales des partenaires des Etats-Unis. Le déséquilibre entre l'offre de marchandises sur les marchés (du fait de la chute des exportations) et la demande accéléra encore la déflation. Les farmers américains, pourtant demandeurs des tarifs protectionnistes ne bénéficièrent donc pas, loin s'en faut, des effets positifs des barrières aux échanges puisque les prix mondiaux (et leurs recettes) continuèrent de chuter. La transmission de la crise au reste de l'économie mondiale eut lieu non seulement par le canal des échanges internationaux, mais également par le canal du crédit et des paniques bancaires en cascade (faillite du Crédit Anstalt d'Autriche en 1931).

De nombreux pays abandonnant l'étalon or (à l'instar de l'Angleterre), l'instabilité des changes s'intensifia et se conjugua alors à la guerre des tarifs douaniers pour perturber et comprimer l'activité économique à l'échelle mondiale. Les pays qui relâchèrent les premiers les contraintes de l'étalon or furent d'ailleurs ceux qui sortirent les premiers de la crise.

Roosevelt et le New Deal

L'élection de Roosevelt en 1933 a marqué le début d'une nouvelle politique, marquée notamment par une réforme du secteur bancaire avec le Banking Act, séparant les banques de dépôt et les banques commerciales (à l'instar de la J.P. Morgan & Co, bientôt scindée entre la JP. Morgan and Co, banque de dépôt et la Morgan Stanley, banque d'investissement), et la réglementation du secteur financier avec la création de la Securities and Exchange Commission (SEC) en 1934, avec à sa tête l'homme d'affaires Joseph Kennedy.

C'est à partir de cette époque que la FED décida d'un assouplissement de sa politique monétaire (baisse du taux d'escompte). Une série de réformes vigoureuses, de grands travaux, et de plans ambitieux dans différents secteurs s'attela à lutter contre le chômage et réamorcer la pompe de l'activité économique : National Industrial Recovery Act (NIRA), Works Progress Administration (WPA), Agricultural Adjustment Administration (AAA), Tennessee Valley Authority (TVA).

Le New Deal fut la période où l'on jeta les bases de l'Etat Providence aux Etats-Unis et de l'Etat social (assurance chômage, système de retraites, secours aux plus nécessiteux, réglementation du travail et de l'action syndicale, etc.) Florin Aftalion fait remarquer qu'en 1936, si le taux de chômage reste élevé, à 14%, la production industrielle a presque retrouvé son niveau de 1929 et l'indice Dow Jones s'est rétabli.

L'auteur fait toutefois remarquer que le New Deal a également créé une certaine incertitude institutionnelle par l'accumulation de mesures parfois peu cohérentes et de nature à inquiéter les entrepreneurs et décourager de ce fait les investissements. Contrairement aux idées reçues, le New Deal ne s'accompagna pas d'une forte aggravation du déficit budgétaire, préconisée par les disciples de John Maynard Keynes, puisque sur toute la période le déficit du budget fédéral demeura modéré (en fait créé surtout par le tarissement des recettes fiscales plus que par une action volontariste). Par la suite, Florin Aftalion fait remarquer qu'il serait faux de croire que les Etats-Unis sont sortis de la Grande Dépression grâce à la guerre, même si les Etats-Unis furent bien "l'arsenal des démocraties" durant cette période. A la sortie du conflit, Harry Truman démantela les grandes mesures du New Deal et de l'économie dirigée, et remit à l'ordre du jour une politique plus favorable au monde des affaires.

Au final, les grands enseignements de la crise de 1929 pour les décideurs de notre temps (parmi lesquels le président de la FED Ben Bernanke expert du rôle de la monnaie dans la crise de 1929) sont que l'instabilité du système monétaire et financier et le repli protectionniste peuvent être des facteurs décisifs de déclenchement puis d'aggravation des crises, au même titre que l'inaction des banques centrales, ces dernières ayant de nos jours vigoureusement assumé leur rôle de prêteur en dernier ressort.

Par ailleurs, a contrario, les politiques déflationnistes des années 1930 et leurs résultats désastreux ne sont pas sans rappeler les politiques macroéconomiques (de baisse autoritaire des salaires notamment) imposées à la Grèce, pays confronté aujourd'hui à la crise des dettes publiques. Enfin, la crise des années 1930 a montré que le rôle de la confiance et la lisibilité de la politique économique constituent des paramètres importants pour rassurer les investisseurs et améliorer le climat des affaires.

Quatrième de couverture

La Grande Dépression a connu toutes les catastrophes qui nous menacent aujourd'hui : krachs boursiers, paniques et scandales bancaires, chute des productions nationales, chômages massifs, arrivée au pouvoir de régimes dictatoriaux, et même la guerre. Il parait donc logique qu'à la suite des crises qui s'enchaînent depuis 2007, les évènements des années trente soient régulièrement évoqués. Tirer des leçons des erreurs passées permet de mieux gérer le présent. En revanche, une mauvaise interprétation conduit à les reproduire. Or, les interprétations de la Grande Dépression reposent souvent sur des idées fausses, dont il n'est possible d'inférer que de mauvaises décisions. Que la crise ait été déclenchée par la spéculation de Wall Street, que l'inaction du Président Hoover soit responsable de son amplification, que la politique keynésienne du président Roosevelt ait sorti l'Amérique de la dépression sont quelques-unes de ces idées fausses. A la lumière de recherches parfois très récentes, le présent ouvrage rétablit le véritable enchaînement des causes et des effets qui ont conduit à la Grande Dépression. Il montre, en particulier, que la restauration d'un système d'étalon-or dans des conditions qui n'étaient plus celles d'avant 1914 est à l'origine d'une crise que les politiques des Banques centrales ont aggravées par la suite.

L'auteur

Florin Aftalion est professeur émérite à l'ESSEC. Il a également enseigné aux Universités de New York, de Northwestern et de Tel-Aviv. Auteur de nombreux ouvrages de finance et d'économie il collabore, au titre de spécialiste de ces matières, à de nombreux périodiques.